Il était une fois trois cordonniers: c'étaient trois frères, fils d'une
pauvre veuve. Voyant qu'ils ne gagnaient pas assez pour vivre et pour
nourrir leur mère, ils s'engagèrent tous les trois et donnèrent leur
argent à leur mère, afin qu'elle vécût plus à l'aise. L'aîné s'appelait
Plume-Patte, le second Plume-en-Patte et le troisième Bagnolet.
Quand ils furent au régiment, le colonel dit un jour à Plume-Patte
d'aller monter la garde à minuit dans une tour où il revenait des
esprits: tous ceux qui y étaient allés monter la garde depuis dix ans
y avaient été retrouvés morts. Quand Plume-Patte fut dans la tour, il
entendit un bruit de chaînes qu'on traînait; d'abord il eut peur, mais
il se remit presque aussitôt et cria: «Qui vive?» Personne ne répondit.
«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici une
bourse: plus tu prendras d'argent dedans, plus il y en aura.--Mets-la
au pied de ma guérite,» dit Plume-Patte; «je la prendrai quand j'aurai
fini ma faction.» Sa faction terminée, il ramassa la bourse.
Le soldat qui tous les jours depuis dix ans venait à la tour voir
ce qui s'était passé et qui n'avait jamais retrouvé personne en
vie, arriva le matin pour savoir ce que Plume-Patte était devenu;
il fut fort surpris de le trouver vivant. «Tu n'as rien vu?» lui
demanda-t-il.--Non, je n'ai rien vu.» Ses frères lui demandèrent aussi:
«Tu n'as rien vu?--Non, je n'ai rien vu.» A son tour, le colonel lui
dit: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je n'ai rien vu.» Il ne parla
de la bourse à personne.
Le lendemain, à minuit, Plume-en-Patte fut envoyé dans la tour. Il
entendit un bruit épouvantable de chaînes; il fut d'abord effrayé,
mais presque aussitôt il cria: «Qui vive?» Personne ne répondit. «Si
tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur de
bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes; «sans
cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Viens, voici une
giberne: quand tu voudras, tu en feras sortir autant d'hommes qu'il y
en a dans tout l'univers.» Il la tint ouverte pendant une demi-heure,
et il en sortit quatre mille hommes.--«Mets-la au pied de ma guérite,»
dit Plume-en-Patte; «je la prendrai quand j'aurai fini ma faction.» Sa
faction terminée, il ramassa la giberne.
Le matin, le soldat vint voir si Plume-en-Patte était mort. «Tu n'as
rien vu?» lui dit-il, bien étonné de le trouver vivant.--«Non, je n'ai
rien vu.--Tu n'as rien vu?» dirent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
n'ai rien vu.» Il ne parla point de sa giberne; seulement il dit à son
frère Bagnolet: «Tu tâcheras de bien faire ton service, quand tu iras
dans la tour.»
Lorsqu'il s'agit le lendemain de monter la garde à la tour, le sort
tomba sur un jeune homme riche; il était bien triste et bien désolé,
car il craignait d'y périr. Bagnolet lui dit: «Si tu veux me donner
deux mille francs, j'irai monter la garde à ta place.» Le jeune homme
accepta la proposition; il remit les deux mille francs entre les mains
du colonel et fit un écrit par lequel il s'engageait, si Bagnolet ne
revenait pas, à donner l'argent à ses frères. Quand Bagnolet fut dans
la tour, il entendit un bruit épouvantable de chaînes; d'abord il eut
peur, mais il cria presque aussitôt: «Qui vive?» Personne ne répondit.
«Si tu ne réponds pas, je te brûle la cervelle.--Ah! tu as du bonheur
de bien faire ton service!» dit l'homme qui traînait les chaînes,
«sans cela il t'arriverait ce qui est arrivé aux autres. Tiens, voici
un manteau: quand tu le mettras, tu seras invisible. Voici encore un
sabre: par le moyen de ce sabre, tu auras tout ce que tu désireras et
tu seras transporté où tu voudras.--Mets-les au pied de ma guérite,»
dit Bagnolet; «je les prendrai quand j'aurai fini ma faction.»
Sa faction terminée, il mit le manteau et tira le sabre. «Mon maître,»
lui dit le sabre, «qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais
une table chargée des meilleurs mets, un beau couvert et un beau
fauteuil.--Mon maître, retournez-vous, vous êtes servi.» Bagnolet se
mit à table et mangea de bon appétit, puis il ôta son manteau. Le
soldat, qui était venu plusieurs fois sans le voir, à cause du manteau,
lui dit alors: «Où donc étiez-vous? je suis venu plus de vingt fois
sans vous trouver. Vous n'avez rien vu dans la tour?--Non, je n'ai rien
vu.--Tu n'as rien vu?» demandèrent ses frères.--«Non, je n'ai rien vu.»
