Il est facile de reconnaître, dans une partie de notre
conte,--séjour de la jeune fille dans le palais d'un être
mystérieux auquel elle a été livrée, défense qui lui est faite
de rien révéler de sa vie nouvelle, désobéissance de la jeune
fille,--le thème principal d'un récit célèbre dans l'histoire de
la littérature antique, la fable de _Psyché_. Nous aurons donc à
examiner cette fable et ce qui s'y rattache. Auparavant il nous
faut étudier l'introduction du conte lorrain, qui n'existe pas dans
_Psyché_, mais que nous allons rencontrer dans un certain nombre de
contes plus ou moins étroitement apparentés avec cette fable.
* * * * *
Ces contes où nous trouvons notre introduction peuvent se répartir
en trois groupes.
Dans le premier groupe,--celui qui a le plus directement rapport
avec _Psyché_ et dont fait partie notre _Loup blanc_,--nous
mentionnerons d'abord un conte piémontais (Gubernatis, _Zoological
Mythology_, II, p. 381): Un homme, s'en allant en voyage, dit à
ses trois filles qu'il leur rapportera ce qu'elles désireront;
la troisième, Marguerite, ne veut qu'une fleur. Comme il cueille
une marguerite dans le jardin d'un château, un crapaud apparaît
et lui dit qu'il mourra dans trois jours, s'il ne lui donne une
de ses filles pour femme. La plus jeune consent à épouser le
crapaud, qui, la nuit, devient un beau jeune homme. Il défend à
Marguerite de révéler ce secret à personne; autrement il restera
toujours crapaud. Les sœurs de la jeune femme, se doutant de
quelque mystère, la pressent tant, qu'enfin elle parle. Le crapaud
disparaît; elle l'appelle au moyen d'un anneau qu'il lui a donné et
par la vertu duquel on obtient tout ce qu'on désire; mais en vain.
Alors elle jette l'anneau dans un étang, et son mari reparaît à
l'instant. (Cette fin est écourtée).
Citons ensuite le conte hessois nº 88 de la collection Grimm et un
conte norvégien (Asbjœrnsen. _Tales of the Fjeld_, p. 353), l'un
et l'autre altérés sur certains points, mais qui se complètent
réciproquement. Dans le conte hessois, l'aînée de trois filles
demande à son père, qui va en voyage, des perles; la seconde, des
diamants; la troisième, une alouette. Le père en aperçoit une à
côté d'un château; à peine l'a-t-il saisie, qu'un lion apparaît
et le menace de le dévorer s'il ne lui promet de lui amener ce
qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui. L'homme le promet,
bien à contre-cœur, et, comme il en avait le pressentiment, c'est
sa plus jeune fille qu'il rencontre la première. La jeune fille
se rend au château du lion, qui la nuit est un beau prince et
dont elle devient la femme. (La suite est une altération d'un des
passages principaux de _Psyché_, et la fin est, dans ses traits
généraux, celle de l'_Oiseau bleu_ de Mme d'Aulnoy.)--Dans le conte
norvégien, l'altération porte sur l'introduction: Un roi a trois
filles, mais il aime surtout la plus jeune. Une nuit, celle-ci
rêve d'une guirlande d'or si jolie, qu'elle ne cesse d'y penser,
et devient triste et chagrine. Son père commande à des orfèvres
de tous les pays une guirlande comme celle que sa fille a vue en
songe; peine inutile. Un jour que la princesse se trouve dans la
forêt, elle aperçoit un ours blanc et, entre les griffes de la
bête, la guirlande dont elle a rêvé. Elle demande à l'acheter,
mais l'ours lui répond que, pour prix, il veut avoir la princesse
elle-même. Le marché est conclu, et l'ours doit venir dans trois
jours chercher la princesse. Au jour dit, le roi range toute son
armée en bataille autour de son château pour barrer le passage à
l'ours; celui-ci renverse tout. Le roi essaie successivement de
lui donner ses deux filles aînées, mais la supercherie est bientôt
découverte, et il faut donner la jeune princesse à l'ours, qui
l'emporte et l'introduit dans un magnifique château. La nuit,
l'ours a une forme humaine, et il prend la princesse pour femme;
mais elle n'a jamais vu ses traits. L'ours lui permet, à trois
reprises, sur sa demande, d'aller voir ses parents, en lui
recommandant bien de ne pas écouter les conseils de sa mère. La
princesse reste chaque fois quelques jours chez ses parents; la
troisième fois, quand elle les quitte, sa mère lui donne un petit
bout de chandelle, afin qu'elle puisse, pendant la nuit, voir
comment est fait son mari. Elle allume, en effet, la chandelle;
mais, pendant qu'elle est tout absorbée dans la contemplation
des traits ravissants de son mari, une goutte de suif tombe sur
le front de celui-ci, qui s'éveille et lui dit qu'il est obligé
de la quitter pour toujours. (La fin de ce conte correspond à la
dernière partie du nº 88 de la collection Grimm, déjà cité, et de
l'_Oiseau bleu_.)--La collection Arnason (p. 278) renferme un conte
islandais tout à fait du même genre que ce conte norvégien, et
dont l'introduction est altérée aussi, mais d'une autre manière.
Voici cette introduction: Un roi, étant à la chasse, est attiré par
une biche jusqu'au cœur d'une forêt. Après avoir erré de côté et
d'autre, il arrive devant une maison dont la porte est ouverte; il
y entre, et, trouvant une table servie et un lit tout préparé, il
se décide, après avoir vainement attendu le propriétaire, à faire
honneur au repas et à se coucher dans le lit. Le lendemain matin,
quand il se remet en route, un grand chien brun, qu'il avait vu la
veille dans la maison, court après lui en lui disant qu'il est bien
ingrat de ne pas l'avoir remercié de son hospitalité, et le menace
de le déchirer en mille pièces s'il ne promet de lui donner ce
qu'il rencontrera d'abord en rentrant chez lui, etc.
