LA PRINCESSE D'ANGLETERRE

Il était une fois une princesse, fille du roi d'Angleterre. Le prince

de France ayant envoyé des ambassadeurs pour demander sa main, elle

répondit qu'il n'était pas digne de dénouer les cordons de ses souliers.

Le prince alors se rendit en Angleterre sans se faire connaître, et

s'annonça au palais comme un habile perruquier venant de Paris. La

princesse voulut le voir, et le prétendu perruquier sut si bien s'y

prendre que bientôt elle l'épousa en secret. Quand le roi apprit ce qui

s'était passé, il entra dans une grande colère et les mit tous les deux

à la porte du palais.

Le perruquier emmena sa femme à Paris et descendit avec elle dans une

méchante auberge. «Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé

le roi de France et se voir la femme d'un perruquier!»

Un jour, son mari lui dit: «Ma femme, vous irez demain vendre de

l'eau-de-vie sur la place.» Elle obéit et alla s'installer sur la place

avec ses cruches. Bientôt arrivèrent des soldats, qui lui demandèrent

à boire; ils lui donnèrent cinq sous, burent toute l'eau-de-vie, puis

cassèrent les cruches et les verres. La pauvre princesse n'osait

rentrer à la maison; elle ne se doutait guère que c'était le prince de

France, son mari, qui avait envoyé tous ces soldats. Elle se tenait

donc debout près de la porte; son mari lui dit: «Ma femme, pourquoi

n'entrez-vous pas?--Je n'ose,» répondit la princesse.--«Combien

avez-vous gagné aujourd'hui?--J'ai gagné cinq sous.--C'est déjà beau

pour vous, ma femme. Moi, j'ai gagné trois louis à faire des perruques

chez le roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien

aller! Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Le jour suivant, le perruquier dit à sa femme: «Vous irez vous mettre

sur le grand pont pour y décrotter les souliers des passants.» La

princesse s'y rendit. Elle y était à peine que le roi son beau-père,

passant par là, se fit décrotter les souliers et lui donna un louis. La

reine vint ensuite et lui donna trois louis; puis tous les seigneurs

de la cour vinrent l'un après l'autre, et, à la fin de la journée,

elle avait gagné soixante louis. Le soir venu, elle s'en retourna

à l'auberge; mais, arrivée à la porte, elle s'arrêta. «Eh bien! ma

femme,» lui dit son mari, «vous n'entrez pas?--Je n'ose.--Combien

avez-vous gagné aujourd'hui, ma femme?--J'ai gagné soixante louis.--Et

moi, ma femme, j'en ai gagné trente à faire des barbes chez le

roi.--Allons,» dit la princesse, «nos affaires vont donc bien aller!

Nous paierons l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Une autre fois, le perruquier l'envoya vendre de la faïence sur la

place. Elle était à peine installée quand survinrent des soldats qui

brisèrent toute sa marchandise: c'était le prince de France qui leur

en avait donné l'ordre. La pauvre femme vint raconter son malheur

à son mari et lui demanda si l'on ne pourrait pas faire punir ces

gens-là. «J'en parlerai au roi,» dit-il, «mais que voulez-vous qu'on

leur fasse?--Hélas!» pensait la princesse, «faut-il avoir refusé le

roi de France et se voir la femme d'un perruquier!--Moi,» reprit le

mari, «j'ai gagné douze louis aujourd'hui.--Ah! tant mieux,» dit

la princesse, «nos affaires vont donc bien aller! Nous paierons

l'aubergiste et nous irons ailleurs.»

Le perruquier dit un jour à sa femme: «Le roi va donner un grand

festin: comme je suis bien vu au palais, je demanderai qu'on vous

emploie à servir à table. Je vous ferai faire des poches de cuir pour y

mettre les restes qu'on vous donnera.» Il lui fit faire, en effet, des

poches de cuir; mais ces poches étaient attachées par des cordons si

faibles que la moindre chose devait les rompre.

La princesse alla donc servir à table. Au commencement du repas, elle

ne trouva rien à mettre dans ses poches: de chaque plat il ne revenait

guère qu'un peu de sauce; plus tard, elle put y mettre quelques bons

morceaux. Mais, comme elle portait une pile d'assiettes, elle glissa et

se laissa choir; les cordons cassèrent, et le contenu des poches se

répandit sur le plancher: la pauvre princesse ne savait que devenir.

Alors le roi son beau-père s'approcha d'elle et lui dit: «Ma fille,

ne soyez pas si honteuse. Ce n'est pas un perruquier que vous avez

épousé; c'est mon fils, le prince de France.--Ah! mon père,» dit le

prince, «vous n'auriez pas dû le lui apprendre encore. Elle a dit que

je n'étais pas digne de dénouer les cordons de ses souliers. Eh bien!

mademoiselle, vous les avez dénoués à bien d'autres.»

De ce moment il n'y avait plus qu'à se réjouir, et l'on fit des noces

magnifiques.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 60 / 309 题