Il était une fois un homme, appelé Jean de la Noix, qui avait beaucoup
d'enfants, et rien pour les nourrir. Il se dit un jour: «Je vais aller
demander du pain au Paradis.» Le voilà donc parti; mais il se trompa de
chemin et arriva à la porte de l'enfer. Il y frappa du genou; point de
réponse. «Peut-être,» se dit-il, «ai-je frappé trop fort.» Et il frappa
de la pointe du pied. Lucifer ouvrit la porte et lui demanda, ce qu'il
voulait. «Je viens voir si l'on veut me donner du pain pour ma femme et
pour mes enfants.--On ne donne point de pain ici,» répondit Lucifer;
«va-t'en ailleurs.--Oh! oh!» dit Jean, «comme on parle ici! Je vois que
je me suis trompé de porte; je m'en vais trouver saint Pierre.»
Il prit cette fois le bon chemin, et, arrivé à la porte du Paradis,
il frappa en disant d'une petite voix douce: «Toc, toc.» Saint Pierre
vint lui ouvrir et lui dit: «Que demandes-tu?--Je suis Jean de la Noix,
et je viens demander du pain pour ma femme et pour mes enfants.--Tu
arrives à propos,» dit saint Pierre: «c'est justement ma fête
aujourd'hui; tu en profiteras. Tiens, voici une serviette; emporte-la,
mais ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.»
Jean prit la serviette et partit en disant: «Merci, monsieur saint
Pierre.» Il se disait en lui-même que c'était un singulier cadeau. A
peine eut-il fait quelques pas, qu'il dit à la serviette: «Eh bien! ma
pauvre serviette, que sais-tu faire? On m'a défendu de te le demander,
mais dis-le moi tout de même.» Aussitôt la serviette se couvrit de mets
excellents.
«Voilà qui est bien,» dit Jean de la Noix; «mais cet endroit-ci ne
me plaît pas. Je mangerai quand je serai à la maison.» Il replia la
serviette, et tout disparut. Il redescendit la côte et regagna son
logis. Il dit en rentrant à sa femme: «Je viens du Paradis. C'était la
fête de saint Pierre; tout le monde y était dans la joie. Saint Pierre
m'a donné une serviette que voici; mais ne va pas lui demander ce
qu'elle sait faire.»
«Pourquoi me fait-il cette recommandation?» pensa la femme. Dès qu'elle
fut seule, elle dit à la serviette: «Serviette, que sais-tu faire?» La
serviette se trouva aussitôt garnie de plats de toute sorte. «C'est
trop beau pour nous,» dit la femme; «je n'ose pas y toucher. Je vais
vendre cette serviette.» Elle la vendit pour un morceau de pain. Son
mari, de retour, lui demanda où était la serviette. «Nous ne pouvons
vivre de chiffons,» répondit-elle; «je l'ai vendue pour un morceau de
pain.»
Jean, bien fâché, se décida à retourner au Paradis. «C'est encore
moi, Jean de la Noix,» dit-il à saint Pierre; «ma femme a vendu
la serviette, et je viens vous prier de me donner quelque autre
chose.--Eh bien! voici un âne; mais ne lui demande pas ce qu'il sait
faire.--Merci, monsieur saint Pierre ... Vraiment,» pensait Jean, «on
rapporte de singulières choses du Paradis! Après tout, le chemin du
Paradis est si rude et si raboteux! cet âne m'aidera toujours à le
descendre plus facilement ... Or ça, bourrique, que sais-tu faire?»
L'âne se mit à faire des écus d'or. Jean de la Noix en ramassa plein
ses poches et dit à l'âne de s'arrêter pour ne pas tout perdre en
chemin. Il amena l'âne dans sa maison et dit à sa femme: «Voici une
bourrique que saint Pierre m'a donnée; ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire.»
Tandis que Jean dormait, sa femme n'eut rien de plus pressé que de dire
à l'âne: «Bourrique, que sais-tu faire?» Et les écus d'or de pleuvoir.
«Oh!» dit-elle, «qu'est-ce que cela? c'est trop beau pour nous.»
En ce moment, un marchand de verres passait dans la rue en criant:
«Jolis verres, jolis!» Il avait un âne qui portait sa marchandise.
La femme l'appela et lui demanda s'il était content de son âne. «Pas
trop,» répondit le marchand; «il m'a déjà cassé plusieurs verres.--Eh
bien! voudriez-vous acheter le mien? m'en donneriez-vous bien dix
francs?--Quinze, si vous le voulez.» Bref, elle vendit l'âne pour dix
francs. A son réveil, Jean demanda des nouvelles de l'âne. «Je l'ai
vendu pour dix francs,» dit la femme.--«Ah! malheureuse! il nous en
aurait donné bien autrement de l'argent! Quand le pauvre Job eut perdu
tout son bien, pour comble de misère on lui laissa sa femme. Je crois
que le bon Dieu me traite comme il a traité Job.»
Il ne restait plus à Jean de la Noix d'autre parti à prendre que de
retourner une troisième fois au Paradis. Arrivé à la porte, il entendit
saint Pierre qui disait: «C'est ennuyeux d'être si souvent dérangé;
hier, c'était Jean de la Noix; aujourd'hui ...--N'achevez pas,» cria
Jean, «c'est encore lui. Ma femme a vendu la bourrique.--Tiens,» dit
saint Pierre, «voici une crosse; mais ne lui demande pas ce qu'elle
sait faire, et ne reviens plus.»
Jean repartit avec la crosse. «Qu'est-ce que je ferai de cela?»
se disait-il; «cette crosse ne pourra me servir que de bâton de
vieillesse. Eh bien! ma crosse, que sais-tu faire?» Aussitôt la crosse
se mit à le battre. «Arrête, arrête,» cria Jean, «ce n'est plus comme
avec la bourrique!... Cette fois,» pensa-t-il, «ma femme pourra s'en
régaler.»
Rentré chez lui, il dit à sa femme: «Saint Pierre m'a donné une crosse;
ne lui demande pas ce qu'elle sait faire.» La femme ne répondit rien,
mais elle pensait: «C'est bon; quand tu seras couché ...--Je suis bien
las,» dit Jean, «je tombe de sommeil!» Il se coucha aussitôt et fit
semblant de dormir. Dès que sa femme l'entendit ronfler, elle dit à la
crosse: «Crosse, que sais-tu faire?» La crosse se mit à la battre comme
plâtre. «Tape, tape, ma crosse,» cria Jean de la Noix, «jusqu'à ce
qu'elle m'ait rendu ma serviette et ma bourrique!»