REMARQUES

Comparer un conte de la Bretagne non bretonnante (Sébillot, I, nº

64). Ici, c'est un grain de blé que l'homme donne à garder à une

bonne femme. Une poule mange le grain de blé. «Je vais vous faire

un procès, bonne femme, je vais vous faire un procès.--Prenez

plutôt la poule.» La poule est tuée d'un coup de pied par une

vache dans l'étable de laquelle on l'avait mise. L'homme se fait

donner la vache et la mène dans une troisième maison. Pendant que

la servante trait la vache, celle-ci lui donne un coup de pied,

et la servante, en colère, la frappe d'un tel coup d'escabeau

qu'elle la tue. L'homme se fait donner la fille, la met dans un

sac et va déposer le sac chez une vieille femme qui justement est

la marraine de la fille. La vieille dit à sa servante, qu'elle

croit près d'elle, de venir manger une écuellée de soupe. «J'en

mangerais bien une,» dit la fille de dedans le sac. La vieille

ouvre le sac et reconnaît sa filleule; elle met à sa place une

grosse chienne. L'homme reprend son sac. Quand il est un peu loin,

il en desserre les cordons. «Jeannette, embrasse-moi par dessus mon

épaule.--Houoh! houoh!» répond la chienne. L'homme est si épouvanté

qu'il laisse tomber le sac et s'enfuit au plus vite.--Comparer un

second conte français, recueilli dans la Basse-Normandie (Fleury,

p. 186): Le «bonhomme Merlicoquet», qui a glané trois épis de blé,

se fait donner successivement une poule, qui a mangé les épis, une

jument, qui a écrasé la poule, et finalement la petite fille qui a

noyé la jument en la menant boire. C'est aussi chez la marraine de

la petite fille qu'il dépose son bissac, et on y met un chien et un

chat.

Dans un conte de la Lozère (_Revue des Langues romanes_, tome

III, p. 206), Turlendu, pour toute fortune, n'a qu'un pou. Il

entre dans une maison et demande si on ne lui gardera pas ce pou.

On lui répond: «Laisse-le sur la table.» Il revient au bout de

quelques jours pour le prendre. «Mon cher,» lui dit-on, «la poule

l'a mangé.--Tant je me plaindrai, tant je crierai que cette poule

j'aurai.--Ne vous plaignez pas, ne criez pas; prenez la poule et

allez-vous-en.» Turlendu obtient successivement de la même manière,

dans d'autres maisons, le cochon qui a mangé la poule, la mule qui

a tué le cochon d'un coup de pied, et finalement la chambrière qui,

en menant la mule à l'abreuvoir, l'a laissée tomber dans le puits.

Il met la chambrière dans un sac et va demander dans une maison si

on ne veut pas lui garder son sac. «Certainement. Laissez-le là,

derrière la porte.» Et il s'en va. A peine est-il dehors qu'on sort

la jeune fille du sac (il n'est pas dit comment on s'est aperçu

qu'elle était dedans), et on met à sa place un gros chien. Turlendu

revient prendre son sac. Après l'avoir porté un instant: «Marche un

peu,» dit-il, «je me lasse de te porter.» Mais, comme il ouvre le

sac, le chien lui saute au visage et lui emporte le nez.

Dans un conte hanovrien (Colshorn, nº 30), un paysan va porter

au marché un sac de pois. Il entre d'abord chez un homme de sa

connaissance et lui confie ses pois; le coq et les poules les

mangent. L'homme se fait donner le coq et les poules et les porte

chez un autre ami, qui les met dans sa porcherie, où ils sont tués

par les cochons. L'homme se fait donner les cochons et les mène

dans l'écurie d'un voiturier; les cochons vont entre les jambes

des chevaux, qui les tuent. L'homme prend les chevaux et les mène

chez un ancien officier. Le petit garçon de la maison veut monter

un cheval: tous les chevaux s'échappent. Le paysan met l'enfant

dans sa hotte, qu'il dépose chez le boulanger, pendant qu'il s'en

va boire le _schnaps_. C'est justement le jour de naissance de

l'enfant du boulanger, et l'on a fait des gâteaux. Le petit garçon

dans la hotte sent la bonne odeur et dit tout haut: «Je mangerais

bien aussi du gâteau!» On le tire de la hotte et l'on met à sa

place un gros chien. L'homme reprend sa hotte, et, en chemin, il

coupe des branches à tous les arbres pour battre le petit garçon;

mais le chien lui saute à la tête et la lui arrache.