Le colonel lui demanda aussi: «Tu n'as rien vu?--Non, mon colonel, je
n'ai rien vu.» Il ne parla pas du sabre ni du manteau.
Bagnolet engagea ses frères à venir au bois avec lui, et leur dit qu'il
leur donnerait à dîner. Arrivés au bois, ses frères ne virent rien
de préparé. Bagnolet tira tout doucement son sabre et lui dit: «Je
voudrais une table chargée des meilleurs mets, trois beaux couverts et
trois beaux fauteuils, les plus beaux qu'on puisse voir.--Mon maître,
retournez-vous, vous êtes servi.» Les trois frères se racontèrent
alors leurs aventures: Plume-Patte dit qu'il avait une bourse toujours
remplie d'argent; Plume-en-Patte ouvrit sa giberne, et il en sortit
un grand nombre d'hommes, qui se rangèrent sur deux lignes; il fit un
signe, et les hommes rentrèrent dans la giberne. Bagnolet montra à ses
frères son manteau qui le rendait invisible, et leur apprit tout ce
qu'il pouvait faire avec son sabre.
Bagnolet savait que le roi d'Angleterre avait trois filles à marier.
Le repas fini, il tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
service?--Je voudrais être transporté avec mes frères dans le château
du roi d'Angleterre.--Retournez-vous, vous y êtes.»
Les trois frères se présentèrent aussitôt devant le roi et lui
demandèrent ses filles en mariage. Le roi leur dit: «Je ne donne pas
mes filles à des capitaines: il faut être maréchal. Entrez à mon
service pour cinq ou six mois.--Vous ne savez donc pas,» dirent les
trois frères, «que nous avons des dons?--Moi,» dit Plume-Patte, «j'ai
une bourse: plus on prend d'argent dedans, plus il y en a.--Moi, j'ai
une giberne,» dit Plume-en-Patte; «j'en peux faire sortir autant
d'hommes qu'il y en a dans tout l'univers, et, si je voulais, je vous
ferais périr, vous et toute votre cour.» Le roi fut bien en colère en
entendant ces paroles.--«Et moi,» ajouta Bagnolet, «j'ai un manteau
qui me rend invisible.» Il ne parla pas du sabre.--«Revenez demain à
dix heures du matin,» dit le roi, «je vais demander à mes filles si
elles veulent se marier.» Là-dessus les jeunes gens se retirèrent.
Le roi fit part aux princesses de la demande des trois frères et leur
dit: «Quand ils viendront, vous les prierez de vous montrer leurs dons,
et, dès qu'il vous les auront remis, vous donnerez un coup de sifflet.
Aussitôt il viendra deux hommes qui les enchaîneront et les jetteront
en prison.»
Le lendemain, Plume-Patte arriva le premier. «Mais, mon ami,» lui dit
le roi, «dépêchez-vous donc. Voilà au moins une heure que ma fille
aînée vous attend.» Plume-Patte alla saluer la princesse. Après avoir
causé quelque temps avec lui, la princesse lui dit: «Vous seriez bien
aimable si vous me montriez votre bourse.--Volontiers, ma princesse.»
Aussitôt qu'elle eut la bourse, elle donna un coup de sifflet: deux
hommes entrèrent, saisirent le pauvre garçon et le jetèrent dans un
cachot pour l'y laisser mourir de faim.
Bientôt après, Plume-en-Patte arriva. «Dépêchez-vous donc,» lui dit
le roi, «ma fille cadette vous a attendu plus de deux heures en se
promenant dans le jardin. Maintenant elle est dans sa chambre.»
Plume-en-Patte alla saluer la princesse qui lui parla d'abord de
choses et d'autres et lui dit enfin: «Voudriez-vous me montrer votre
giberne?--Volontiers, ma princesse.» Une fois qu'elle eut la giberne
entre les mains, elle donna un coup de sifflet: les deux hommes
entrèrent, saisirent Plume-en-Patte, et le jetèrent en prison avec son
frère.
Quand Bagnolet se présenta, le roi lui dit: «Dépêchez-vous de monter
dans la chambre de ma plus jeune fille; voilà bien longtemps qu'elle
vous attend.» Bagnolet salua gracieusement la princesse et lui parla
avec politesse; ils causèrent très longtemps, car Bagnolet parlait
mieux que ses frères. Enfin la princesse lui dit: «J'ai entendu dire
que vous aviez un manteau qui rend invisible; voudriez-vous me le
montrer?--Volontiers, ma princesse.» Elle saisit le manteau et donna
un coup de sifflet: les deux hommes vinrent enchaîner Bagnolet et le
mirent en prison avec ses frères, pour l'y laisser mourir de faim.