Le second groupe de contes où figure l'introduction du conte
lorrain est celui auquel appartient le conte si connu de _la Belle
et la Bête_, publié en 1740 par Mme de Villeneuve dans son roman
intitulé: _les Contes marins ou la Jeune Amèricaine_, et abrégé
plus tard par Mme Leprince de Beaumont[78]. Ici nous avons affaire
à une branche collatérale du thème de _Psyché_. Il y a bien une
désobéissance de la part de la jeune fille qui habite le palais du
monstre, mais cette désobéissance n'a nullement trait à la même
défense. On le verra par l'analyse suivante d'un conte basque de
ce type (Webster, p. 167): Un roi, qui a trois filles, n'a d'yeux
que pour les deux premières et les comble de présents. Un jour
pourtant, allant à une fête, il demande à la plus jeune ce qu'elle
désire qu'il lui rapporte. Elle demande simplement une fleur. Le
roi achète des parures pour ses filles aînées et oublie la fleur.
En revenant, il passe auprès d'un château entouré d'un jardin
plein de fleurs; il en cueille quelques-unes. Aussitôt une voix
lui crie: «Qui t'a permis de cueillir ces fleurs?» et lui dit que
si, dans un an, il ne lui amène pas une de ses filles, il sera
brûlé, lui et son royaume. La plus jeune princesse déclare au roi
qu'elle ira au château. Elle s'y rend en effet; à son arrivée,
elle entend partout de la musique, elle trouve ses repas servis à
l'heure, sans jamais voir personne. Le lendemain matin, arrive un
énorme serpent, qui est le maître du château. La princesse vit très
heureuse, bien qu'elle soit toujours seule. Un jour le serpent lui
propose d'aller passer trois jours, mais trois jours seulement,
chez ses parents, et lui donne une bague qui deviendra couleur de
sang s'il est en grand danger. La princesse oublie de revenir au
bout des trois jours. Le quatrième jour, elle jette les yeux sur
l'anneau et le voit couleur de sang. Elle retourne au plus vite au
château et trouve le serpent étendu raide dans le jardin; elle le
réchauffe auprès d'un grand feu et le ranime. Plus tard, le serpent
lui demande si elle veut l'épouser; après quelques hésitations,
elle répond oui. Quand ils vont à l'église, le serpent devient un
beau prince. Il dit à sa femme de prendre sa peau de serpent et de
la brûler à une certaine heure, et le charme qui le tenait enchanté
est rompu pour toujours.--Dans un conte grec moderne (B. Schmidt,
nº 10), il s'agit aussi d'un roi et de ses trois filles: la plus
jeune demande à son père, qui s'embarque pour faire la guerre, de
lui rapporter une rose. Le roi, quand il revient victorieux, oublie
la rose; alors la mer devient pierre, et son vaisseau s'arrête;
la demande de sa fille lui revient aussitôt à la mémoire. Ici
encore, le monstre est un serpent, comme aussi dans un autre conte
grec moderne, de l'île de Chypre (_Jahrbuch für romanische und
englische Literatur_, 1870, nº 7 des contes chypriotes traduit par
F. Liebrecht), et dans un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
24).
Dans ces trois derniers contes, l'objet demandé au père par sa plus
jeune fille est une rose. Il en est de même dans un conte tyrolien
(Zingerle, II, p. 391), où le monstre est un ours, dans un conte
polonais de la Prusse orientale (Tœppen, p. 142), où il n'est
pas dit quelle forme il a, et dans trois autres contes: un conte
italien (Comparetti, nº 64), un conte sicilien (Pitrè, nº 39) et
un conte portugais (Coelho, nº 29), qui présentent tous, ainsi du
reste que le conte chypriote ci-dessus indiqué, une ressemblance
assez suspecte avec le livre de Mme Leprince de Beaumont.
Nous retrouvons, dans ces divers contes, le voyage de la jeune
fille chez ses parents, et sa désobéissance aux ordres du monstre
qui lui a dit de ne rester qu'un certain temps dans sa famille[79].
Ce dernier élément et parfois le premier aussi ont disparu des
autres contes, se rapportant plus ou moins au type de _la Belle
et la Bête_, que nous avons encore à mentionner: un conte de
l'Allemagne du Nord (Müllenhoff, nº 2), un conte de la Basse-Saxe
(Schambach et Müller, nº 5), deux contes hanovriens (Colshorn, nºˢ
20 et 42), un conte de la région du Harz (Ey, p. 91), un conte du
Tyrol italien (Schneller, nº 25), un conte toscan (Imbriani, _La
Novellaja fiorentina_, nº 26).
N'ayant pas à traiter ici du thème de _la Belle et la Bête_
dans ce qu'il a de particulier, nous nous contenterons de ces
brèves indications. Mais nous ferons remarquer (ceci se rapporte
directement à l'introduction de notre conte avec sa «rose qui
parle») que, dans le conte saxon, la jeune fille demande à son
père une «feuille qui chante;» dans le conte du Tyrol italien,
une «feuille qui chante et qui danse». Dans un conte du Tyrol
allemand, forme très altérée du même thème (Zingerle, I, nº 30),
il y a une «rose qui chante».--Ajoutons, puisque nous en sommes à
relever ces ressemblances de détail, que ce n'est pas seulement
dans le conte lithuanien, cité en note, que nous retrouvons le
_loup blanc_ de notre conte; il figure également dans un conte
allemand (Müllenhoff, nº 3), du type du nº 88 de la collection
Grimm.--Enfin, dans l'un des deux contes hanovriens, le roi, pour
avoir l'objet désiré par sa plus jeune fille, promet à un barbet la
première chose qu'il rencontrera en rentrant chez lui. Ce trait,
qui est à peu près celui du conte lorrain, s'est déjà montré à nous
dans le conte hessois et dans le conte islandais. Il existe aussi
dans le conte lithuanien et dans le conte saxon.
