REMARQUES

Ce conte vient d'un régiment, comme les nºˢ 3 et 15.

Il se compose, ainsi qu'on a pu le remarquer, d'éléments qui se

sont déjà présentés à nous dans deux de nos contes. L'introduction

et la première partie du récit se rapprochent de notre nº

11, _La Bourse, le Sifflet et le Chapeau_, et la dernière

partie,--l'enlèvement des princesses, le moyen employé par le sabre

pour déjouer la ruse de la plus jeune, la guerre des trois frères

contre le roi,--de notre nº 31, _l'Homme de fer_. Nous renverrons

aux remarques de ces deux contes, et nous y ajouterons quelques

observations sur divers traits particuliers au conte que nous

venons de donner.

* * * * *

L'introduction d'un conte roumain de Transylvanie (dans la revue

_Ausland_, 1856, p. 716) présente beaucoup de ressemblance avec

celle du nôtre: Deux frères servent dans l'armée; l'un est

capitaine, l'autre, appelé Hærstældai, simple soldat et grand

buveur. Ennuyé de le voir constamment ivre, le capitaine envoie

Hærstældai monter la garde devant une maison abandonnée, hantée

par le diable. A minuit, Hærstældai entend un grand fracas dans

la maison; le diable paraît devant lui et lui dit de décamper.

Hærstældai, sans s'effrayer, décharge sur lui son fusil. Alors le

diable lui demande grâce, et lui donne une bourse qui ne se vide

jamais et un chapeau d'où il sort, quand on le secoue, autant de

soldats que l'on veut. Le reste de ce conte roumain se rapporte

bien moins à notre conte des _Trois Frères_ qu'à notre nº 11, _la

Bourse, le Sifflet et le Chapeau_. Nous en avons parlé, du reste,

dans les remarques de ce dernier conte (I, p. 126).--Comparer

l'introduction d'un conte picard (Carnoy, p. 292), où le diable

donne successivement à trois frères, déserteurs, dont chacun

monte la garde à son tour dans un château hanté, une serviette

merveilleuse, un bâton qui procure autant d'or qu'on en peut

désirer et un manteau qui rend invisible et transporte où l'on

veut. Comme dans le conte roumain, la suite du récit est du genre

de notre nº 11 (histoire de poires qui font allonger le nez).

Dans un conte sicilien (Pitrè, nº 26), se trouve un épisode que

l'on peut comparer au passage de notre conte où les trois frères

mènent joyeuse vie dans la prison. Petru, qui possède trois objets

merveilleux, une bourse, une serviette et un violon, est jeté en

prison pour avoir perdu une partie d'échecs contre une princesse

qui triche (comme celle de notre nº 11). Avec son violon qui met

tout en branle, il fait danser ses compagnons de captivité, et les

régale au moyen de sa serviette magique.

Deux contes allemands de cette famille (Wolf, p. 16, et Prœhle,

I, nº 27) ont, comme notre conte, une dernière partie où le héros

fait la guerre à un roi, père d'une princesse qui a volé les objets

merveilleux. Le conte de la collection Prœhle a, de plus, un trait

qui le rattache au thème de notre nº 31, dont nous parlons au

commencement de ces remarques: c'est le passage où le soldat dit

chaque nuit au chapeau enchanté de lui apporter la princesse.

* * * * *

Les objets merveilleux qui figurent dans notre conte jouent

également un rôle dans nombre de récits, comme on l'a vu dans

les remarques de notre nº 11. Nous nous bornerons ici à quelques

rapprochements tirés de la littérature orientale. Indépendamment

des contes kalmouk, hindoustani et arabe d'Egypte analysés dans

les remarques de notre nº 11 (I, pp. 129-132), nous citerons

divers contes n'appartenant pas à cette famille. D'abord un conte

persan du _Tuti-Nameh_ (traduction G. Rosen, t. II, p. 249), où se

trouvent une bourse inépuisable, une écuelle de bois, d'où l'on

peut tirer toute sorte de bonnes choses à boire et à manger, une

paire de sandales qui transportent en un clin d'œil où l'on désire

aller.--Dans un autre conte persan (_le Trône enchanté_, conte

indien traduit du persan, par le baron Lescallier, New-York, 1817,

t. II, p. 91), il est parlé de trois objets merveilleux: un petit

chien, un bâton et une bourse. «Le petit chien avait la vertu de

faire paraître, au gré de son possesseur, tel nombre d'hommes de

guerre, d'éléphants et de chevaux qu'il pouvait lui demander. En

prenant le bâton de la main droite, et le tournant vers ces hommes,

on avait la faculté de leur donner à tous la vie; en prenant ce

même bâton de la main gauche, et le dirigeant vers cette troupe

armée, on pouvait la rendre au néant. Quant à la bourse, elle

produisait, au commandement de son maître, de l'or et des bijoux.»

