L'HOMME DE FER

Il était une fois un vieux soldat, nommé La Ramée, qui était toujours

ivre et chiquait du matin au soir. Son colonel lui ayant un jour fait

des remontrances, il tira son sabre, lui en donna un coup au travers

du visage et le tua. Un instant après, le capitaine et le caporal

arrivèrent pour conduire La Ramée à la salle de police, lui disant

que le lendemain il passerait en conseil de guerre. «Caporal,» dit

La Ramée, «j'ai oublié mon sac sur la table de ma chambre; cela ne

m'arrive pourtant jamais: vous savez que mes effets sont toujours

en ordre. Me permettez-vous de l'aller chercher?--Va, si tu veux,»

répondit le caporal. La Ramée prit son sac, qui était rempli de pain,

et le jeta dans la rue; puis il sauta lui-même par la fenêtre, ramassa

le sac et s'enfuit. Pour se mettre en sûreté, il passa en Angleterre.

Un soir qu'il traversait un bois, il vit une misérable masure. Comme

il mourait de faim, il y entra et trouva une vieille femme occupée

à teiller du chanvre. Il lui demanda si elle pouvait lui donner un

morceau à manger et un gîte pour la nuit. La vieille lui servit une

fricassée de pommes de terre et lui montra dans un coin un tas de

chènevottes sur lequel il pourrait coucher, faute de lit.

Le lendemain matin, La Ramée allait se remettre en route, lorsque

la vieille lui dit: «Je sais une chose qui peut faire ma fortune et

la tienne. Dans un certain endroit se trouve un château, dont je te

dirai le chemin; rends-toi à ce château, entres-y hardiment. Dans

la première chambre, il y a de l'or et de l'argent sur une table;

dans la seconde, des lions; dans la troisième, des serpents; dans la

quatrième, des dragons; dans la cinquième, des ours; dans la sixième,

trois léopards. Tu traverseras toutes ces chambres rapidement et sans

t'effrayer. Entré dans la septième chambre, tu verras un homme de fer,

assis sur une enclume de bronze, et, derrière cet homme de fer, une

chandelle allumée: marche droit à la chandelle, souffle-la et mets-la

dans ta poche. Il te faudra ensuite passer dans une cour où se trouve

un corps-de-garde; les soldats te regarderont, mais toi, ne tourne pas

les yeux de leur côté, tiens-les toujours fixés à terre. Et surtout aie

bien soin de faire ce que je te dis: sinon il t'arrivera malheur.»

La Ramée prit le chemin que lui indiqua la vieille, et ne tarda

pas à arriver au château. Dans la première chambre il vit sur une

table un monceau d'or et d'argent; dans la seconde, des lions; dans

la troisième, des serpents; dans la quatrième, des dragons; dans

la cinquième, des ours; dans la sixième, trois léopards; dans la

septième enfin, un homme de fer assis sur une enclume de bronze,

et, derrière cet homme de fer, une chandelle allumée. La Ramée

marcha droit à la chandelle, la souffla et la mit dans sa poche.

Puis il traversa, en tenant les yeux fixés à terre, une grande cour

où se trouvait un corps-de-garde. Quand il fut hors du château, il

s'avisa d'allumer sa chandelle; aussitôt l'homme de fer, qui était

serviteur de la chandelle, parut devant lui et lui dit: «Maître, que

voulez-vous?--Donne-moi de l'argent,» répondit La Ramée; «il y a assez

longtemps que je désire faire fortune.» L'homme de fer lui donna de

l'argent plein son sac et disparut.

Alors La Ramée se mit en route pour se rendre à la capitale du royaume.

Chemin faisant, il vit tout à coup devant lui la vieille sorcière, qui

lui réclama la chandelle. Il dit d'abord qu'il l'avait perdue, ensuite

il lui présenta une chandelle ordinaire. «Ce n'est pas celle-là que je

veux,» dit-elle, «donne-moi vite celle que je t'ai envoyé chercher.» La

Ramée, voyant qu'elle le menaçait, se jeta sur elle et la tua.