Dans le conte du Tyrol italien, il ne s'agit pas simplement de
la «première chose», mais bien, comme dans notre conte, de la
«première personne» qu'on rencontrera[80].
Nous arrivons maintenant au troisième groupe de contes où existe
notre introduction. Voici, rapidement résumé, un des contes de ce
groupe, un conte italien, recueilli à Rome (miss Busk, p. 57): Un
riche marchand, qui a trois filles, leur demande, au moment de
partir en voyage, ce qu'elles désirent qu'il leur rapporte. Les
deux aînées veulent des parures; la plus jeune, un _vaso di ruta_
(un pot de «rue», sorte de plante), et elle ajoute que, s'il ne le
lui rapporte pas, il ne pourra pas revenir. En effet, le marchand
s'étant rembarqué sans avoir pensé à la plante demandée par sa
plus jeune fille, le vaisseau s'arrête et ne veut plus avancer.
Le capitaine dit alors que, parmi les passagers, il doit y avoir
quelqu'un qui a manqué à une promesse. Le marchand est reconduit à
terre; il cherche partout à acheter le _vaso di ruta_; mais on lui
dit que le roi seul possède un pot de cette plante: il y tient tant
que, si on lui en demande une seule feuille, on sera mis à mort.
Le marchand rassemble son courage et se présente devant le roi, à
qui il demande pour sa fille la plante tout entière. Le roi, ému
de sa fidélité à sa promesse, lui donne le _vaso di ruta_, et le
charge de dire à sa fille d'en brûler une feuille tous les soirs.
De retour à la maison, le marchand remet la plante à sa fille,
et lui répète les paroles du roi. Quand vient le soir, la jeune
fille brûle une des feuilles de la plante, et aussitôt elle voit
paraître le fils du roi, qui vient s'entretenir avec elle. Un soir
qu'elle est absente, ses sœurs, qui la détestent, mettent le feu
à sa chambre, et la plante est brûlée avec le reste. Le prince
arrive en toute hâte: il est grièvement brûlé et blessé par les
éclats des vitres de la chambre. La jeune fille, étant rentrée à
la maison et voyant la plante brûlée, s'habille en homme et se
met à la recherche du prince. Une nuit qu'elle s'est arrêtée sous
un arbre dans une forêt, elle entend la conversation d'un ogre et
d'une ogresse. «Le seul moyen de guérir le prince,» dit l'ogresse,
«c'est de prendre la graisse qui se trouve autour de nos cœurs,
d'en faire un onguent, et d'en oindre les blessures du prince.»
La jeune fille tue l'ogre et l'ogresse pendant leur sommeil, fait
un onguent avec leur graisse; puis elle se présente comme médecin
au palais du roi; elle guérit le prince, se fait reconnaître de
lui et l'épouse.--Comparer un conte grec moderne d'Epire (Hahn,
nº 7), un conte du Tyrol italien (Schneller, nº 21), un conte
norvégien (Asbjœrnsen, _Tales of the Fjeld_, p. 311), et aussi un
conte danois (Grundtvig, I, p. 125), où l'introduction n'existe à
peu près plus, ainsi qu'un conte italien du Mantouan (Visentini, nº
17), un conte des Abruzzes (Finamore, nº 21), un conte portugais du
Brésil (Roméro, nº 17), etc., où elle a complètement disparu.
Tout l'ensemble du conte romain se retrouve en Orient, dans un
conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, nº 25, p. 195):
Un roi, qui va s'embarquer pour un lointain voyage, dit à six de
ses filles qu'il leur rapportera ce qu'elles lui demanderont.
Elles demandent des bijoux, des étoffes précieuses, etc. Il envoie
ensuite un de ses serviteurs faire de sa part la même demande à sa
plus jeune fille, qui habite dans un palais à elle. Celle-ci, qui
est en train de réciter ses prières, dit au serviteur: «_Sabr_,»
c'est-à-dire «attends.» Le serviteur se méprend sur sa réponse et
vient dire au roi que la princesse désire que le roi lui rapporte
du _sabr_. Le roi ne comprend pas ce que demande sa fille; il
se met néanmoins en route, se disant qu'il s'informera, à tout
hasard, de cet objet mystérieux. Arrivé au terme de son voyage,
il achète pour ses filles aînées des bijoux et autres objets
précieux qu'elles désirent; puis il se rembarque. Mais son vaisseau
ne veut pas avancer (tout à fait, comme on voit, le trait si
caractéristique de deux contes européens cités plus haut). Alors il
s'aperçoit qu'il n'a pas rapporté ce que sa plus jeune fille lui a
demandé. Il envoie un de ses serviteurs à terre et lui dit d'aller
au bazar pour voir s'il pourra trouver à acheter de ce _sabr_. Le
serviteur s'informe, et on lui dit: «Nous ne connaissons pas cela,
mais le fils de notre roi s'appelle Sabr; allez lui parler.»[81] Le
serviteur se rend au palais, se présente devant le prince et lui
raconte toute l'histoire. Le prince lui donne une petite boîte qui
ne devra être remise qu'à la jeune princesse. Dès que le serviteur
arrive à bord, le vaisseau se remet en marche de lui-même. De
retour dans son palais, le roi envoie la boîte à sa plus jeune
fille. Elle l'ouvre et y trouve un petit éventail; elle déploie
l'éventail, et le prince Sabr paraît devant elle. Il vient ainsi
toutes les fois qu'elle tourne l'éventail d'une certaine façon,
et il disparaît quand elle le tourne dans le sens contraire[82].
