Ce conte se rattache, pour la première partie (jusqu'au déguisement
de la jeune femme), à un groupe de contes que M. Kœhler a étudié
dans ses remarques sur le conte sicilien nº 24 de la collection
Gonzenbach. Il se rapproche surtout, pour cette première partie,
d'un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 50), dont voici
l'analyse: Une mère, jalouse de la beauté de sa fille, charge
un homme de la tuer et de lui apporter son cœur comme signe de
l'exécution de cet ordre. L'homme se laisse toucher par les pleurs
de la jeune fille, et apporte à la mère le cœur d'un chien. Au
bout d'assez longtemps, la jeune fille, s'imaginant que sa mère a
regret de sa cruauté, revient au pays. Sa mère ordonne de nouveau
au même homme de la tuer et de lui apporter ses mains. L'homme
coupe les mains de la jeune fille, mais ne la tue pas. Elle vit
pendant longtemps dans une forêt, se réfugiant la nuit dans le
creux d'un vieux saule. Un jour que le fils du roi est à la chasse,
il l'aperçoit et croit d'abord que c'est un animal singulier; il
la poursuit jusqu'à son arbre. Il l'en fait sortir et l'emmène
dans son château, où bientôt il l'épouse, malgré la reine sa
mère. Quelque temps après il part pour la guerre, et, pendant son
absence, la jeune femme accouche de deux enfants. La reine-mère
envoie dire à son fils qu'elle est accouchée de petits chiens. Le
prince répond qu'à son retour il verra ce qu'il y aura à faire. La
reine-mère envoie un second messager pour faire savoir au prince
qu'en présence de l'irritation du peuple, elle est obligée de faire
brûler sur la place publique la jeune reine et sa progéniture.
Mais la jeune reine a eu vent de ce dessein, et elle s'enfuit
dans la forêt avec ses enfants. Elle rencontre deux personnages
à l'air vénérable, saint Jean et saint Joseph, qui baptisent les
enfants et donnent à la mère une belle maison dans la forêt;
puis la Sainte-Vierge lui dit de plonger ses moignons dans une
certaine fontaine, et il lui repousse des mains. Au bout de six
ans, le prince, étant à la chasse, s'égare dans la forêt et demande
l'hospitalité dans la maison. Sa femme se fait reconnaître, et
désormais ils vivent heureux.
Ce type de conte,--qui se retrouve avec quelques modifications
dans le conte sicilien indiqué plus haut, dans un conte du Tyrol
allemand (Zingerle, II, p. 124), dans un conte allemand (Prœhle,
I, nº 36), dans un conte lithuanien (Leskien, nº 46), dans un
conte de la Haute-Bretagne (Sébillot, I, nº 15), dans un conte
normand (Fleury, p. 151), et, pour l'introduction, dans un conte
serbe (Vouk, nº 33),--est apparenté avec une sorte de légende,
bien connue au moyen âge, et dont M. le comte de Puymaigre a
étudié un grand nombre de formes européennes dans son ouvrage
intitulé _Folklore_ (Paris, 1885). La forme littéraire la plus
ancienne de cette légende se trouve dans un poème du moyen âge,
le _Roman de la Manekine_, œuvre de Philippe de Beaumanoir, le
célèbre jurisconsulte du XIIIe siècle. On a publié également un
«mystère» où ce roman est dramatisé. Voici, en quelques mots, le
sujet de cette histoire: Un roi de Hongrie, resté veuf, est supplié
par ses barons de se remarier. Il a promis à la défunte reine de
n'épouser qu'une femme qui lui ressemblerait; ne trouvant cette
ressemblance que dans sa fille nommée Joie, il veut l'épouser.
Celle-ci, apprenant le dessein de son père, se coupe la main
gauche, qui tombe dans une rivière. Le roi, furieux, la condamne
à être brûlée vive. Un mannequin,--de là le titre du roman,--est
mis à la place de Joie, qu'on embarque. Elle aborde en Ecosse,
où le roi du pays s'éprend d'elle et l'épouse malgré sa mère. Au
bout d'un an, il part pour une expédition lointaine; pendant son
absence, Joie met au monde un beau petit prince. La reine-mère
intercepte la lettre qui annonce au roi cet heureux événement, et
lui en substitue une autre où l'on raconte que la jeune reine est
accouchée d'un monstre. Le roi ordonne d'attendre son retour avant
de rien décider sur le sort de Joie. A cette lettre, sa mère en
substitue de nouveau une autre, où il est enjoint au sénéchal de
livrer Joie au bûcher. Cette fois encore la reine est sauvée par
un mannequin qu'on brûle à sa place, et elle s'embarque avec son
enfant. Le roi revient, découvre la vérité, fait enfermer sa mère
et se met en quête de sa femme. Au bout de sept ans, il la retrouve
à Rome. Là est aussi le roi de Hongrie, tourmenté par ses remords;
il fait dans une église une confession publique. Joie, témoin de
son repentir, se fait connaître. On retrouve dans une fontaine la
main coupée, qui jadis a été avalée par un esturgeon, et, grâce à
une bénédiction du Pape, cette main va se rattacher au bras de la
reine.
