Dans une variante de ce conte, également recueillie à
Montiers-sur-Saulx, il n'y a que deux biquets, Frérot et Sœurette.
Compère le loup, rencontrant la bique, lui demande si elle ira le
lendemain à la foire pour acheter des pommes. Pendant l'absence de
la bique, le loup frappe à la porte en disant:
«Ouvrez-moi la porte, mes petits biquignons,
J'ai du laiton plein mes tetons,
Et plein mes cornes de broussaillons.»
Mais les biquets lui disent de montrer la patte et n'ouvrent pas.
Le lendemain la bique va ramasser des poires, et le loup revient:
il a trempé sa patte noire dans la farine. Les biquets ouvrent; il
mange Frérot. Quand la bique rentre au logis, Sœurette lui dit:
«Maman, le loup est venu; il a mangé Frérot, et moi je me suis
cachée dans un sabot.»--La fin est à peu près celle de notre texte,
si ce n'est que le loup a été invité par la bique à venir manger
des _grimées_ (mélange de farine et d'œufs, cuit dans du lait).
Quand le loup frappe, la bique lui dit qu'elle est occupée à passer
de la farine et qu'il descende par la cheminée.
* * * * *
Comparer, dans les Fables de La Fontaine, _le Loup, la Chèvre et le
Chevreau_ (IV, 15). Les deux récits recueillis à Montiers sont tout
à fait indépendants de cette fable; ils se rapprochent beaucoup
plus de divers récits étrangers qui sont, comme eux, de simples
contes où l'on fait figurer des animaux au lieu d'hommes, sans
intention de moraliser.
Citons d'abord le conte allemand nº 5 de la collection Grimm: Le
loup, après plusieurs tentatives inutiles pour entrer dans la
maison de la bique, s'en va chez le meunier et le force à lui
blanchir la patte avec de la farine; il se fait ainsi ouvrir par
les biquets. Il les avale si goulument qu'ils descendent dans
son ventre tout vivants. La bique n'a qu'à découdre le loup,
pendant qu'il dort, pour ravoir ses petits; elle met à leur place
de grosses pierres, puis elle recoud le ventre du loup, qui, en
voulant boire à une fontaine, est entraîné par le poids des pierres
et se noie.--Comparer un conte de la Slavonie (Krauss, I, nº 17),
qui présente ces deux mêmes parties, mais où la bique est remplacée
par une bonne femme et ses sept petits enfants.
Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 134), nous allons
trouver quelques traits se rapprochant davantage de notre conte
et surtout de sa variante: Une chèvre s'en va en pèlerinage à
Saint-Jacques de Compostelle pour se faire guérir les jambes, sur
lesquelles est tombée une pierre. Elle fait des fromages et les
laisse à ses petits. En partant, elle leur recommande de n'ouvrir à
personne si on ne leur dit:
«Obriu, obriu, cabretas,
Porto llet á las mamelletas,
Porto brots á las banyetas,» etc.
«Ouvrez, ouvrez, chevreaux; j'apporte du lait dans mes mamelles,
j'apporte des ramilles sur mes cornes, etc.» (C'est tout à fait,
comme on voit, le même mot de passe, les mêmes petites rimes que
dans la variante, de Montiers.) Le renard, qui a tout entendu,
imite la voix de la chèvre. La porte s'ouvre, les chevreaux
effrayés se cachent, et le renard prend les fromages. Un loup,
le voyant les manger, le force à lui indiquer où il les a pris,
et le renard lui enseigne ce qu'il faut dire pour se faire
ouvrir. Le loup va frapper à la porte des chevreaux; mais ceux-ci
reconnaissent bien que ce n'est pas leur mère. Quand la chèvre est
de retour, elle leur dit que désormais à quiconque voudra entrer il
faudra faire montrer la patte. Pendant l'absence de la chèvre, le
loup revient, et, comme on lui demande de montrer la patte, il s'en
va la tremper dans de la chaux. Alors la porte s'ouvre, et le loup
mange les fromages. Le lendemain, quand le loup frappe de nouveau
à la porte, la chèvre lui fait ouvrir; mais, tout à l'entrée,
elle a mis un chaudron plein d'eau bouillante. Le loup y tombe et
s'y échaude.--Le conte se poursuit par le récit des mauvais tours
joués par le renard au loup et par la fin tragique de celui-ci,
qui, très maltraité dans ses aventures, est tué à coups de cornes
par la chèvre et les chevreaux.