Un conte italien recueilli à Rome (miss Busk, p. 388) présente le

même thème, avec un pois pour point de départ de la progression,

comme notre conte: Un mendiant demande l'aumône à une femme;

celle-ci n'a qu'un pois chiche à lui donner. Le mendiant la prie

de garder le pois jusqu'à ce qu'il revienne et de veiller à ce que

la poule ne le mange pas. La poule le mange. Le mendiant demande

son pois ou la poule. Quand il a cette poule, il la porte chez

une autre femme, en lui disant de prendre garde que le cochon ne

la mange. Le cochon mange la poule. Le mendiant se fait donner le

cochon. Il le conduit chez une troisième femme en lui recommandant

bien de ne pas le laisser tuer par le veau. Le veau tue le cochon,

et la femme est obligée de donner le veau au mendiant, qui le mène

dans une quatrième maison. Il dit à la femme de prendre garde que

sa petite fille, qui est malade, n'ait envie du cœur du veau (!).

Cela ne manque pas. La petite fille quitte son lit et égorge le

veau pour avoir le cœur. Le mendiant réclame son veau ou la petite

fille. La mère de celle-ci dit au mendiant qu'on la mettra dans

son sac pendant qu'elle sera endormie. Il laisse son sac pour le

reprendre le lendemain; on y met un chien enragé qui l'étrangle

quand il ouvre le sac en rentrant chez lui.--Dans un conte toscan

(Pitrè, _Novelle popolari toscane_, nº 46), il s'agit aussi d'un

pois chiche; la série est la même; finalement le chien coupe le nez

à l'homme, comme dans le conte de la Lozère.

Un troisième conte italien, recueilli dans le Mantouan (Visentini,

nº 10), ressemble à tous ces contes pour l'enchaînement du récit:

fève, poulet, cochon, cheval (qui mange le cochon!), petite

fille (qui, par maladresse, tue le cheval d'un coup de fourche),

chien (substitué à la petite fille par la tante de celle-ci, qui

l'a appelée de dedans le sac). Mais ici,--comme, du reste, dans

d'autres contes dont nous parlerons tout à l'heure,--l'homme à la

fève est représenté comme ayant voulu s'enrichir au moyen de sa

fève: s'il l'a remise en dépôt à une paysanne, c'est qu'il espérait

qu'elle serait perdue et qu'il se ferait donner autre chose à la

place. C'est par la force qu'il s'empare du poulet, du cochon, etc.

Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 135), où maître Jseppi le

sacristain prie une boulangère de lui garder un pois chiche, la

série est celle-ci: coq, cochon, jeune fille et chienne, substituée

dans le sac à la jeune fille. La chienne, ici encore, coupe le nez

à maître Jseppi; alors celui-ci lui demande de son poil pour mettre

sur la plaie. «Si tu veux du poil, donne-moi du pain.» Maître

Jseppi court chez le boulanger. «Si tu veux du pain,» dit celui-ci,

«donne-moi du bois,» etc. Cette seconde partie se rattache au

thème de notre nº 29, _la Pouillotte et le Coucherillot_ (voir les

remarques de ce nº 29, I, p. 282).

Un conte de la Flandre française, intitulé _les Trente-six

rencontres de Jean du Gogué_ (Deulin, I, p. 304), nous montre notre

thème en combinaison avec deux autres[72]: Jean du Gogué s'en va à

Hergnies pour manger de l'oie. Il lui arrive d'abord des aventures

ridicules du genre de celles du nº 143 de la collection Grimm.

