JEAN & PIERRE

Il était une fois une pauvre femme qui avait deux fils, Jean et Pierre.

Pierre, voyant sa mère dans la misère, alla se mettre au service

d'un laboureur. «Combien demandes-tu?» lui dit le laboureur.--«Cent

écus,» répondit Pierre.--«Tu les auras; mais voici mes conditions: à

la première dispute, celui de nous deux qui se fâchera aura les reins

cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

A peine s'était-il passé huit jours que Pierre eut une discussion

avec son maître; il se fâcha, et le laboureur lui cassa les reins.

Il s'en retourna chez sa mère et raconta à son frère Jean ce qui

lui était arrivé. Jean se fit indiquer la maison du laboureur et

s'offrit à le servir, sans dire qu'il était frère de Pierre. «Combien

veux-tu?--Maître, vous me donnerez cent écus.--Tu les auras; mais

voici mes conditions: à la première dispute, celui de nous deux qui se

fâchera aura les reins cassés.--Maître, je ne me fâche jamais.»

Le lendemain, le maître envoya Jean conduire au marché un chariot de

grain attelé de quatre chevaux. Jean vendit le chariot et les quatre

chevaux et porta l'argent à son frère. Quand il rentra chez son maître,

celui-ci lui dit: «Qu'as-tu fait du chariot et des chevaux?--Maître,»

répondit Jean, «je les ai vendus à un homme que j'ai rencontré sur la

route.--Et l'argent?--L'argent, je l'ai porté à mon frère, à qui vous

avez cassé les reins.--Tu veux donc me ruiner?--Maître, est-ce que vous

vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui

qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Le jour suivant, le maître dit à sa femme: «Je vais envoyer Jean

chercher le plus gros chêne de la forêt; il ne pourra pas le rapporter,

et, quand je lui ferai des reproches, il se mettra en colère.» Jean

partit avec un chariot à quatre chevaux, vendit tout l'équipage

comme la première fois, puis revint à la maison. «Eh bien!» lui

dit le laboureur, «où est le chariot?--Le chariot? je l'ai laissé

dans la forêt: je n'ai pu l'en faire sortir.--Oh! tu nous ruineras,

tu nous ruineras!» La femme criait encore plus haut: «Tu nous

ruineras!»--«Maître,» dit Jean, «est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me

fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les

reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

Un autre jour, tandis que Jean battait en grange, le laboureur et sa

femme allèrent déjeuner sans l'appeler. Jean ne fit pas semblant de

s'en apercevoir; il alla vendre le blé qu'il avait battu, fit un bon

déjeuner à l'auberge et revint à la maison. «Jean,» dit le maître,

«qu'as-tu fait du grain?--Vous ne m'avez pas appelé pour déjeuner; j'ai

été vendre le grain et j'ai déjeuné avec l'argent.--Tu nous ruineras,

Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me

fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les

reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme du laboureur dit à son mari: «Envoyons-le mener les petits

porcs au pâturage: l'ogre le mangera et nous serons débarrassés de lui.»

Jean partit donc avec le troupeau, et, arrivé près de la maison de

l'ogre, il y entra. Il tenait un moineau dans sa main. «Tu ne monterais

pas si haut que ce petit oiseau?» dit-il en le montrant à l'ogre.--«Oh!

non,» dit l'ogre.--«J'ai faim,» reprit Jean.--«Moi aussi. Qu'est-ce que

nous allons faire pour déjeuner?--Si nous faisions de la bouillie?» dit

Jean.

La bouillie faite, ils se mirent à table. Jean, qui s'était attaché

sur l'estomac une grande poche, y faisait entrer une bonne partie de

sa bouillie, tandis que l'ogre avalait tout. Quand la poche de Jean

fut pleine, il la fendit d'un coup de couteau, et toute la bouillie

se répandit; puis il recommença à manger. «Tiens!» dit l'ogre, «je

voudrais bien pouvoir me soulager comme toi. Fends-moi donc aussi

l'estomac.» Jean ne se le fit pas dire deux fois, et il lui fendit si

bien l'estomac, que l'ogre en mourut.

Cela fait, Jean retourna près de ses cochons, et, après leur avoir

coupé à tous la queue, il les alla vendre; ensuite il enfonça les

queues dans la vase d'un marais et revint chez son maître. «Où sont

les cochons?» lui demanda le maître.--«Ils sont tombés dans un

marécage.--Eh bien! il faut les en tirer.--Maître, il n'y a pas moyen

d'y entrer.» Le maître alla pourtant voir ce qu'il en était; mais quand

il voulut retirer un des cochons par la queue, la queue lui resta dans

la main, et il tomba à la renverse dans la bourbe. «Tu nous ruineras,

Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce que vous vous fâchez?--Je ne me

fâche pas pour si peu.--Vous savez que celui qui se fâchera aura les

reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du tout.»

La femme dit à son mari: «Il faut l'envoyer mener les oies au

pâturage.» Jean partit avec les oies. Le soir, il en manquait deux

ou trois qu'il avait vendues. «Jean,» dit le laboureur, «il manque

des oies.--Maître, je n'en suis pas cause: c'est une bête qui les a

mangées.--Tu nous ruineras, Jean, tu nous ruineras!--Maître, est-ce

que vous vous fâchez?--Je ne me fâche pas pour si peu.--Vous savez que

celui qui se fâchera aura les reins cassés.--Oh! je ne me fâche pas du

tout.»

«Voilà un singulier domestique,» dit le lendemain la femme; «il va nous

ruiner. J'irai me cacher dans un buisson pour voir ce qu'il fait des

oies.» Jean avait entendu ce qu'elle disait; avant de partir pour le

pâturage, il dit au laboureur: «Maître, je prends votre fusil; si la

bête vient, je la tuerai.» Quand il vit la femme dans le buisson, il

fit feu sur elle et la tua. Le soir, il ramena les oies à la maison.

«Maître», dit-il, «comptez, il n'en manque pas une; j'ai tué la bête

qui les mangeait.--Ah! malheureux! tu as tué ma femme!--Je n'en sais

rien; toujours est-il que j'ai tué une grosse bête. Mais vous, est-ce

que vous vous fâchez?--Ah! certes oui! je me fâche!» Là-dessus, Jean

lui cassa les reins; puis il revint chez lui, et moi aussi.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 32 / 309 题