Il était une fois un soldat, nommé La Ramée. Il dit un jour à son
capitaine qu'il voulait aller parler au roi. Le capitaine lui accorda
un congé de quelques jours, et La Ramée se mit en route. Il avait déjà
fait une quarantaine de lieues, lorsqu'il retourna sur ses pas. «Te
voilà revenu de ton voyage?» lui dit le capitaine.--«Non,» répondit
La Ramée; «c'est que j'ai oublié ma ration de pain et deux liards qui
me sont dus.--Au lieu de deux liards,» dit le capitaine, «je vais te
donner deux sous.» La Ramée mit les deux sous dans sa poche, le pain
dans son sac, et reprit le chemin de Paris.
Comme il traversait une grande forêt, il rencontra un chasseur.
«Bonjour,» lui dit-il, «où vas-tu?--Je vais à tel endroit.--Moi aussi.
Veux-tu faire route avec moi?--Volontiers,» dit le chasseur.
La nuit les surprit au milieu de la forêt; ils finirent par trouver
une maison isolée où ils demandèrent un gîte. Une vieille femme qui
demeurait dans cette maison avec une petite fille leur dit d'entrer et
leur donna à souper. Pendant qu'ils mangeaient, l'enfant s'approcha de
La Ramée et lui dit de se tenir sur ses gardes, parce que cette maison
était un repaire de voleurs.
Après le souper, le chasseur, qui n'avait rien entendu, paya
tranquillement l'écot, et laissa voir l'or et l'argent qu'il avait dans
sa bourse. Puis la vieille les fit monter dans une chambre haute. Le
chasseur se coucha et fut bientôt endormi; mais La Ramée, qui était
prévenu, poussa une armoire contre la porte pour la barricader.
Au milieu de la nuit, les voleurs arrivèrent. La vieille leur dit
qu'il se trouvait là un homme très riche et qu'ils pourraient faire
un bon coup. Mais, quand ils essayèrent d'enfoncer la porte, ils ne
purent y parvenir. Ils dressèrent alors une échelle contre la fenêtre
de la chambre, et La Ramée, qui était aux aguets, entendit l'un d'eux
demander dans l'obscurité: «Tout est-il prêt?--Oui,» dit La Ramée.
Le voleur grimpa à l'échelle, et, comme il avançait la tête dans la
chambre, La Ramée la lui abattit d'un coup de sabre. Un second voleur
vint ensuite et eut le même sort; puis un troisième, et ainsi des
autres jusqu'à huit qu'ils étaient. Quand La Ramée eut fini, il voulut
compter les têtes coupées; mais, comme il faisait sombre, il crut qu'il
y en avait neuf. «Bon!» dit-il, «voilà que j'ai tué mon compagnon avec
les autres!» Cependant il chercha partout, et finit par trouver le
chasseur sous le lit, où il était blotti, plus mort que vif.
Le lendemain matin, La Ramée jeta la méchante vieille dans un grand feu
et fit un beau cadeau à la petite fille. La maison était pleine d'or
et d'argent, mais il n'en fut pas plus riche: le chasseur avait tout
empoché. La Ramée lui dit adieu et continua son voyage.
Arrivé à Paris, il entra dans un beau café pour se rafraîchir. Quand il
voulut payer, on lui dit qu'il ne devait rien. «Tant mieux!» se dit-il;
«c'est autant de gagné.» Il entra plus loin dans un autre café, et,
après qu'il se fut bien régalé, on lui dit encore qu'il ne devait rien.
«Voilà qui va bien,» pensa La Ramée; «qu'il en soit toujours ainsi!»
Il alla se loger à l'hôtel des princes, et, là encore, il n'eut rien à
payer.
Pendant qu'il était à réfléchir sur son aventure, il vint à penser au
chasseur qui avait pris tout l'argent dans la maison de la forêt. «Ah!»
dit-il, «que je le rencontre, ce gredin-là, et je lui en ferai voir de
belles!»
Au même instant, une porte s'ouvrit et le chasseur parut devant lui.
«Attends, coquin,» cria La Ramée, «que je te tue!»
Le chasseur s'esquiva; mais, quelques instants après, il revint, vêtu
en prince. «Ah! sire,» lui dit La Ramée, «je vous demande pardon, je
ne savais pas qui vous étiez.» Le roi lui dit: «Tu m'as sauvé la vie;
en récompense je te donne ma sœur en mariage.» La Ramée ne se fit pas
prier, et les noces eurent lieu le jour même.