Finalement on lui a donné une gerbe de blé. Pendant qu'il dort le

long d'un clos, survient un coq qui dîne, avec ses poules, des

grains de la gerbe. Le maître du clos, ému des pleurs du pauvre

garçon, lui donne le coq. Jean était à manger tranquillement,

ayant mis auprès de lui son coq, les pattes liées, quand une vache

marche sur le coq et l'écrase. Le seigneur du village donne à

Jean la vache. Jean demande l'hospitalité dans une ferme, où on

le loge à l'étable avec sa bête. Le fermier envoie une servante

pour traire la vache; celle-ci, souffrant beaucoup de ses pis,

cingle de sa queue le visage de la servante, qui, dans un accès

de colère, saisit une fourche et éventre la vache. Jean pousse

les hauts cris. Le fermier lui dit: «Eh bien! prends la méquenne

(la fille, la servante), et cesse de braire.» Jean lie bras et

jambes à la fille, la met dans un sac et l'emporte sur son dos.

«Quand je serai à Hergnies,» pensait-il, «j'épouserai ma méquenne

et nous mangerons de l'oie.» En route, il s'arrête à un estaminet

(on est en Flandre), laissant son sac devant la porte. Un homme

avise le sac, et, remarquant que quelque chose y remue, il l'ouvre,

délivre la fille, qui s'enfuit, et il met un chien à la place. Jean

reprend son sac et arrive enfin à Hergnies. Il dépose son sac et

l'entr'ouvre en disant: «Dites donc, méquenne, voulez-vous qu'on

nous marie, nous deux?» Un grondement lui répond. Jean, effrayé,

lâche la corde: le chien sort du sac et fait mine de lui sauter à

la gorge. Jean grimpe sur un vieux saule; mais l'arbre craque et

tombe sur le chien, qui s'enfuit. Jean aperçoit dans le creux du

saule quelque chose de luisant; il regarde: c'est une oie d'or.

Suit le thème du nº 64 (_l'Oie d'or_) de la collection Grimm.

Certains contes présentent ce thème privé de son dénouement

caractéristique (la substitution d'un chien à une jeune fille ou à

un enfant). De là une modification dans le sens général du récit.

Ainsi, dans un conte provençal (_Armana prouvençau_, 1861, p. 94),

un jeune garçon nommé Janoti demande un jour à sa mère de lui

donner un pois chiche. «Pourquoi?--Pour faire fortune.» Il arrive à

une ferme, où il demande l'hospitalité pour lui et son pois. Il met

le pois dans le poulailler; une poule le mange; il se fait donner

la poule. Il s'y prend de la même manière pour avoir un porc à la

place de la poule, et un bœuf à la place du porc. Puis,--ici le

thème primitif est altéré,--il rencontre un fossoyeur qui allait

enterrer une femme; il obtient de lui l'échange du cadavre contre

son bœuf. Alors il s'en va près d'un château et met la morte sur le

bord du fossé en attitude de laveuse; après quoi, il s'engage au

service des maîtres du château. Sa femme, ajoute-t-il, est restée

à laver quelque chose dans le fossé. La demoiselle de la maison va

pour dire à la femme d'entrer; pas de réponse. «Elle est sourde»,

dit Janoti. La demoiselle la touche à l'épaule, et la prétendue

laveuse tombe dans l'eau. Janoti se plaint qu'on lui ait noyé sa

femme, et, pour la remplacer, il demande la demoiselle du château.

Comme on craint une fâcheuse affaire, on la lui donne, et, en

l'épousant, il devient grand seigneur.--Comparer un conte portugais

du Brésil (Roméro, nº 5), parfois assez confus, et où un cadavre de

femme joue également un rôle.

Dans un conte du «pays saxon» de Transylvanie (Haltrich, nº 8), ce

thème a pris une allure quasi épique: Un jeune garçon n'a eu de sa

mère, pour tout héritage, qu'un grain de millet. Il se met en route

pour courir le monde. Un vieillard qu'il rencontre lui dit qu'il

perdra le grain de millet, mais qu'il gagnera à cette perte. Un

coq ayant mangé le grain de millet, le jeune garçon reçoit, comme

dédommagement, le coq; puis un cochon pour le coq, une vache pour

le cochon et un cheval pour la vache. Il monte sur son cheval, fait

toute sorte d'exploits, délivre une princesse et finalement devient

roi.