Bientôt les deux jeunes gens conviennent de se marier, et la
princesse invite aux noces son père et ses six sœurs. Le jour
du mariage, les sœurs de la princesse, jalouses de son bonheur,
disent à celle-ci qu'elles feront elles-mêmes son lit, et elles y
répandent du verre pilé. Le prince Sabr s'y blesse grièvement et
demande à la princesse de retourner l'éventail, de façon qu'il se
retrouve dans son palais. La princesse ne se doute pas de la cause
de la maladie. Les jours suivants, elle a beau agiter l'éventail;
le prince ne reparaît pas. Alors elle se déguise en _yoghi_
(religieux mendiant) et se met à la recherche du prince. Une nuit
qu'elle s'est étendue sous un arbre pour dormir, elle entend deux
oiseaux qui parlent du prince Sabr et qui disent de quelle manière
on peut le guérir. La princesse, toujours déguisée, arrive chez
le prince, qu'elle guérit sans être reconnue. Comme récompense,
elle demande au roi, père du prince, le mouchoir et l'anneau de
celui-ci; puis elle retourne dans son pays, elle prend l'éventail,
l'agite, et le prince paraît. Elle lui montre le mouchoir et
l'anneau, et il voit ainsi, à sa grande surprise, que c'est elle
qui était le yoghi[83].
Il est inutile d'insister sur l'identité de ce conte indien et du
conte romain. Si nous l'avons donné en entier, bien qu'il ne se
rattache que par l'introduction à notre _Loup blanc_, c'est qu'au
fond il n'est pas sans rapports avec la fable de _Psyché_, que
nous étudierons tout à l'heure. Epoux mystérieux qui disparaît, et
cela par la faute des sœurs de la jeune femme; voyage de celle-ci
à la recherche de son mari, jusqu'à ce qu'elle parvienne à le
reconquérir, ce sont bien là des traits de la fable de _Psyché_.
Du reste, dans certains contes, il s'est opéré un mélange entre
le thème proprement dit de _Psyché_ et celui-ci. (Voir un conte
italien de la Basilicate, nº 33 de la collection Comparetti.)
Aux trois groupes de contes que nous venons d'examiner et dans
lesquels se retrouve l'introduction du conte lorrain, il convient
d'ajouter un quatrième groupe, appartenant également à la famille
de _Psyché_: là, l'introduction n'est plus celle du _Loup blanc_,
bien qu'elle ne soit pas sans analogie. Ainsi, dans un conte
sicilien (Pitrè, _Nuovo Saggio_, nº 5), la plus jeune des trois
filles d'un pauvre homme est allée dans les champs avec son père
arracher des raiforts sauvages. Voyant un beau pied de cette
plante, ils tirent; mais, quand le raifort est arraché, il se
trouve à la place un grand trou, et une voix se fait entendre pour
se plaindre qu'on ait enlevé la porte de sa maison. Le pauvre homme
parle de sa misère; alors la voix dit de lui laisser sa fille et
qu'il aura une bonne somme d'argent. Le père finit par y consentir,
et la jeune fille est installée dans un beau palais. La suite a
beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_. Comparer un
autre conte sicilien (nº 18 de la grande collection de M. Pitrè),
un conte italien de Rome (miss Busk, p. 99), un autre conte italien
(Stan. Prato, p. 43-44), un conte catalan (Maspons, p. 32),
etc.--Au XVIIe siècle, Basile insérait un conte de ce genre dans
son _Pentamerone_ (nº 44).
On voit que cette plante arrachée amène les mêmes conséquences que
la rose cueillie dans le _Loup blanc_ et autres contes.
Il existe encore d'autres contes populaires ressemblant à la fable
de _Psyché_; mais nous n'avons voulu parler ici que de ceux dont
l'introduction peut être rapprochée de celle du conte lorrain. Nous
aurons l'occasion d'en citer quelques autres dans les remarques de
notre nº 65, _Firosette_.
* * * * *
Nous avons sommairement indiqué, au commencement de ces remarques,
en quoi une partie de notre conte se rapproche de la fable de
_Psyché_. Il importe maintenant d'examiner cette fable aussi
brièvement que possible, mais avec soin. Une question, en effet,
se pose: le conte lorrain et tous les autres contes du même genre
dérivent-ils du récit latin d'Apulée? Et ce récit lui-même, est-ce
dans la mythologie gréco-romaine qu'il faut en chercher l'origine?
La plupart de ceux qui se sont occupés de la fable de _Psyché_
nous paraissent avoir fait fausse route ou s'être arrêtés à moitié
chemin. Les uns voient dans le récit latin un mythe dont ils
prétendent donner l'explication; les autres qui, avec raison, y
reconnaissent un simple conte bleu, ne sont pas assez familiers
avec la littérature populaire pour se douter même de l'origine de
ce conte. L'existence, dans les monuments figurés grecs et romains,
de représentations de ce qu'on a appelé le «mythe de Psyché,» vient
encore compliquer la question.
Il nous semble qu'un exposé suffisamment net des termes dans
lesquels se pose le problème que nous avons à résoudre écartera la
plus grande partie des difficultés.