(Comparer un troisième conte persan du _Bahar-Danush_, traduction

de Jonathan Scott, t. II, p. 250, où se trouvent à peu près les

mêmes objets que dans le premier.)--Un conte arabe des _Mille et

une Nuits_ (Histoire de Mazen du Khorassan, p. 741, éd. du Panthéon

littéraire) met en scène un bonnet qui rend invisible, un tambour

de cuivre, par le moyen duquel on peut faire venir à son aide les

chefs des génies et leurs légions, et une boule qui rapproche

les distances.--Dans un conte indien de la grande collection de

Somadeva, déjà citée (t. I, p. 19 de la traduction H. Brockhaus),

les objets merveilleux sont une paire de babouches, un bâton et

une tasse. La tasse se remplit de tous les mets que désire celui

qui la possède; tout ce qu'on écrit avec le bâton s'exécute à

l'instant même, et les babouches donnent la faculté de traverser

les airs.--Dans le recueil sanscrit la _Sinhâsana-dvâtrinçikâ_

(les «Trente-deux récits du trône»), Vikrama reçoit d'un _yoghi_

(religieux mendiant, souvent magicien) trois objets merveilleux:

un morceau de craie, un bâton et un morceau d'étoffe. Avec le

morceau de craie, on dessine une armée; avec le bâton manié de la

main droite, on donne la vie à cette armée, qui exécute les ordres

qu'on lui donne; si on prend le bâton de la main gauche et qu'on la

touche, elle disparaît. Enfin, par le moyen du morceau d'étoffe,

on se procure tout ce à quoi l'on pense: aliments, habits, or,

parures, etc. (_Indische Studien_, t. XV, 1878, p. 384).--Enfin,

dans un conte populaire indien du Bengale (miss Stokes, no 22),

figurent quatre objets magiques: un lit qui transporte où l'on

veut; un sac qui procure tout ce que l'on peut désirer; une tasse

qui donne de l'eau, autant qu'on en a besoin; un bâton et une corde

auxquels on n'a qu'à dire, en cas de guerre, de battre et de lier

tous les soldats de l'armée ennemie.

Nous rappellerons également les objets merveilleux dont il est

question dans les contes indiens et autres contes orientaux cités

dans les remarques de notre no 4, _Tapalapautau_ (I, pp. 55-58).

On a remarqué que le sabre de «Bagnolet» a une double propriété:

«Avec ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras, et tu seras

transporté où tu voudras.» Dans un conte populaire indien résumé

dans les remarques de notre no 19, _le Petit Bossu_ (I, p. 219), le

dieu Siva donne à son protégé Siva Dâs un sabre, qui, entre autres

vertus, a aussi celle de transporter son possesseur partout où

celui-ci lui ordonne de le faire.

* * * * *

Ce trait des objets merveilleux, nous allons encore le rencontrer,

toujours en Orient, dans deux récits qui offrent une frappante

ressemblance avec un conte populaire allemand de la collection

Grimm, _le Havre-Sac, le Chapeau et le Cornet_ (nº 54), très

voisin de nos _Trois Frères_. Résumons le plus brièvement possible

l'ensemble du conte allemand: Le plus jeune de trois frères trouve

dans une forêt une serviette merveilleuse, qui se couvre de mets

au commandement. Un charbonnier, chez lequel il s'arrête et qu'il

régale, lui propose en échange de la serviette un havre-sac sur

lequel il suffit de frapper pour faire paraître à chaque coup un

caporal et six hommes[34]. Le jeune homme accepte; puis, quand il

est un peu loin, il fait paraître les six hommes et le caporal, et

leur commande d'aller reprendre sa serviette. Il l'échange encore,

d'abord contre un vieux chapeau qu'on a qu'à tourner autour de

sa tête pour faire tonner toute une batterie de canons, auxquels

rien ne peut résister, et enfin contre un cornet dont le son fait

crouler les forteresses et, si l'on continue à souffler, les villes

et les villages. Par le moyen de ses soldats, il se remet chaque

fois en possession de sa serviette. Revenu au pays, il est mal

accueilli par ses frères et les fait corriger par ses soldats;

les voisins accourent: grand tapage. Le roi, averti, envoie un

capitaine avec sa compagnie pour mettre le holà. Mais le capitaine

et ses gens sont battus, et battues aussi, grâce aux canons que le

chapeau met en jeu, toutes les troupes envoyées contre le jeune

homme. Celui-ci fait dire au roi qu'il ne fera la paix que si le

roi lui donne sa fille en mariage. Il faut bien en passer par

là. La princesse, peu satisfaite de se voir mariée à un homme du

commun, toujours coiffé d'un vieux chapeau, avec un vieux havre-sac

en bandoulière, finit par se demander s'il n'y a pas quelque magie

dans ce havre-sac. Par ses cajoleries, elle réussit à se faire

révéler le secret; puis elle s'empare du havre-sac et ordonne aux

soldats d'aller arrêter leur ancien maître. Mais celui-ci a recours

au vieux chapeau, et les soldats sont balayés par son artillerie.