Outre les trois contes dont nous venons de parler, nous citerons,

comme rentrant dans la même catégorie, un conte esthonien et

un conte russe. Dans le conte esthonien (H. Jannsen, nº 1), un

voyageur, hébergé par un paysan, lui dit qu'en se couchant il a

coutume de mettre ses chaussons d'écorce sur une perche dans le

poulailler. Le paysan lui dit de faire à sa guise. Pendant la nuit,

le voyageur se lève sans bruit, entre dans le poulailler et met en

pièces les chaussons. Le jour venu, il réclame un dédommagement

pour les chaussons que, dit-il, les poules ont déchirés. Il prend

un coq et s'en va dans un autre village. Il met son coq dans une

bergerie et va le tuer pendant la nuit; puis il se fait donner un

bélier comme indemnité. Il se procure ensuite de la même manière

un bœuf et finalement un cheval. Le reste de ses aventures avec un

renard, un loup et un ours ne se rattache en rien au conte lorrain

et à ses similaires.--Le conte russe, résumé par M. J. Fleury à la

suite du conte normand cité plus haut, a beaucoup de rapport avec

ce conte esthonien. Le héros est un renard. Il a trouvé une paire

de _lapty_, chaussures de tille dont se servent les paysans russes.

Il demande à un paysan l'hospitalité pour la nuit: il tiendra peu

de place; il se couchera sur un banc et mettra sa queue dessous;

quant à ses _lapty_, il les déposera dans le poulailler. On le

laisse entrer. Pendant la nuit, il va prendre les _lapty_, puis,

le matin, il les réclame. On ne les trouve pas. «Alors donnez-moi

une poule.» On la lui donne. Il va demander l'hospitalité dans une

autre maison et met sa poule avec les oies. La poule disparaît;

il se fait donner une oie à la place. Dans une troisième maison,

il met l'oie avec les brebis, et obtient une brebis, puis un veau

dans une quatrième. (M. Fleury s'arrête à cet endroit, en ajoutant

que le conte finit par un tour joué par le renard à ses bons amis

l'ours et le loup.)

En regard de ce groupe de contes où le dénouement ordinaire fait

défaut, nous trouvons trois contes qui, de ce dénouement, font un

récit à part. Dans un conte catalan (_Rondallayre_, III, p. 100),

une jeune fille mange des cerises sur un cerisier. Un homme, à qui

elle a refusé d'en donner, la prend et la met dans un sac. Il va

au village voisin, et, voulant assister à la messe, il entre dans

une maison et demande qu'on lui garde son sac. C'est justement la

maison de la tante de la jeune fille. Celle-ci est retirée du sac,

dans lequel on met des chiens et des chats. Quand l'homme ouvre le

sac, il n'a qu'à s'enfuir bien vite.--Comparer un conte espagnol,

tout à fait du même genre (Caballero, II. p. 72), et aussi un conte

portugais (Braga, nº 3).

* * * * *

Il y a donc, en réalité, dans le conte lorrain et les autres contes

semblables, combinaison de deux thèmes; et la preuve, c'est que,

dans plusieurs contes orientaux, ce même dénouement forme l'élément

principal d'un récit différent du nôtre pour le reste.

Voici d'abord un conte annamite (_Chrestomathie cochinchinoise,

recueil de textes annamites_, par Abel des Michels. 1er fascicule.

Paris, 1872, p. 3): Il était une fois une jolie fille qui voulait

absolument épouser un homme de noble race, un roi ou un général

d'armée. C'est pourquoi elle allait chaque jour au marché acheter

des baguettes parfumées; elle les portait à la pagode et invoquait

Phât-ba, le priant de lui donner le mari de ses rêves. Or le

marchand de baguettes était un jeune homme qui à la fin s'étonna de

voir cette jeune fille venir tous les jours acheter des parfums.

