LÉOPOLD

Il était une fois un homme et une femme, mariés depuis dix ans et qui

n'avaient jamais eu d'enfants; ils auraient bien désiré en avoir.

Un jour que l'homme se rendait dans un village voisin, il vit venir à

lui une vieille femme. «Ce doit être une fée,» pensa-t-il. «Si elle me

parle, je lui répondrai poliment.»

«Où vas-tu?» lui dit la fée.--«Je vais au village voisin, ma bonne

dame.--Tu voudrais bien avoir des enfants, n'est-ce pas?--Oh! oui, ma

bonne dame.--Eh bien! tu vois des chiens là-bas; tâche de te faire

mordre, et tu auras un fils.»

L'homme s'approcha des chiens, et l'un d'eux le mordit à la main. De

retour à la maison, il raconta son aventure à sa femme. Au bout de neuf

mois, ils eurent un fils, qu'on appela Léopold.

Plus l'enfant grandissait, plus il devenait méchant: ses parents

pensaient que c'était parce que le père avait été mordu par le chien.

A l'école, il ne voulait rien apprendre; ayant pris un jour le sabre

de son père, il le montra au maître d'école et lui dit qu'à la moindre

observation, il le lui passerait au travers du corps. Le maître se

plaignit au père: «Votre fils est un garnement,» lui dit-il, «je n'en

peux venir à bout.» Finalement le père déclara à Léopold qu'il ne le

garderait pas plus longtemps à la maison; il le conduisit un bout de

chemin, puis ils se séparèrent.

Etant arrivé dans un village, Léopold vit tout le monde en pleurs.

«Qu'ont-ils donc à pleurer, ces imbéciles?» dit-il. On lui répondit

qu'une princesse allait être dévorée par une bête à sept têtes. «Ce

n'est que cela?» dit Léopold; «voilà une belle affaire!» Les gens se

disaient: «N'est-ce pas là ce mauvais sujet de Léopold?» Il continua

son chemin et rencontra une vieille femme: «Où vas-tu, mon ami?» lui

dit-elle.--«Ces imbéciles qui pleurent là-bas viennent de me parler

d'une bête à sept têtes. Je n'ai pas encore vu de bête à sept têtes;

j'ai presque envie de l'aller combattre.--Va, mon garçon,» reprit la

vieille. Les gens qui avaient entendu la conversation se disaient l'un

à l'autre: «Comme il a parlé honnêtement à cette femme! Il est pourtant

bien méchant!»

Léopold se rendit au bois et y trouva la princesse qui chantait. «Vous

ne faites pas comme les gens du village,» lui dit-il, «vous chantez, et

les autres pleurent.--Autant vaut chanter que pleurer,» répondit-elle.

«Mais éloignez-vous bien vite, si vous ne voulez pas que la bête vous

mange.--Oh! je n'ai pas peur; je serais même curieux de voir une bête

à sept têtes.» Un instant après, on entendit au loin dans le bois

la bête qui brisait tous les arbres sur son passage. Dès qu'elle

aperçut la princesse, elle se mit à crier: «Ho! ho! te voilà avec un

amoureux!» Léopold ne lui laissa pas le temps d'approcher; il courut à

sa rencontre le sabre à la main, et lui coupa trois têtes. «Remettons

la partie à demain,» dit la bête; «je ne mourrai pas encore de ce

coup-ci.» La princesse dit alors à Léopold: «J'ai sept anneaux pour les

sept têtes de la bête: en voici trois, avec la moitié de mon mouchoir.»

Le lendemain, Léopold revint avec un autre habit. «Que faites-vous

ici?» dit-il à la princesse. «Est-ce que vous êtes la fille d'un

bûcheron? Vos parents sont sans doute dans le bois?» Elle lui répondit

sans le reconnaître: «Je suis une princesse et je dois être dévorée

par une bête à sept têtes.--Jamais je n'ai vu de ces bêtes-là,» dit

Léopold; «comment donc est-ce fait? Je voudrais bien en voir une.--Mon

Dieu,» dit la princesse, «c'est une grosse bête ..., qui a sept têtes.

On lui en a déjà coupé trois. Mais éloignez-vous; j'ai peur que vous

ne soyez dévoré.--Non, j'attendrai.» La bête ne tarda pas à arriver.

Léopold lui abattit encore trois têtes. «A demain,» dit la bête; «je ne

mourrai pas encore de ce coup-ci.» La princesse donna trois anneaux à

Léopold, comme la veille, et lui fit mille remerciements.

Le jour suivant, le jeune garçon se mit au menton une grande

barbe blanche pour se donner l'air d'un vieillard, prit un

bâton et vint trouver la princesse. «Que faites-vous ici?» lui

demanda-t-il.--«J'attends la bête à sept têtes qui doit me dévorer.

Ne restez pas ici; vous avez peut-être une femme et des enfants à

nourrir.--J'ai un enfant; mais à cela près!» En arrivant, la bête se

mit à crier: «Ho! qu'est-ce que cela? un vieillard! je l'aurai bientôt

mangé.» Léopold tira son sabre et lui abattit la dernière tête. La

princesse lui donna son septième anneau et l'autre moitié de son

mouchoir; après quoi Léopold s'en retourna chez son père.

Le roi fit publier à son de caisse que ceux qui avaient délivré la

princesse n'avaient qu'à se présenter, et qu'elle épouserait l'un

d'eux. Beaucoup de gens se présentèrent au château, les uns avec des

têtes de bœuf, les autres avec des têtes de veau; mais on ne s'y

laissait pas prendre. Léopold, lui, ne se pressait pas. Son père lui

disait: «N'as-tu pas entendu parler de la princesse qui a été délivrée

de la bête à sept têtes?» Il répondait: «Cela ne nous regarde pas.» A

la fin pourtant, il se rendit au château; la princesse reconnut ses

anneaux et son mouchoir, et le roi la donna en mariage à Léopold. On

fit les noces, et moi, je suis revenu.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 106 / 309 题