Et d'abord, existe-t-il réellement un «mythe de Psyché»? Ce qui
est vrai, c'est qu'un grand nombre de monuments figurés grecs
et romains,--statues, bas-reliefs, pierres gravées,--présentent
diverses _allégories_, dans lesquelles Eros et Psyché, en d'autres
termes l'Amour et l'Ame, cette dernière sous la forme d'une jeune
fille à ailes de papillon (ψυχή signifiant à la fois _âme_ et
_papillon_) jouent différents rôles. Psyché torturée par Eros, Eros
et Psyché se tenant embrassés, tels sont les sujets qui ont le plus
fréquemment tenté le talent des artistes. Les monuments en question
se répartissent, quant à leur date, sur un espace de temps qui va
de la période macédonienne à la basse époque romaine. Or, aucun
de ceux qui sont antérieurs au siècle des Antonins, c'est-à-dire
au livre d'Apulée, n'offre le moindre rapport avec la fable de
_Psyché_, telle qu'elle est racontée dans ce livre. C'est seulement
sur quelques pierres gravées, postérieures à cette époque, qu'on
a reconnu deux des épisodes de ce récit (Psyché aidée par les
fourmis à trier diverses graines confondues en un même monceau,
et Psyché recevant d'un aigle une amphore, sans doute remplie de
l'eau du Styx), et, selon toute probabilité, ces sujets ont dû être
empruntés directement au récit d'Apulée[84].
Il est donc impossible de tirer de l'examen des monuments figurés
la preuve de l'existence d'un «mythe de Psyché» ayant quelque
relation avec la fable rédigée par le rhéteur africain. La
littérature antique, en dehors d'Apulée, n'a pas non plus trace
d'un semblable «mythe». Il nous reste à examiner en lui-même le
récit d'Apulée et à rechercher si la fable de _Psyché_, telle qu'il
la raconte, a un caractère mythique.
Commençons par résumer, dans ses traits principaux, le récit
d'Apulée (_Métamorph._, lib. IV-VI): Un roi et une reine ont trois
filles, dont la plus jeune, nommée Psyché, est une merveille de
beauté. Les deux aînées épousent des princes. Un oracle oblige le
roi à donner Psyché pour femme à un monstre inconnu, à une sorte
de serpent, qui viendra la prendre sur une haute montagne où la
jeune fille devra être exposée. Psyché, conduite sur la montagne,
est transportée par Zéphire dans un palais enchanté et devient la
femme du maître invisible de ce palais; son époux ne la visite
que la nuit. Elle vit heureuse, mais elle désirerait revoir ses
sœurs. L'époux mystérieux lui permet à regret de satisfaire son
désir et lui recommande surtout de ne rien dire de ce qui le
touche: autrement elle se perdra et lui causera à lui-même une
amère douleur. Psyché se fait amener ses sœurs par Zéphire. Pressée
de questions, elle finit par avouer que jamais elle n'a vu son
mari. Ses sœurs, jalouses de son bonheur, lui disent que cet époux
est sans doute le serpent dont parlait l'oracle et qui doit la
dévorer; elles l'engagent à le tuer. Psyché, la nuit venue, s'arme
d'un poignard et approche une lampe de son époux endormi: elle
reconnaît Cupidon; mais une goutte d'huile brûlante est tombée sur
l'épaule du dieu, qui se réveille et s'enfuit pour ne plus revenir.
La malheureuse Psyché, après avoir erré de côté et d'autre à la
recherche de son mari, se décide à aller trouver Vénus. La déesse,
furieuse de ce qu'elle a épousé son fils, lui impose plusieurs
tâches. Psyché doit d'abord trier en un jour un grand amas de
toutes sortes de graines mêlées ensemble; une fourmi prend pitié
d'elle et appelle à son secours toutes les fourmis du voisinage.
Vénus exige ensuite que Psyché lui apporte un flocon de la toison
d'or de béliers terribles; Psyché désespérée est au moment de se
précipiter dans un fleuve, quand un roseau lui enseigne le moyen
de recueillir sans danger de ces flocons d'or. Puis Vénus ordonne
à la jeune femme de lui procurer une fiole de l'eau du Styx, qui
est gardée par des dragons; l'aigle de Jupiter, ami de Cupidon, va
chercher de cette eau pour Psyché. Enfin Vénus donne à Psyché une
boîte et lui dit d'aller aux enfers demander à Proserpine de lui
envoyer dans cette boîte un peu de sa beauté. Cette fois, Psyché
croit son dernier jour arrivé. Elle se dirige vers une haute tour
pour se précipiter du faîte de cette tour; mais la tour, prenant
une voix, lui apprend ce qu'elle doit faire pour mener à bonne fin
cette redoutable entreprise. Psyché remonte des enfers avec la
boîte; mais, cédant à une téméraire curiosité, elle l'ouvre, et
aussitôt un sommeil léthargique s'empare d'elle. Cupidon accourt et
la réveille. Désormais rien ne s'oppose plus à la réunion des deux
époux.
Quiconque a un peu l'habitude des contes populaires saluera dans
chacun des épisodes de ce récit des traits de connaissance. Ce
prétendu «mythe» ne tient en réalité que par le nom des personnages
à la mythologie grecque ou romaine. C'est tout simplement un conte
populaire, frère de plusieurs contes qui vivent encore aujourd'hui,
_anilis fabula_, «conte de bonne femme», comme Apulée le dit
lui-même. Et la forme primitive de ce conte,--altérée sur divers
points dans le récit latin,--nous pouvons assez facilement la
reconstituer.