Il eut l'idée de la suivre et il la vit entrer dans la pagode.

Ayant compris ce dont il s'agissait, il se rendit le lendemain à la

pagode avant l'heure où la jeune fille y allait d'ordinaire, et se

cacha derrière la statue du Bouddha. La jeune fille arriva bientôt;

elle alluma ses baguettes, se prosterna et supplia le Bouddha de

lui envoyer un mari qui fût roi, et pas un autre. Le marchand de

baguettes, du fond de sa cachette, lui répondit: «Jeune fille, ce

que tu désires ne peut se faire; le mari que tu dois épouser est le

marchand de baguettes du marché; car ton destin le veut.» La jeune

fille s'en retourna, et, docile à l'ordre de Phât-ba, se mit à la

recherche du marchand de baguettes. Ils firent leurs accords et

convinrent que tel jour, à telle heure et à tel endroit, le jeune

homme viendrait la prendre et l'emmènerait chez lui. En effet, à

l'heure dite, ce dernier arriva avec un sac, y mit la jeune fille

d'un côté, ses baguettes de l'autre, et, chargeant le tout sur ses

épaules, prit le chemin de sa maison. Pour y arriver il fallait

traverser un bois, dans lequel chassait justement, ce jour-là, le

fils du roi. Voyant venir vers lui des soldats de l'escorte, notre

homme déposa son sac sur le bord du chemin et alla se cacher

dans les broussailles. Les soldats trouvèrent le sac, et, l'ayant

ouvert, en tirèrent la jeune fille, qu'ils conduisirent au prince.

Celui-ci lui fit raconter son histoire. Comme il avait pris un

tigre à la chasse, il le fit mettre dans le sac, qu'on laissa à

l'endroit où on l'avait trouvé. Quant à la jeune fille, il l'emmena

pour en faire sa femme.--Pendant ce temps, le marchand de baguettes

était toujours caché dans les broussailles. Entendant les voix

s'éloigner, il sort du fourré et reprend son sac, sans se douter de

rien. Il arrive à la maison et porte le sac dans sa chambre pour en

tirer sa femme; mais à peine l'a-t-il délié, qu'il en sort un tigre

qui saute sur lui et l'étrangle.

Le livre kalmouk du _Siddhi-Kûr_, déjà plusieurs fois cité par

nous, contient un conte tout à fait du même genre (nº 11): Deux

vieilles gens, qui n'ont qu'une fille, habitent auprès d'un temple

où se trouve une statue d'argile du Bouddha. Un soir, ils se disent

qu'ils voudraient bien marier leur enfant, à qui ils donneront

pour dot une mesure remplie de pierres précieuses; ils conviennent

que, le lendemain, ils iront offrir un sacrifice au Bouddha et

lui demander s'il faut que leur fille se marie et, dans ce cas, à

qui ils devront la donner. Un pauvre marchand de fruits vient à

passer par là et entend leur conversation. Il s'introduit pendant

la nuit dans le temple, fait un trou dans la statue du Bouddha

et s'y glisse. Le matin arrivent les deux vieilles gens et leur

fille. Le vieux bonhomme expose au Bouddha sa demande, le priant

de répondre par un songe. «Il faut que ta fille se marie,» dit une

voix qui sort de la statue; «donne-la au premier qui, demain, se

présentera à la porte de ta maison.»--Le lendemain, de grand matin,

le marchand de fruits frappe à la porte des deux vieilles gens,

qui lui donnent leur fille et une mesure de pierres précieuses.

