Il a été recueilli des contes de ce genre dans divers pays
d'Allemagne (Grimm, nº 3; Ey, p. 176; Meier, nº 36), en Suède
(Grimm, III, p. 324), en Norwège (Asbjœrnsen, I, nº 8), chez
les Wendes de la Lusace (Haupt et Schmaler, II, p. 179), chez
les Tchèques de Bohême (Waldau, p. 600), chez les Lithuaniens
(Leskien, p. 498), en Valachie (Schott, nº 2), en Toscane
(Comparetti, nº 38), en Sicile (Gonzenbach, nº 20).
Le conte lorrain offre la plus grande ressemblance avec le conte
hessois nº 3 de la collection Grimm, _l'Enfant de Marie_, dont il
est pour ainsi dire l'abrégé. Pourtant il est deux ou trois points
où il en diffère. Ainsi, dans le conte allemand, la Sainte-Vierge
n'est pas la marraine de l'enfant (on verra tout à l'heure que ce
trait de notre conte se retrouve dans des contes étrangers du même
type).--Ainsi encore, dans le conte allemand, la jeune fille, en
ouvrant la porte de la chambre défendue, est éblouie des splendeurs
de la Sainte-Trinité; elle touche du doigt les rayons de la gloire,
et son doigt est tout doré. On a vu que ce détail singulier est
remplacé dans notre conte par un autre plus simple, celui du
bénitier d'or.--Enfin, dans _l'Enfant de Marie_, l'épisode de la
musique qui attire les gardes hors de la chambre n'existe pas. Du
reste, ce conte hessois est plus complet que le nôtre; là, ainsi
que dans la plupart des contes analogues, on voit comment la jeune
fille devient reine; chassée du Paradis, privée de la parole, elle
vivait misérablement dans une forêt quand un roi la rencontre et
l'épouse.
Les contes de cette famille peuvent se diviser en trois groupes.
Un premier groupe,--contes wende, norwégien, hessois, lithuanien,
valaque,--mettent en scène la Sainte-Vierge, comme le conte
lorrain. Le conte wende et le conte norwégien en font, toujours
comme notre conte, la marraine de la jeune fille. Dans les autres,
la Sainte-Vierge la recueille dans des circonstances qui diffèrent
selon les récits.
Dans un second groupe,--conte tchèque, conte allemand de la
collection Ey, conte toscan,--au lieu de la Sainte-Vierge, nous
trouvons une femme mystérieuse qui, dans le conte tchèque, est la
marraine de la jeune fille.
Enfin, dans le conte souabe de la collection Meier, la jeune fille
est vendue par son père à un nain noir.--Dans le conte suédois,
elle est donnée à un certain «homme à manteau gris», par suite
d'une promesse imprudente de son père.
Dans tous ces contes,--excepté dans le conte souabe, où ce qui
est défendu à la jeune fille, c'est de cueillir des roses d'un
certain rosier,--nous retrouvons la défense d'ouvrir une certaine
porte; mais c'est seulement dans le conte hessois et dans le conte
wende, qu'il reste au doigt de la jeune fille, comme dans notre
conte, des traces accusatrices de sa désobéissance. (Comparer la
tache ineffaçable de la clef, dans _la Barbe Bleue_.)--Dans le
conte norwégien, la filleule de la Sainte-Vierge ayant ouvert une
première chambre dans le Paradis, il s'en échappe une étoile; d'une
seconde s'échappe la lune; d'une troisième, le soleil.
Partout ailleurs, la désobéissance de la jeune fille n'est point,
si l'on peut parler ainsi, matériellement constatée; mais, presque
toujours, en entr'ouvrant la porte défendue, elle aperçoit dans la
chambre sa protectrice (ou l'«homme au manteau gris»), et elle en
est vue elle-même.
Dans les contes formant le second groupe, il se trouve finalement
que la femme qui avait défendu à la jeune fille d'entrer dans telle
chambre, est délivrée d'un enchantement, parce que la jeune fille
a persisté à dire--faussement--qu'elle n'a rien vu. Il y a là, ce
nous semble, une altération de l'idée primitive.
* * * * *
Le doigt doré du conte lorrain, du conte hessois et du conte wende
forme lien entre les différents contes de cette famille et certains
contes orientaux que nous avons résumés dans les remarques de notre
nº 12, _le Prince et son Cheval_ (voir notamment, I, p. 146, le
conte du Cambodge et celui de l'île de Zanzibar).
Du reste, la défense d'ouvrir telle porte, de pénétrer
dans tel endroit, et les malheurs qui résultent de la
désobéissance,--malheurs différents, sans doute, de ceux que
retrace notre conte,--se retrouvent dans plusieurs récits de
l'Orient. On se rappelle l'_Histoire du Troisième Calender, fils
de roi_, dans les _Mille et une Nuits_ (comparer encore un autre
conte arabe de ce même recueil, t. XV, p. 194, de la traduction
allemande dite de Breslau).--Dans un conte indien de la grande
collection formée au XIIe siècle de notre ère par Somadeva de
Cachemire (trad. all. de H. Brockhaus, t. II, p. 166 seq.), une
_Vidhyâdharî_ (sorte de génie), qui a épousé un mortel, Saktideva,
lui dit qu'elle va s'absenter pour deux jours: pendant ce temps, il
pourra visiter tout le palais; mais il ne faudra pas qu'il monte
sur telle terrasse. Saktideva cède à la curiosité. Quand il est
sur la terrasse, il voit trois portes; il les ouvre l'une après
l'autre et trouve, étendus sur des lits de diamant, les corps de
trois jeunes filles. Puis, de la terrasse, il aperçoit un beau lac
et, sur le bord, un superbe cheval. Il va pour le monter; mais, dès
qu'il est en selle, le cheval se cabre, jette son cavalier dans le
lac, et Saktideva se retrouve dans son pays natal, bien loin du
palais de la Vidhyâdharî. (Comparer l'introduction de M. Th. Benfey
à sa traduction du _Pantchatantra_, § 52.)