Ce trait de la main coupée, qui se retrouve dans la plupart des
versions de cette légende, figure aussi dans les divers contes
populaires énumérés plus haut: dans tous, la méchante mère ordonne
à ceux qu'elle envoie tuer sa fille de lui apporter les mains de
celle-ci, en signe d'exécution de ses ordres.
M. E. Legrand, dans ses _Contes grecs_ (p. 24), donne la traduction
d'une autre légende de cette famille, extraite d'un livre de piété
qui a été composé au XVIIe siècle par un moine crétois et qui est
encore très populaire en Grèce. Cette forme grecque de la légende
est plus voisine des contes cités au commencement de ces remarques
que la _Manekine_ et les récits du même groupe. Ainsi, nous y
trouvons une reine qui, jalouse de la beauté de sa belle-fille,
ordonne à un serviteur de la tuer et de lui apporter les mains de
la princesse.
Il est intéressant de constater qu'un conte syriaque du type
de notre nº 28, _le Taureau d'or_, et dans lequel un père veut
également épouser sa fille (voir le résumé de la première partie de
ce conte syriaque dans les remarques de notre nº 28, I, p. 279),
a une seconde partie, du reste indépendante de la première, qui
présente une suite d'aventures non sans analogie avec les récits
précédents (c'est à peu près le thème de _Geneviève de Brabant_):
La jeune reine Çabha a mis au monde deux enfants aux cheveux d'or
et d'argent, un garçon et une fille. Un jour que le prince est à
la chasse, l'intendant fait d'odieuses propositions à la reine,
qui les repousse avec indignation. Alors l'intendant tue le petit
garçon et dit ensuite au prince que Çabha a cherché à le faire
tomber dans le péché et que, de dépit de voir sa résistance, elle a
tué son propre fils, pour lui attribuer ce meurtre[127]. Le prince
ordonne de porter la mère et les enfants dans la montagne, de les
tuer et de lui apporter de leur sang, pour qu'il le boive. Les
serviteurs chargés de l'exécution de cet ordre se contentent de les
abandonner dans la montagne; ils tuent un oiseau et rapportent son
sang au prince. Çabha, restée seule dans ce désert, voit bientôt
sa fille mourir; elle prend le corps de l'enfant et celui de son
frère assassiné et les lave dans une certaine fontaine avant de
les ensevelir. Alors, par la grâce de Dieu, ils reviennent à la
vie. Dieu donne aussi à Çabha un beau château. Plus tard, le prince
passe du côté de ce château. Çabha dit à son fils de l'inviter
à entrer. Elle paraît, le visage voilé, devant le prince et lui
dit de rendre un jugement sur ce qu'elle va lui exposer. Elle lui
raconte alors toute son histoire, et le prince la reconnaît.
Un conte swahili de l'île de Zanzibar n'est pas non plus sans
rapport avec le thème de la «Jeune fille aux mains coupées»;
on y retrouve, disposés et motivés d'une façon particulière,
plusieurs des éléments importants de ce thème: la main coupée,
puis miraculeusement rétablie; la jeune fille trouvée dans la
forêt par un prince qui l'épouse, et ensuite calomniée; enfin la
reconnaissance des deux époux. Voici ce conte swahili (E. Steere,
p. 393): Un père, en mourant, dit à son fils et à sa fille: «Que
voulez-vous avoir, ma bénédiction ou ma fortune?--La fortune,»
dit le fils.--«La bénédiction, dit la fille. La même chose se
renouvelle à la mort de la mère[128]. Le fils prend tout le bien;
il enlève même à sa sœur deux objets qui la faisaient vivre, et
vient enfin chez elle pour couper une plante produisant des fruits,
sa seule ressource. La jeune fille lui dit qu'avant de couper cette
plante, il faudra qu'il lui coupe la main. Il le fait. Alors elle
s'en va dans la forêt et monte sur un arbre. Ses larmes tombent
sur un fils de roi, qui l'emmène et l'épouse. Le frère de la jeune
femme, apprenant où elle est, va dire au roi, père du prince, en
l'absence de ce dernier, qu'elle a eu plusieurs maris et qu'elle
les a tous tués. On la conduit hors de la ville, avec son petit
enfant. Quand le prince est de retour, on lui dit que sa femme et
son fils sont morts. La jeune femme a l'occasion de rendre service
à un serpent, qui lui conseille de tremper son bras dans un certain
lac, et la main repousse. Elle vit quelque temps chez les parents
du serpent. Comme elle désire retourner chez elle, le serpent, son
obligé, lui dit: «Demandez à mon père son anneau, et à ma mère
son coffret.» Les serpents sont très affligés de cette demande,
mais ils donnent néanmoins l'anneau et le coffret. Par la vertu de
l'anneau, qui fait avoir tout ce que l'on désire, la jeune femme se
procure une grande maison, à côté de la ville de son mari. Le roi,
le prince et leur suite viennent voir la maison; la jeune femme les
reçoit et se fait reconnaître.
