LE ROI & SES FILS

Il était une fois un roi qui avait trois fils. Il avait beaucoup

d'affection pour les deux plus jeunes; quant à l'aîné, il ne l'aimait

guère. Comme chacun des princes désirait hériter du royaume, le roi les

fit un jour venir devant lui; il leur donna à chacun cinquante mille

francs et leur dit que celui qui lui apporterait la plus belle chose

serait roi.

Le plus jeune s'embarqua sur mer et revint au bout de six mois avec un

beau coquillage doré qui fit grand plaisir au roi. Le cadet rapporta

une superbe tabatière en or, dont le roi fut encore plus charmé.

L'aîné, lui, ne revenait pas. Il n'avait songé qu'à boire, à manger et

à se divertir, si bien qu'au bout d'un an presque tout son argent se

trouva dépensé. Il employa le peu qui lui restait à acheter une petite

voiture attelée d'un âne, avec laquelle il se mit à parcourir le pays

pour vendre des balais. «Combien les balais?» lui demandait-on.--«Je

les vends tant.» Et, comme on se récriait sur le prix, il disait: «Mes

balais ne sont pas des balais ordinaires. Ils ont la vertu de balayer

tout seuls.» Il vendit ainsi bon nombre de balais; mais les acheteurs

ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'il les avait attrapés; ils coururent

après lui et le rouèrent de coups. Le prince, dégoûté du métier, vendit

sa voiture; puis, ayant mis une trentaine d'écus sous la queue de son

âne, il le mena à la foire pour le vendre, et attendit les chalands.

Vint à passer un riche seigneur, qui lui demanda combien il voulait de

son âne. «J'en veux mille francs,» répondit le prince.--«Mille francs!

perds-tu la tête?--Ah! monseigneur,» dit le prince, «vous ne savez pas;

mon âne fait de l'or. Voyez plutôt.» En disant ces mots il donna à la

bourrique un coup de bâton, et les écus roulèrent par terre. «Suffit!»

dit le seigneur. «Voici les mille francs.» Et il emmena l'âne. Mais

l'âne ne fit plus d'or, et le seigneur courut trouver le prince à son

auberge. «Ah! coquin,» lui dit-il, «tu m'as volé! Je vais te faire

mettre dans un sac et jeter à l'eau.». Aussitôt fait que dit. On mit

le prince dans un sac et on prit le chemin de la rivière. Avant d'y

arriver, le seigneur et ses gens entrèrent dans une auberge pour se

rafraîchir, laissant le sac à la porte.

Le prince poussait de grands cris. Un berger qui passait avec son

troupeau lui demanda ce qu'il avait à crier et pourquoi il était

enfermé dans ce sac. «Ah!» dit le prince, «c'est que le seigneur veut

me donner sa fille avec toute sa fortune, et moi, je n'en veux pas.--Eh

bien!» dit le berger, «mets-moi à ta place.» Le prince ne se fit pas

prier, et, après avoir mis le berger dans le sac, il partit avec le

troupeau. Le seigneur, étant sorti de l'auberge, fit jeter le sac dans

la rivière.

Pendant ce temps, le prince avait conduit le troupeau dans une prairie

qui appartenait au seigneur. Il se mit à jouer du flageolet pour

faire danser les moutons. Le seigneur, qui passait avec son fils,

s'approcha pour voir qui jouait si bien, et, reconnaissant le prince,

il s'écria: «Comment! coquin, te voilà encore!--Oui, monseigneur,»

répondit le prince; «la mort n'a pas prise sur moi.--Et d'où te

viennent ces moutons?--Je les ai trouvés au fond de la rivière où vous

m'avez jeté.--En reste-t-il encore?--Oui, monseigneur. Voulez-vous les

voir?--Volontiers.»

Quand ils arrivèrent au bord de la rivière, le prince fit approcher ses

moutons tout près de l'eau, de façon que leur image s'y reflétait. Le

seigneur, voyant des moutons dans l'eau, ôta ses habits et sauta dans

la rivière. Comme il ne savait pas nager, l'eau lui entrait dans la

bouche en faisant _glouglou glouglou_. «Que dit mon père?» demanda le

fils du seigneur, croyant qu'il parlait.--«Il te dit de venir l'aider.»

Aussitôt le jeune garçon se jeta dans l'eau, et il y resta, ainsi que

le seigneur. Alors le prince prit la bourse du seigneur et vendit les

moutons; mais l'argent ne lui dura guère; il se trouva bientôt sans le

sou.