Dans un conte russe (Gubernatis, _Zoological Mythology_, I, p.
406), le loup, voyant que sa voix le trahit, va chez le forgeron et
se fait faire une voix semblable à celle de la chèvre (_sic_)[98].
De cette façon il trompe les chevreaux et les mange tous, à
l'exception du plus petit, qui s'est caché sous le poêle. La chèvre
se promet de se venger: elle invite à dîner son ami le renard ainsi
que le loup. Après le dîner, elle engage ses hôtes à sauter, pour
se divertir, par dessus un trou qui s'ouvre dans le plancher. La
chèvre saute la première, puis le renard, puis enfin le loup, qui
tombe dans le trou rempli de cendres chaudes, et s'y brûle si bien
qu'il en meurt.--Dans un autre conte russe (_ibid._, p. 407), c'est
dans la forêt que la chèvre défie le loup de sauter par dessus un
trou dans lequel des ouvriers avaient fait du feu. Le loup y tombe,
et le feu fait crever son ventre, d'où les chevreaux sortent,
encore vivants, comme dans le conte allemand.
Citons encore un conte grec moderne d'Epire (Hahn, nº 85, dernière
partie), où le loup contrefait la voix du renard pour tromper un
poulain que le renard élève dans sa maison, et se faire ouvrir la
porte. (Le loup va d'abord chez un forgeron,--comme dans deux des
contes russes,--pour qu'il lui fasse la langue bien fine; mais la
langue ne fait que grossir. Alors le forgeron lui dit de l'aller
mettre dans une fourmilière et de l'y laisser jusqu'à ce que les
fourmis l'aient rendue toute fine. Le loup suit ce conseil, et
c'est ainsi qu'il peut contrefaire la petite voix du renard.) Pour
venger la mort de son poulain, le renard invite le loup à dîner,
et, quand celui-ci est appesanti par la bonne chère, le renard
le défie de sauter par dessus un grand chaudron rempli d'eau
bouillante. Le loup accepte le défi, mais le renard le pousse;
il tombe dans le chaudron, où il périt.--Comparer un conte serbe
(Vouk, nº 50), dans lequel les personnages sont les mêmes. Ici le
renard défie le loup de sauter par dessus un pieu aiguisé, et le
loup s'y embroche.
Dans un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot,
_Littérature orale_, p. 242), le dénouement est le même que dans
le conte grec, abstraction faite d'une altération: Le loup dit à
la chèvre de faire chauffer une bassine d'eau: ils s'amuseront à
sauter par dessus. La chèvre saute la première et ne tombe pas
dans l'eau. Quant au loup, il prend mal son élan et tombe dans la
bassine, où il s'échaude.--Le commencement de ce conte, où le loup
ne peut entrer dans la cabane de la chèvre, la farine qu'il a mise
sur sa patte étant en partie tombée, se rapproche de notre variante
de Montiers et du conte catalan pour les petites rimes que dit la
chèvre. Voici ces rimes:
«Ouvrez la porte, mes petits bichets,
J'ai du lait-lait dans mes tétés,
Du brou-brou (du lierre) dans mes caunés (cornes).
Débarrez, mes petits, petits.»
Il existe en Ecosse une version de ce conte, mais elle n'est
qu'indiquée en quelques mots dans la collection Campbell (t.