Ils étaient tous les trois bien tristes, quand Bagnolet se souvint
qu'il avait encore son sabre; il le tira. «Mon maître, qu'y a-t-il
pour votre service?--Je désire que tu nous apportes une table chargée
des meilleurs mets, trois beaux couverts et trois beaux fauteuils, et
que tu changes notre prison en un beau palais.» Tout cela se fit à
l'instant, et ils avaient de plus beaux salons que le roi.
Le roi, étant venu voir ce qu'ils faisaient, les trouva à table;
il fut dans une grande colère et les fit mettre dans une autre
prison. Bagnolet tira son sabre. «Mon maître, qu'y a-t-il pour votre
service?--Je voudrais, s'il était possible, être transporté avec mes
frères à vingt lieues de la ville.--Retournez-vous, vous y êtes.»
Il y avait par là un château où personne n'habitait parce qu'il y
revenait des esprits; les trois frères s'y établirent. Bagnolet dit au
sabre: «Peux-tu faire venir la princesse qui a pris la bourse?--Mon
maître, elle sera ici à minuit avec la bourse.» Quand la princesse fut
arrivée, ils lui reprirent la bourse, la maltraitèrent, lui cassèrent
les reins et la renvoyèrent. Le roi entra dans une colère effroyable;
il aurait bien voulu savoir où étaient les trois frères.
Bagnolet tira encore son sabre et lui dit: «Je désire, s'il est
possible, que tu nous amènes la princesse qui a pris la giberne.--Mon
maître, elle sera ici à minuit avec la giberne.» Quand elle arriva, ils
lui reprirent la giberne, la maltraitèrent, lui cassèrent les reins et
la renvoyèrent. Le roi, encore plus furieux, dit à sa plus jeune fille:
«Je pense, ma fille, que tu vas avoir le même sort que tes sœurs; mais
il faudra marquer de noir la porte de la maison où l'on te conduira.»
Le lendemain, Bagnolet dit au sabre: «Je désire que tu fasses venir la
princesse qui a pris le manteau.--Mon maître, elle sera ici à minuit
avec le manteau. Son père lui a recommandé de marquer de noir la porte
de la maison où on la conduirait; mais j'irai marquer toutes les
maisons du quartier, et l'on ne pourra rien reconnaître.» A minuit,
la princesse se trouva au château; les trois frères lui reprirent le
manteau, la maltraitèrent encore plus que les autres, parce qu'elle
était la plus méchante, lui cassèrent les reins et la renvoyèrent chez
son père, qui ne se sentit plus de fureur. Puis ils dépêchèrent au roi
un ambassadeur pour lui déclarer la guerre.
Le roi fit marcher contre eux une grande armée. Les trois frères
étaient seuls de leur côté. «C'est vous qui êtes le plus âgé,»
dirent-ils au roi, «rangez vos hommes le premier.» Ensuite
Plume-en-Patte ouvrit sa giberne et en fit sortir un grand nombre
d'hommes armés. Les soldats d'Angleterre eurent beau tirer; les hommes
de Plume-en-Patte étaient ainsi faits qu'ils ne pouvaient être tués. Le
roi d'Angleterre perdit toute son armée et s'enfuit. Les trois frères
allèrent piller son château, puis ils allumèrent un grand feu et y
jetèrent la reine et ses trois filles.
Ils retournèrent ensuite en France, mais ils furent arrêtés comme
déserteurs et on les mit en prison. Bagnolet tira son sabre: «Mon
maître, qu'y a-t-il pour votre service?--Je voudrais, s'il était
possible, être transporté avec mes frères à la cour du roi de
France.--Retournez-vous, vous y êtes.» Le roi de France n'avait qu'une
fille; ils la demandèrent en mariage. «Je ne donne pas ma fille à des
capitaines,» leur dit le roi; «mais dans deux ou trois mois chacun de
vous peut être maréchal, et celui qui se sera le plus distingué aura ma
fille.» Les trois frères lui dirent alors qu'ils avaient des dons, et
lui parlèrent de la bourse, de la giberne, du sabre et du manteau. Au
bout de deux mois, Plume-en-Patte, celui qui avait la giberne, devint
maréchal et épousa la princesse; ses frères se marièrent le même jour.
Le roi d'Angleterre se trouvait aux noces; il se dit que les mariés
ressemblaient fort aux trois frères qui lui avaient fait tant de mal,
mais il ne les reconnut point.
Moi, j'étais de faction à la porte de la princesse, comptant les clous
pour passer le temps. Je m'y suis ennuyé, et je suis revenu.