Alors la princesse va lui demander pardon, et elle sait si bien

s'y prendre que bientôt elle connaît la vertu du chapeau et s'en

saisit. Le jeune homme serait perdu s'il ne lui restait son cornet,

comme il reste à Bagnolet son sabre. Il souffle dans le cornet, et

forteresses, palais, tout s'écroule, écrasant sous leurs ruines

le roi et la princesse.--Ici, comme on voit, la trahison de la

princesse et la bataille contre les troupes du roi ne sont point

placées, dans le récit, au même endroit que dans notre conte; mais

la ressemblance n'en est pas moins certaine.

Ce conte allemand forme lien entre notre conte et les deux récits

orientaux dont nous allons donner l'analyse. Le premier est un

conte kalmouk de la collection du _Siddhi-Kür_ (6e récit): Dans un

certain pays, vivait un homme d'un caractère intraitable. Il en

fait tant que le khan, son souverain, se voit obligé de le bannir.

Traversant un steppe, notre homme trouve,--après des incidents

que nous avons racontés dans les remarques de notre nº 22 (I, p.

243),--une coupe d'or, qui procure à volonté à boire et à manger.

Il la prend et s'en va plus loin. Bientôt il rencontre un homme

tenant à la main un bâton, et apprend que ce bâton a la propriété

d'aller, au commandement de son possesseur, tuer les gens et

reprendre ce qu'ils ont volé[35]. Il lui propose d'échanger sa

coupe d'or contre le bâton; puis, quand il a le bâton, il l'envoie

tuer l'homme et reprendre la coupe d'or. Il se met de la même

manière en possession de deux autres objets merveilleux: un marteau

de fer qui, si l'on en frappe neuf fois la terre, fait surgir une

tour de fer à neuf étages, et un sac de cuir qui fait pleuvoir

aussi fort que l'on veut quand on le secoue. Muni de ces quatre

talismans, il retourne dans son pays pour se venger du khan. Il

arrive vers minuit derrière le palais; par la vertu de son marteau,

le lendemain matin, une tour de fer à neuf étages s'élève à cette

place. Le khan, furieux, rassemble ses sujets et leur ordonne

d'entasser du charbon contre cette tour et de l'allumer; mais

l'homme secoue son sac de cuir, des torrents de pluie tombent et le

brasier s'éteint.--Le conte kalmouk se termine brusquement à cet

endroit.

Voilà bien, réunies ici, et l'introduction du conte allemand, et la

lutte du possesseur des objets merveilleux contre le roi, épisode

commun au conte allemand et à notre conte. Mais ce second trait va

se retrouver, plus nettement accusé encore, dans le second récit

oriental.

Ce récit est un _djâtaka_, c'est-à-dire une légende bouddhique,

rédigée dans la langue sacrée du bouddhisme, le pali, et relative

aux aventures du Bouddha dans ses précédentes existences (_Five

Jatakas, with a translation by V. Fausböll._ _Copenhagen_, 1861,

p. 20 seq.). Là, un habitant du royaume de Kasi, chassé par ses

parents, est jeté par un naufrage dans une île, au milieu de

la mer. Il y trouve un sanglier, possesseur de joyaux qui lui

permettent de s'élever en l'air; il les lui dérobe pendant son

sommeil et le tue. Puis, voyageant à travers l'espace, il arrive

sur les hauteurs de l'Himavanta. Voyant de là plusieurs ermitages,

il descend et entre chez un premier ascète, qui possède une hache,

laquelle coupe du bois, allume du feu et exécute les ordres qu'on

lui donne. Il offre ses joyaux à l'ascète en échange de cette

hache, et, quand il l'a entre les mains, il lui ordonne d'aller

couper la tête à l'ascète et de lui rapporter ses joyaux. Il se

rend ensuite chez un second ascète; celui-là a un tambour magique

qui, frappé d'un côté, met en fuite l'ennemi, et qui, frappé de

l'autre côté, fait paraître une armée entière. L'homme fait aussi

un échange avec cet ascète, puis il envoie la hache lui couper la

tête et reprendre ses joyaux. Il agit de même avec un troisième

ascète, possesseur d'une tasse qui, si on la retourne, fournit tout

ce que l'on souhaite. Maître alors des quatre objets merveilleux,

l'homme fait porter une lettre au roi de Baranasi pour le sommer de

lui abandonner son royaume. Le roi envoie des gens avec ordre de se

saisir de lui. Mais l'homme frappe un des côtés de son tambour, et

aussitôt il se trouve entouré d'une armée; il retourne sa tasse,

et une grande rivière inonde tout le terrain où se déploie l'armée

royale. Enfin il ordonne à sa hache de lui rapporter la tête du

roi. Il entre avec toutes ses forces dans la capitale et monte sur

le trône.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 54 / 309 题