L'homme s'en va donc avec la jeune fille. Arrivé non loin de son

pays, il se dit qu'il faut user de ruse pour donner le change sur

l'origine de sa fortune. Il met la jeune fille dans un coffre

qu'il enterre ensuite dans le sable et s'en retourne chez lui. Il

annonce alors qu'il va se livrer à des exercices ascétiques et que

le lendemain il prononcera une prière qui procure instantanément la

richesse.--Pendant ce temps, le fils d'un khan vient à passer avec

ses serviteurs auprès du monticule de sable, traînant à sa suite un

tigre vivant. Il découvre par hasard le coffre et délivre la jeune

fille, à qui il propose de l'épouser. Celle-ci déclare qu'elle ne

quittera pas ce lieu qu'on n'ait mis un autre dans le coffre à sa

place. On y enferme le tigre. Un peu après, l'homme, ayant fini ses

dévotions hypocrites, revient chercher le coffre, qu'il emporte

chez lui: son dessein est de tuer la jeune fille et de vendre les

pierres précieuses; de cette façon il deviendra riche. En rentrant

à la maison, il dépose le coffre dans une chambre et s'enferme,

après avoir dit à sa femme et à ses enfants qu'il va réciter la

prière qui procure la richesse: personne ne devra entrer dans la

chambre, quelque bruit, quelques cris que l'on puisse entendre. Il

lève le couvercle du coffre, se préparant à tuer la jeune fille,

quand le tigre s'élance sur lui. Il appelle au secours, mais,

conformément aux ordres qu'il a donnés, personne ne vient, et le

tigre le met en pièces.

L'existence de ces deux variantes d'un même conte chez deux

peuples qui ont reçu de l'Inde leur littérature avec le

bouddhisme indique bien qu'elles doivent dériver d'une même

source indienne, qu'on découvrira peut-être quelque jour. Nous

trouvons dans les récits indiens une forme très voisine, dont

M. Th. Aufrecht a publié deux variantes dans la _Zeitschrift

der Deutschen Morgenlændischen Gesellschaft_ (tome XIV, 1860,

p. 576 seq.). Ces deux contes sont extraits de deux collections

sanscrites, la _Bharataka-dvâtrinçatikâ_ et le _Kathârnava_.

Comme ils diffèrent assez peu l'un de l'autre, il suffira d'en

résumer un, celui du _Kathârnava_: Un changeur très riche avait

une fille merveilleusement belle. Dans le voisinage de la ville

qu'il habitait se trouvait un ermitage; l'ermite, qui avait fait

vœu de perpétuel silence, se rendait chaque semaine à la ville

pour recueillir des aumônes. Un jour qu'il était entré chez le

changeur pour quêter, il vit la fille de celui-ci, et, frappé de

sa beauté, il conçut aussitôt le dessein de s'emparer d'elle. Il

poussa donc un grand cri. Le changeur accourut et lui demanda ce

qui était arrivé. «J'ai longtemps observé le vœu de perpétuel

silence,» lui dit l'ermite; «si j'y manque aujourd'hui, c'est

par amitié pour toi. Cette jeune fille est d'une merveilleuse

beauté, mais un terrible destin la menace. La maison habitée par

elle sera détruite avec tous ses habitants, dans trois jours.» Le

changeur lui demanda ce qu'il y avait à faire. L'autre répondit:

«Fais enfermer la jeune fille dans un coffre, sur le couvercle

duquel on fixera une lampe allumée, et fais mettre le tout dans la

rivière.» Le changeur dit qu'il suivrait ce conseil. Alors l'ermite

alla dire à ses disciples: «Aujourd'hui vous verrez un coffre

flotter sur la Godâvarî. Si nous réussissons à nous en emparer,

nous parviendrons enfin à la possession des huit grandes vertus

magiques. Tâchez donc de ne pas le laisser échapper.»--Ce jour-là

il arriva qu'un prince, fatigué d'une longue chasse, se reposait

sur les bords de la Godâvarî. Tout à coup il aperçut un coffre qui

flottait sur l'eau. Il le fit repêcher par sa suite et l'ouvrit.