Pour y arriver, nous prendrons d'abord un conte populaire recueilli
dans l'Inde, de la bouche d'une blanchisseuse de Bénarès, et publié
en 1833 dans l'_Asiatic Journal_ (Nouv. série, vol. II)[85]: La
fille d'un pauvre bûcheron, nommée Tulisa, étant un jour occupée
à ramasser du bois mort auprès d'un puits en ruines, au milieu
d'une forêt, entend tout à coup une voix qui paraît sortir du puits
et lui dit: «Veux-tu être ma femme?» Elle s'en fuit effrayée. La
même aventure lui arrive encore une fois, et alors elle en parle
à ses parents, qui l'engagent à retourner au puits et, si la voix
lui fait la même question, à lui répondre: «Adressez-vous à mon
père.» Tulisa obéit, et la voix lui dit: «Envoie-moi ton père.» Le
bonhomme vient, et, la voix lui ayant promis de le rendre riche,
il donne son consentement. Tulisa est mariée à son prétendant
invisible, et transportée dans un magnifique palais, où elle vit
heureuse; mais elle ne voit son mari que la nuit, et celui-ci
lui défend de recevoir aucune personne étrangère. Pendant un
temps, tout va bien; mais, un jour, une vieille se présente sous
les fenêtres de Tulisa, qui a l'imprudence de l'introduire dans
le palais au moyen d'un drap de lit suspendu à une tourelle. La
vieille gagne par ses paroles flatteuses la confiance de la jeune
femme et finit par la décider à demander à son mari comment il se
nomme. En vain l'époux mystérieux représente à Tulisa que, s'il
lui donne satisfaction, ce sera pour elle la ruine; elle insiste.
Alors il la conduit sur le bord d'une rivière, il entre dans
l'eau, et, s'y enfonçant de plus en plus, il lui demande par trois
fois si elle persiste dans sa funeste curiosité. Tulisa se montre
toujours aussi obstinée. Alors il lui dit: «Mon nom est Basnak
Dau!» Au même instant il disparaît dans l'eau, et à sa place se
montre la tête d'un serpent. Tulisa, redevenue la pauvre fille du
bûcheron, cherche en vain le palais où elle a passé de si heureux
jours, et elle est obligée de retourner chez ses parents, redevenus
misérables eux aussi[86].--Pendant le temps de sa prospérité, la
jeune femme a sauvé la vie à un écureuil. Un jour le petit animal
s'approche de la cabane de Tulisa et lui fait signe de le suivre
dans la forêt; là elle a l'occasion d'entendre une conversation
entre plusieurs écureuils. Elle apprend que son mari, Basnak Dau,
est le roi des serpents; la reine sa mère, mécontente d'avoir perdu
le pouvoir depuis l'avènement de son fils, a découvert que ce
pouvoir lui reviendrait si Basnak Dau révélait son nom à une fille
de la terre. C'est elle qui a envoyé à Tulisa la vieille qui a
donné à celle-ci de si pernicieux conseils. Un des écureuils ajoute
qu'il y a pour Tulisa un moyen de rentrer en possession de son
bonheur. Il faut d'abord qu'elle cherche un œuf de l'oiseau Huma et
qu'elle le couve dans son sein. Dès qu'elle aura trouvé cet œuf,
elle devra se rendre auprès de la reine des serpents et lui offrir
ses services: la reine lui imposera des épreuves très difficiles,
et, si Tulisa n'en vient point à bout, elle sera dévorée par des
serpents. Il est à désirer pour Tulisa, disent les écureuils,
qu'elle parvienne à couver l'œuf du Huma; car l'oiseau qui en
sortira rompra le charme.--Tulisa, grâce aux écureuils, qui lui
servent de guides, trouve un œuf de Huma et arrive au palais de la
reine des serpents. Celle-ci, avant de la prendre à son service,
lui impose une première épreuve: Tulisa doit recueillir dans un
vase de cristal le parfum de mille fleurs. Un essaim d'innombrables
abeilles lui apporte ces mille parfums (sur le chemin du palais
de la reine des serpents, Tulisa avait rencontré une abeille;
mais il n'est pas dit,--évidemment par suite d'une altération du
récit,--qu'elle lui eût rendu service). Le lendemain la reine remet
à Tulisa une jarre remplie de graines et lui ordonne d'en tirer la
plus belle parure que jamais princesse ait portée. Les écureuils
apportent à Tulisa de magnifiques pierreries, et la jeune femme en
fait une couronne qu'elle dépose aux pieds de la reine. Cependant
l'œuf se trouve couvé, et il en sort un Huma qui vole droit à un
serpent vert enroulé autour du cou de la reine et crève les yeux
de ce serpent. Aussitôt le charme est rompu; Basnak Dau remonte
sur son trône et célèbre solennellement ses noces avec Tulisa,
maintenant digne de lui.
On ne saurait le nier: ce conte, actuellement encore vivant dans
l'Inde, offre beaucoup de ressemblance avec la fable de _Psyché_.
Sans doute il n'est pas identique: le conseil fatal donné à la
jeune femme porte sur un tout autre objet, et la question que
Tulisa pose à son mari rattache sur un point ce conte à la légende
de _Lohengrin_ plus étroitement qu'à _Psyché_. Mais il n'en est pas
moins vrai que, si l'on considère tout l'ensemble, la ressemblance
entre le récit latin et le conte indien est frappante. En attendant
qu'on ait découvert dans l'Inde le pendant exact de _Psyché_,--ce
qui, nous en sommes persuadé, arrivera quelque jour,--on trouvera
dans _Tulisa et le Roi des serpents_ l'explication de deux traits
altérés dans le récit latin et, en même temps, l'indication de leur
forme primitive.