III, p. 93): Le renard se déguise en chèvre, et, après diverses
tentatives, finit par entrer dans la maison de la chèvre et par
manger les chevreaux. La chèvre s'en va chez le renard, qui est
en train de dîner. Après avoir englouti toute une chaudronnée de
nourriture, le renard dit à la chèvre de lui gratter la panse. La
chèvre la lui fend, et les chevreaux sortent du ventre du renard.
Dans un conte italien du Bolonais (Coronedi-Berti, nº 21), une
renarde recommande à ses petits de n'ouvrir que quand elle leur
dira: «Montrez la petite patte.» Les petits disent au loup: «Non,
ce n'est pas maman. Elle a dit de n'ouvrir que quand on dirait:
Montrez la petite patte.» Le loup revient une autre fois, et il dit
en faisant une petite voix: «Montrez la petite patte.» Les petits
renards ouvrent la porte, et le loup les croque tous. La renarde se
venge du loup en le faisant un jour descendre dans un puits au bout
d'une corde et en l'y laissant périr.
Dans un conte espagnol (Caballero, II, p. 50), le _Carlanco_ (sorte
de loup-garou) contrefait la voix de la chèvre et répète le mot
de passe qu'il lui a entendu dire. Il entre ainsi dans la maison
de la chèvre, mais les petits se réfugient au grenier et tirent
l'échelle derrière eux. Quand la mère revient, ils lui crient que
le _Carlanco_ est dans la maison. Alors la chèvre va chercher une
guêpe à qui elle a eu occasion de sauver la vie. La guêpe, lui
rendant service pour service, entre par le trou de la serrure et
pique si bien le _Carlanco_ qu'elle le force à déguerpir.
La fin de notre conte et surtout de sa variante se retrouve à peu
près dans un conte du pays messin (E. Rolland, _Faune populaire
de la France. Les Mammifères sauvages_, 1877, p. 134): Le loup,
profitant de l'absence de la chèvre, a croqué les chevreaux. A
quelques jours de là, la chèvre rencontre le loup et lui dit:
«Bonjour, loup, tu as bien travaillé; aussi je veux t'inviter à
dîner pour demain.» Le loup accepte. Quand il arrive, la chèvre lui
dit qu'elle est occupée à faire la pâte et ne peut ouvrir: il n'a
qu'à monter sur le toit et à passer par la cheminée. Le loup le
fait et il tombe dans une chaudière pleine d'eau bouillante. «Ah!»
crie-t-il, «commère la chèvre, je ne mangerai plus tes petits.» Et
la chèvre le laisse partir.
Même fin encore dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
31), que nous aurons occasion de rapprocher de notre nº 76, _le
Loup et les petits Cochons_: Une jeune fille, nommée Marietta,
qui a eu des affaires avec un loup et l'a plusieurs fois berné,
entend un soir un bruit dans le tuyau de sa cheminée. Pensant bien
que c'est le loup, elle prend un chaudron, le remplit d'eau et le
met sur le feu. Le loup descend tout doucement, et, au moment où
il croit sauter sur Marietta, il tombe dans l'eau bouillante et y
périt.
M. E. Rolland, dans sa _Faune populaire_ citée plus haut, donne,
d'après des images imprimées à Epinal,--images bien connues, du
reste,--une variante de ce conte (pp. 132 et suiv.). Là, comme
dans plusieurs des contes précédents, le loup trempe sa patte dans
la farine; mais, quand il veut montrer patte blanche aux biquets,
il s'aperçoit que toute la farine est tombée en chemin. Le renard
lui conseille de se déguiser en pèlerin et d'aller demander aux
biquets l'hospitalité. Le loup suit ce conseil; mais commère la
chèvre l'a reconnu à travers une fente. Elle lui dit que la porte
est barricadée et l'engage à passer par la cheminée: on lui mettra
une échelle pour descendre. Le loup se hâte de monter sur le toit
et entre dans la cheminée; mais la chèvre a fait un grand feu, dont
la fumée suffoque le loup. Il tombe dans le brasier et y est grillé
comme un boudin.