Il demanda à la jeune fille qui elle était. Celle-ci lui ayant

raconté son aventure, le prince soupçonna là-dessous un mauvais

tour de l'ermite, et il dit à son vizir: «Je vais mettre dans le

coffre le vieux singe que j'ai pris à la chasse et faire rejeter

le tout dans le fleuve. Ce sera le moyen de voir quelles étaient

les intentions de l'ermite.» L'ermite, voyant flotter le coffre, le

fait retirer de l'eau par ses disciples, et, après leur avoir dit

de le porter dans sa cabane, il ajoute: «Gardez-vous bien, même si

vous entendez un grand bruit, de pénétrer dans mon ermitage. Si je

réussis dans mon opération magique, vous serez tous heureux, cette

nuit même.» L'ermite ayant ouvert le coffre, le singe se jette sur

lui et le met tout en sang. L'ermite a beau appeler ses disciples;

ceux-ci se gardent bien d'aller troubler ses incantations. Le singe

enfin s'étant échappé par la fenêtre, les disciples se décident à

entrer et trouvent leur maître dans le plus piteux état. Les gens

du prince vont raconter à celui-ci ce qui s'est passé, et le prince

épouse la jeune fille.

Un conte recueilli en Afrique, chez les Cafres, présente aussi du

rapport avec le dénouement des contes européens. Le voici (G. Mac

Call Theal, _Kaffir-Folklore_, Londres, 1882, p. 125): Une jeune

fille, dont le père est un chef, est prise par un «cannibale», qui

la met dans son sac. Il s'en va, l'emportant de village en village,

demandant de la viande, et, quand on lui en donne, faisant chanter

la jeune fille, qu'il appelle son oiseau; mais il a grand soin de

ne jamais ouvrir le sac. Un jour qu'il passe dans le pays de la

jeune fille, un petit garçon, frère de celle-ci, croit reconnaître

le chant de sa sœur; il dit au cannibale d'aller là où sont les

hommes: on lui donnera beaucoup de viande. Le cannibale entre dans

le village et fait chanter son oiseau. Le chef, père de la jeune

fille, désirant beaucoup voir l'oiseau, trouve moyen d'éloigner

pendant quelque temps le cannibale, en lui promettant de ne pas

ouvrir son sac. Dès que le cannibale est un peu loin, le chef ouvre

le sac et en retire sa fille; il met des serpents et des crapauds

à la place. Quand le cannibale est de retour chez lui, sans s'être

aperçu de rien, il invite ses amis à venir se régaler: il apporte,

dit-il, un friand morceau. Les autres étant arrivés, il ouvre

le sac: quand on voit ce qu'il y a dedans, toute la troupe est

furieuse; on tue le prétendu mauvais plaisant et on le mange[73].

* * * * *

Jusqu'ici nous n'avons encore cité aucun récit oriental qui

rappelle la première partie de notre conte. La collection de miss

Stokes nous fournit un conte indien de Lucknow (nº 17), où se

trouve la même progression, d'un objet insignifiant à des objets

de plus en plus importants, dont s'empare successivement le héros

de l'histoire: Un rat a eu la queue piquée par des épines. Il va

trouver un barbier et lui dit de retirer les épines. «Je ne le puis

sans te couper la queue avec mon rasoir,» dit le barbier.--«Peu

importe; coupe-moi la queue.» Le barbier coupe donc la queue

du rat; mais voilà celui-ci furieux: il se saisit du rasoir et

s'enfuit en l'emportant. Il arrive dans un pays où l'on n'avait

ni couteaux ni faucilles pour couper l'herbe; on l'arrachait avec

les mains. Le rat demande à un homme pourquoi il s'y prend ainsi;