Ce monstre de la race des serpents, _vipereum malum_, auquel le
père de Psyché est obligé de livrer sa fille, Apulée en a fait
un monstre métaphorique, l'Amour, le cruel Amour, qui porte ses
ravages dans la terre entière. Le conte indien, lui, le représente
comme le _roi des serpents_. Nous nous rapprochons de la forme
primitive; mais ce n'en est encore qu'un affaiblissement: le conte
indien ne montre pas, du moins expressément, le «roi des serpents»
comme revêtu d'une enveloppe de serpent qu'il dépouille chaque
nuit. Voilà la forme primitive, et certains contes européens, se
rattachant au thème de _Psyché_, l'ont conservée plus ou moins
distinctement. Ainsi, dans un conte toscan (Gubernatis, _Novelline
di Santo Stefano_, nº 14), un gros serpent demande à un bûcheron de
lui donner une de ses trois filles en mariage; si elles refusent,
le bûcheron le paiera de sa tête. La plus jeune des filles du
pauvre homme se déclare prête à épouser le serpent, et celui-ci
l'emporte dans un magnifique palais, où il devient un beau jeune
homme, appelé _sor Fiorante_; mais malheur à la jeune femme si elle
dit à personne comment il se nomme! Dans une visite qu'elle fait
à ses sœurs, elle se laisse aller à révéler ce nom mystérieux, et
son mari disparaît, ainsi que le palais. (La dernière partie de
ce conte correspond à celle du nº 88 de la collection Grimm, cité
dans le premier groupe des contes étudiés ci-dessus.)--Nous avons
ici le serpent qui se transforme en homme, mais nous ne le voyons
pas se dépouiller de son enveloppe. Un autre conte italien, de
Livourne, du même type pour la plus grande partie (Stan. Prato, nº
4), présente ce dernier trait, qui se retrouve, comme on devait s'y
attendre, dans des contes indiens.
Nous citerons d'abord, parmi ces contes indiens, un conte du
_Pantchatantra_ (p. 144 de la traduction allemande de M. Benfey):
La femme d'un brahmane n'a point d'enfants. A la suite d'un
sacrifice offert par son mari, elle devient enceinte et met au
monde un serpent. Au bout d'un certain temps, le brahmane va
demander pour son fils la main de la fille d'un autre brahmane[87].
Le mariage a lieu. La nuit venue, le serpent se dépouille de sa
peau, et la jeune fille voit devant elle un beau jeune homme. Le
matin, le brahmane entre dans la chambre, s'empare de la peau du
serpent et la jette au feu. Le charme est ainsi rompu. (Comparer la
fin du conte basque analysé plus haut, parmi les contes du second
groupe.)--Un autre conte indien (miss Stokes, nº 10), actuellement
encore vivant dans la bouche du peuple, et que nous avons résumé
dans les remarques de notre nº 12, _le Prince et son Cheval_ (I, p.
150), contient ce même élément: Une des femmes d'un roi a mis au
monde un fils qui a la forme d'un singe. Devenu grand, le prétendu
singe quitte de temps en temps sa peau, et fait, sans être reconnu,
toute sorte d'exploits. Enfin une princesse découvre que c'est
lui qui a été vainqueur dans plusieurs épreuves imposées à ceux
qui aspirent à sa main, et elle déclare qu'elle veut épouser le
singe. Elle l'épouse en effet. Toutes les nuits, le jeune homme
se dépouille de sa peau de singe; mais il défend à sa femme d'en
rien dire à personne. Un jour qu'il s'est rendu à une fête après
avoir ôté sa peau de singe et l'avoir mise sous son oreiller, la
princesse appelle sa belle-mère et lui dit que son mari n'est pas
un singe, mais un beau jeune homme, et elle lui montre la peau.
Puis, d'accord avec sa belle-mère, elle brûle cette peau, afin que
le prince reste toujours sous sa forme humaine. Aussitôt le prince
sent quelque chose qui l'avertit de ce qui s'est passé. Il accourt
et reproche à sa femme d'avoir brûlé sa peau de singe; mais, le
lendemain matin, sa colère s'est apaisée, et l'on fait de grandes
réjouissances.
Les deux contes indiens que nous venons d'analyser ne se rattachent
que par un trait à la fable de _Psyché_. En voici un troisième,
toujours du même genre, mais dont l'introduction est au fond celle
de _Psyché_ (nous voulons parler du passage où le roi est obligé
par un oracle de donner sa fille en mariage à un monstre); ce conte
indien fait partie d'un livre sanscrit, la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_
(_les Trente-deux récits du trône_), qui a été étudié par M. Albert
Weber dans les _Indische Studien_ (t. XV, 1878, p. 252 seq.): Le
roi Premasena a une fille d'une grande beauté, nommée Madanarekha,
et deux fils plus jeunes, Devaçarman et Hariçarman. Un jour que
l'aîné est sur le bord du fleuve, il entend une voix qui dit: «Si
le roi Premasena ne me donne pas sa fille, mal lui en adviendra, à
lui et à sa ville.» Le jeune homme va raconter au roi ce qu'il a
entendu; on ne le croit pas. Mais, quand ensuite le second fils du
roi et le roi lui-même ont entendu la voix mystérieuse, Premasena,
après avoir pris l'avis de ses conseillers, se rend auprès du
fleuve et dit: «Es-tu un dieu, un génie ou un homme?--J'étais,»
répond la voix, «le gardien de la porte du dieu Indra; mais, en
punition de mes fautes, j'ai été condamné à naître dans cette
ville, chez un potier, sous la forme d'un âne. Donne-moi ta
fille; sinon, malheur à toi et à ta ville!» Le roi, effrayé,
promet de donner sa fille, mais il ajoute: «Si tu as une vertu
divine, entoure la ville d'un mur de cuivre, et bâtis-moi un palais
présentant les trente-deux signes de la perfection.» Dans la nuit
tout est construit. La princesse se résigne courageusement à son
destin et elle est donnée en mariage à l'âne. Celui-ci, quand il
est seul avec elle, se dépouille de sa peau d'âne et se montre sous
son apparence céleste. La princesse vit très heureuse avec lui. Un
jour, quelques années après, la mère de la jeune femme vient lui
faire une visite et elle voit son gendre le _gandharva_ (sorte de
génie) sous sa forme véritable. Elle trouve l'occasion de se saisir
de la peau d'âne et la jette au feu. Quand le _gandharva_ voit que
la peau ne se retrouve plus, il dit à sa femme: «Ma bien-aimée,
maintenant, je retourne au ciel; la malédiction qui me frappait a
pris fin.» Et il disparaît pour toujours.