Cette dernière version de cette histoire, avec son serpent
reconnaissant, nous paraît avoir, sur certains points, un cachet
plus primitif que les autres, une forme plus voisine de la forme
originale. Apporté évidemment par les Arabes dans l'île de
Zanzibar, ce conte, ainsi que la plupart des contes arabes, doit
être originaire de l'Inde.
* * * * *
Pour la seconde partie de notre conte,--celle où l'héroïne se
déguise et est invitée à conter une histoire, en présence de son
mari, qui ne l'a pas reconnue,--nous avons à citer particulièrement
un conte toscan (Nerucci, nº 51). Ce conte se rapproche, pour le
commencement, du conte syriaque: tous les malheurs dont Caterina
est victime lui ont été suscités par son précepteur, dont elle a
repoussé les propositions infâmes; c'est sur le rapport de cet
homme que le roi, père de Caterina, a ordonné à ses serviteurs de
conduire celle-ci dans la forêt pour la tuer et de lui rapporter
sa langue; c'est encore le précepteur qui, après le mariage de
Caterina avec un prince, égorge leur enfant, pendant l'absence du
prince.--A partir de cet endroit, la ressemblance avec le conte
lorrain s'accentue: Caterina, désespérée, quitte sa maison, se
déguise en paysanne et s'engage comme servante dans une auberge.
Il arrive qu'un jour le prince, mari de Caterina, son père et le
précepteur entrent ensemble dans cette auberge, au retour d'une
chasse. Le prince, qui est toujours triste depuis la disparition de
sa femme, dit qu'il aimerait à entendre un conte pour se distraire.
On demande à Caterina, que personne ne reconnaît sous ses habits
de paysanne, d'en conter un. Alors elle raconte l'histoire de la
«malheureuse Caterina». Son père et son mari la reconnaissent, et
le précepteur est brûlé vif.
En Orient, un conte arabe d'Egypte (Spitta-Bey, nº 6) offre
une grande ressemblance avec ce conte toscan et avec le nôtre:
L'héroïne, restée seule au pays pendant que ses parents font un
pèlerinage, est en butte aux obsessions du cadi qui, sans cesse
repoussé, écrit au père, pour se venger, qu'elle se conduit mal.
Le père envoie son fils avec ordre d'emmener la jeune fille dans
le désert, de l'y égorger et de remplir de son sang un flacon. Le
frère, au lieu de la tuer, l'abandonne dans le désert, pensant
qu'elle sera dévorée par les bêtes féroces, et il remplit un
flacon du sang d'une gazelle. La jeune fille monte sur un arbre;
un fils de roi la voit, l'emmène et l'épouse. Il en a deux fils et
une fille. Un jour, elle part avec ses enfants pour aller visiter
ses parents, accompagnée d'une escorte, que commande le vizir.
Celui-ci, pendant le voyage, fait des propositions criminelles à la
jeune femme, et, pour briser sa résistance, tue successivement ses
trois enfants. Elle trouve moyen de lui échapper. Elle rencontre un
garçon qui fait paître des moutons, change de vêtements avec lui,
puis s'engage comme valet chez un cafetier. De retour auprès du
roi, le vizir lui dit que sa bru est une ogresse qui a mangé ses
enfants et s'est enfuie dans le désert. Le roi se met immédiatement
en route avec le vizir pour chercher l'ogresse et la mettre à
mort. D'un autre côté, le père de la jeune femme, ayant appris
que son fils ne l'avait pas tuée, dit au cadi qu'il est cause de
sa fuite et qu'ils se mettront tous les trois à sa recherche. Un
soir, les deux compagnies se rencontrent dans le café où sert la
jeune femme.[129] Le roi demandant si quelqu'un veut raconter une
histoire, le prétendu valet raconte la sienne. On rend justice à
son innocence, et le cadi ainsi que le vizir sont brûlés vifs.