l'autre lui répond que dans le pays on n'a pas de couteaux. «Eh

bien!» dit le rat, «prends mon rasoir.--Et si je le casse?» dit

l'homme.--«Peu importe,» répond le rat. Le rasoir est cassé, et le

rat, en colère, prend la couverture de l'homme. Il donne ensuite

cette couverture à un autre homme, pour que celui-ci la mette sous

les cannes à sucre qu'il coupe. La couverture ayant été trouée

pendant l'opération, le rat s'empare des cannes à sucre. Il les

donne à un marchand de pâtisseries qui n'a pas de sucre; puis,

quand le marchand les a employées, il les réclame et s'adjuge les

pâtisseries. Ensuite il arrive dans le pays d'un roi qui a beaucoup

de vaches; il voit que les pâtres mangent du pain tout durci; il

leur offre ses pâtisseries. Les pâtisseries mangées, le rat fait

des reproches aux pâtres et prend les vaches. Il donne ces vaches à

un autre roi, qui n'a pas de viande pour les noces de sa fille. Le

repas terminé, le rat réclame les vaches, et, comme on ne peut les

lui rendre, il emporte la mariée. Passant auprès de jongleurs et de

danseurs de corde, il leur dit de prendre sa femme et de la faire

danser sur la corde; car elle est jeune et les femmes des jongleurs

sont vieilles. «Mais si elle tombe et se casse le cou?--Prenez-la

toujours.» La jeune femme tombe et se tue. Alors le rat fait grand

tapage et se saisit de toutes les femmes des jongleurs et danseurs

de corde. Il s'établit avec elles dans une maison, et finit par

mourir de male mort[74].

Un conte kabyle (Rivière, p. 79) nous offre, non point une forme

voisine de celle de notre conte et des autres contes européens,

mais la forme même de tous ces contes. C'est là,--nous avons déjà

donné les raisons de cette induction,--un indice de l'origine

indienne de cette forme, venue évidemment chez les Kabyles par le

canal des Arabes. Voici le conte kabyle: Un chacal a une épine

dans la patte; il rencontre une vieille femme. «O mère,» lui

crie-t-il, «tire-moi mon épine.» Elle tire l'épine et la jette.

«Donne-moi mon épine.» Et il se met à pleurer parce que son épine

est perdue. La vieille lui donne un œuf pour le consoler. Le chacal

va aussitôt dans un village et frappe à une porte. «Gens de la

maison, hébergez-moi.» Il entre. «Où mettrai-je mon œuf?--Mets-le

dans la crèche du bouc.» Pendant la nuit, le chacal mange l'œuf et

en pend la coquille aux cornes du bouc. Au point du jour, il se

lève. «Donnez-moi mon œuf.--Nous te dédommagerons de ton œuf.--Non,

c'est le bouc qui a mangé mon œuf; j'emmènerai le bouc.» Il emmène

le bouc. Dans d'autres villages, il se fait donner successivement,

de la même manière, un cheval et une vache. Il emmène la vache, et

marche jusqu'à un autre village. «Gens de la maison, hébergez-moi.

Où mettrai-je ma vache?--Attache-la au lit de la jeune fille.»

Pendant la nuit, il se lève, mange la vache et en met les

entrailles sur le dos de la jeune fille. Le lendemain matin, il

demande sa vache. «Nous t'en donnerons une autre.--Non, c'est la

jeune fille que j'emmènerai.» Ils lui remettent un sac dans lequel

il croit emporter la jeune fille. Arrivé à une colline, il délie

le sac pour manger sa proie; aussitôt il en sort des lévriers. En

les voyant, il prend la fuite; mais les lévriers le poursuivent,

l'attrapent et le mangent[75].

Dans un autre conte kabyle (Rivière, p. 95), le chacal est remplacé

par un enfant. Celui-ci se fait donner successivement un œuf pour

son épine, une poule pour son œuf, un bouc pour sa poule, un mouton

pour son bouc, un veau pour son mouton, une vache pour son veau.

Alors il va dans une maison où on lui dit d'attacher sa vache au

pied du lit de la vieille. Pendant la nuit, il emmène la vache. Le

lendemain matin, il la réclame. «Prends la vieille.» Il va dans

une autre maison où il laisse la vieille, qu'il tue pendant la

nuit. Le lendemain, il demande sa vieille. «La voilà près de la

jeune fille.» Il la trouve morte. «Donnez-moi ma vieille.--Prends

la jeune fille.» Et l'enfant dit à celle-ci: «De l'épine à l'œuf,

de l'œuf à la poule; de la poule au bouc; du bouc au mouton; du

mouton au veau; du veau à la vache; de la vache à la vieille; de la

vieille à la jeune fille. Viens t'amuser avec moi.»

On voit que le dénouement des contes européens manque complètement

dans ce second conte kabyle[76].

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 133 / 309 题