Pendant qu'il était à se désoler au bord d'un ruisseau, une fée

s'approcha et lui dit: «Qu'as-tu donc à pleurer, mon ami?--Hélas!»

répondit le prince, «je n'ai plus rien pour vivre.--Tiens,» dit la fée,

«voici une baguette. Par la vertu de cette baguette, tu auras tout ce

qu'il te faudra.» Le prince prit la baguette, et, en ayant frappé la

terre, il vit paraître une table bien servie. Il but et mangea tout son

soûl; puis il se mit en route pour retourner chez son père.

Chemin faisant, il rencontra un aveugle qui jouait du violon; son

violon était cassé en plus de dix endroits et n'avait qu'une corde.

«Oh!» dit le prince, «voilà un beau violon!--Si tu connaissais la vertu

de mon violon,» dit l'aveugle, «tu n'en ferais pas fi. Il ressuscite

les morts.--Veux-tu me le vendre?» dit le prince.--«Volontiers,

moyennant que tu me donnes à dîner.» Le prince régala bien l'aveugle

et emporta le violon. «Mon père va être content,» pensait-il; «j'ai de

belles choses à lui montrer. C'est moi qui aurai la couronne.»

Arrivé à quelque distance du château de son père, le prince vit un

mendiant qui s'amusait avec un jeu de cartes si sale et si graisseux

qu'on en aurait fait la soupe à trente-six régiments. «Que fais-tu

là?» lui dit le prince.--«Tu le vois,» répondit le mendiant; «je joue

aux cartes.--Il est joli, ton jeu de cartes!--Ne te moque pas,» dit le

mendiant. «Il suffit de jeter ces cartes en l'air pour voir paraître

plusieurs régiments d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout

prêts à faire feu.--Veux-tu me vendre ton jeu de cartes?--Volontiers,

moyennant que tu me donnes à dîner.--Soit,» dit le prince. Le mendiant

mangea comme quatre, puis il remit le jeu de cartes au prince.

Après avoir fait cette dernière emplette, le prince ne douta plus

que la couronne ne fût à lui, et il fit diligence pour se rendre au

palais, où il arriva à deux heures du matin. Un de ses frères se

releva pour lui ouvrir; mais son père ne demanda pas même à le voir.

Le lendemain pourtant il entra dans sa chambre et s'informa de ce

qu'il avait rapporté. «Mon père,» dit le prince, «regardez sous mon

oreiller.» A la vue du violon et des cartes, le roi haussa les épaules.

«Vraiment,» dit-il, «voilà de belles choses! Je savais bien qu'un

mauvais sujet comme toi ne pouvait rien rapporter de bon. Vive ton

frère, qui m'a fait présent d'une tabatière en or! C'est lui qui aura

ma couronne.--Mon père,» dit le prince, «puisque vous voulez me faire

une injustice, demain, à midi, je vous livrerai bataille.»

Le lendemain, le roi marcha contre son fils à la tête d'une armée. Le

prince n'avait pas un homme avec lui; à midi moins cinq minutes, il

était encore seul. «Eh bien!» lui cria le roi, «où sont tes soldats?»

Le prince jeta une carte en l'air, et l'on vit paraître un régiment

d'infanterie de marine, avec armes et bagages, tout prêt à faire feu.

Or les hommes de ce régiment ne pouvaient être tués. Ils tombèrent sur

les soldats du roi et les exterminèrent; le roi seul échappa. Il était

dans une grande colère. Son fils lui dit: «Ne vous fâchez pas. Si vous

voulez, je vais vous ressusciter tous vos hommes.--Bah!» dit le roi,

«tu n'as pas ce pouvoir-là.» Le prince prit son violon, et il avait à

peine commencé à jouer que tous les soldats du roi se trouvèrent sur

pied, comme si de rien n'eût été. Le roi lui dit alors: «C'est à toi,

sans contredit, que doit revenir ma couronne.»

«Maintenant, dit le prince, voulez-vous que je vous donne à dîner, à

vous et à toute votre cour?» Le roi accepta. En entrant dans la salle

du festin, il fut bien étonné de ne voir sur la table que la nappe,

et les autres invités ne l'étaient pas moins. Quand tout le monde fut

placé, le prince donna un coup de baguette, et la table se trouva

couverte d'excellents mets de toute sorte et des meilleurs vins. On

but, on mangea, on se réjouit, et le roi déclara qu'il donnait sa

couronne à l'aîné de ses fils.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 173 / 309 题