Cette disparition du _gandharva_ fait tout naturellement penser à
la disparition de l'époux mystérieux de Psyché. Aussi ne sera-t-on
pas surpris de voir, dans un conte serbe (Vouk, nº 10) voisin de ce
conte indien, toute une dernière partie où la jeune femme, après
que sa belle-mère a brûlé la peau du serpent (ici nous retrouvons
le serpent), se met, comme Psyché, à la recherche de son mari, et
où il lui arrive les mêmes aventures qu'à l'héroïne du nº 88 de
la collection Grimm. (Comparer le conte lithuanien nº 23 de la
collection Leskien, cité plus haut.)[88]
Nous citerons encore un autre conte indien, publié en 1833 dans
l'_Asiatic Journal_ et résumé par M. Ralston dans son travail
indiqué ci-dessus. Ici les rôles sont renversés: l'être céleste
qui a l'apparence d'un animal est l'épouse, et non point l'époux.
Invitée à une fête chez le roi son beau-père, la princesse-singe se
dépouille pour la première fois de la peau qui la recouvre. Pendant
qu'elle est chez le roi, le prince son mari jette la peau dans le
feu. Aussitôt la princesse s'écrie: «Je brûle!» et elle disparaît,
ainsi que son palais[89]. Le prince se met à la recherche de sa
bien-aimée, et la retrouve enfin dans le royaume céleste.
Nous n'insisterons pas davantage sur ces rapprochements. Aussi bien
nous semble-t-il que voilà reconstituée sur un point important la
forme primitive de _Psyché_. Le monstre auquel le roi est obligé
de donner sa fille en mariage est un serpent, mais un serpent qui,
sous son enveloppe d'écailles, cache un beau jeune homme; et cette
forme primitive est tout indienne. Cette origine ressort de tout ce
que nous venons de dire, mais on s'en convaincra davantage encore
en lisant les pages que M. Benfey a consacrées à un sujet analogue
dans son introduction au _Pantchatantra_ (§ 92). L'altération du
thème primitif sur ce point se comprend, du reste, parfaitement. Du
moment qu'on introduisait dans l'_anilis fabula_, dans le conte de
bonne femme, Vénus et Cupidon avec tout un cortège mythologique,
on était bien obligé de modifier, en cet endroit surtout, le récit
original.
Pour un second passage de la fable de _Psyché_, le conte indien
de _Tulisa et le Roi des serpents_ nous indique encore la forme
primitive. Ce passage, où des animaux exécutent pour Psyché les
tâches les plus difficiles, se rattache à un thème bien connu,
indien lui aussi, le thème des _Animaux reconnaissants_. Dans
le récit latin, un élément important a disparu: le service que
l'héroïne a rendu aux animaux; aussi l'intervention de la fourmi
qui vient secourir Psyché paraît-elle peu motivée. Un de nos contes
lorrains, _Firosette_, que nous publions plus loin (nº 65), nous
permettra d'étudier ce passage, ainsi que toute la dernière partie
de _Psyché_ (Psyché et les épreuves imposées par Vénus). Nous nous
permettrons donc de renvoyer aux remarques de ce nº 65.
Nous ne ferons plus qu'une observation. Toute idée de curiosité
imprudente de la part de l'héroïne a disparu de la fable de
_Psyché_; c'est encore là une altération. Dans presque tous les
contes analogues, il y a soit curiosité, soit indiscrétion,
provoquée souvent par les ennemis de la jeune femme. Un conte
norvégien, cité plus haut dans le premier groupe, indique bien
quelle a dû être, sur ce point, dans _Psyché_, la forme primitive.
Dans ce conte norvégien, l'héroïne s'approche, une lumière à la
main, de son époux endormi, comme Psyché, et une goutte brûlante
tombe aussi sur lui et le réveille; mais,--et ceci est bien plus
naturel que le passage correspondant d'Apulée,--ce qui a poussé la
jeune femme à cette imprudence, c'est le désir de voir quels sont
les traits de son mari[90].
La conclusion de cette étude sur _Psyché_,--dans laquelle,
pour ne pas être démesurément long, nous avons élagué bien des
détails,--c'est que ni le conte lorrain ni les autres contes
européens de la même famille ne dérivent de la fable de _Psyché_,
laquelle présente le thème primitif sous une forme moins bien
conservée que la plupart de ces contes. La source d'où dérivent et
_Psyché_ et les contes modernes analogues doit être cherchée dans
l'Inde.
* * * * *
Un conte portugais du type de la _Belle et la Bête_
(Consiglieri-Pedroso, nº 10) est, à notre connaissance, le seul
des contes de ce genre qui, comme le nôtre, se termine d'une façon
tragique par la mort du personnage enchanté.
Dans une autre forme de ce dénouement, également de Montiers, la
jeune fille meurt, elle aussi, «en tenant la patte du loup».