Arrivé à la capitale, il se logea à l'hôtel des princes, où il payait

cinquante francs par jour. Comme il ne se refusait rien, au bout de

quelque temps son sac se trouva vide, et il devait la dépense de deux

ou trois journées; la maîtresse de l'hôtel ne cessait de lui réclamer

son argent et de le quereller. La Ramée était dans le plus grand

embarras.

Après avoir une dernière fois fouillé dans son sac sans avoir pu en

tirer un liard, il mit la main dans sa poche, espérant y trouver

quelques pièces de monnaie; il en retira la chandelle. «Imbécile que je

suis!» s'écria-t-il, «comment ai-je pu ne pas songer à ma chandelle?»

Il s'empressa de l'allumer, et aussitôt l'homme de fer se présenta

devant lui. «Maître, que désirez-vous?--Comment!» cria La Ramée,

«coquin, brigand, tu me laisses ici sans le sou!--Maître, je n'en

savais rien; je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh

bien! donne-moi de l'argent.» L'homme de fer lui en donna plus encore

que la première fois. Pendant que La Ramée était occupé à compter ses

écus et à les empiler sur la table, la servante regarda par le trou de

la serrure, et courut dire à sa maîtresse que c'était un homme riche et

qu'il ne fallait pas le traiter comme un va-nu-pieds. Aussi, quand il

vint payer, l'hôtesse lui fit-elle belle mine.

Deux ou trois jours après, La Ramée alluma encore sa chandelle: l'homme

de fer parut. «Maître, que désirez-vous?--Je désire que la princesse,

fille du roi d'Angleterre, soit cette nuit dans ma chambre.» La chose

se fit comme il le souhaitait: à la nuit, la princesse se trouva dans

la chambre de l'hôtel. La Ramée lui parla de mariage, mais elle ne

voulut pas seulement l'écouter. Elle dut passer la nuit dans un coin de

la chambre, et, le matin, La Ramée ordonna au serviteur de la chandelle

de la ramener au château.

La princesse avait coutume d'aller tous les matins embrasser son

père. Le roi fut bien étonné de ne pas la voir venir ce jour-là. Sept

heures sonnèrent, puis huit heures, et elle ne paraissait toujours

pas. Enfin elle arriva. «Ah!» dit-elle, «mon père, quelle triste nuit

j'ai passée!» Et elle raconta au roi ce qui lui était arrivé. Le

roi, craignant encore pareille aventure, alla trouver une fée et lui

demanda conseil. «Nous avons affaire à plus fort que moi,» dit la fée,

«je ne vois qu'un seul moyen: donnez à la princesse un sac de son, et

dites-lui de laisser tomber le son dans la maison où elle aura été

transportée. On pourra ainsi reconnaître cette maison.»

Cependant La Ramée avait changé d'hôtel. Un jour, il alluma la

chandelle et dit à l'homme de fer: «Je désire que la princesse vienne

cette nuit dans ma chambre.--Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes

trahis. Mais je ferai ce que vous m'ordonnez.» Après s'être acquitté de

sa commission, il prit tout le son qui se trouvait chez les boulangers,

et le répandit dans toutes les maisons, de sorte que, le lendemain, on

ne put savoir où la princesse avait passé la nuit.

La fée conseilla alors au roi de donner à sa fille une vessie remplie

de sang; la princesse devait percer cette vessie dans la maison où elle

serait transportée.

La Ramée ordonna encore au serviteur de la chandelle de lui amener la

princesse. «Maître,» dit l'homme de fer, «nous sommes trahis; mais je

ferai ce que vous me commandez.» Il pénétra dans les écuries du roi,

tua tous les chevaux de guerre et tous les bœufs, et en répandit le

sang partout. Le matin, toutes les rues, toutes les maisons étaient

inondées de sang, si bien que le roi ne put rien découvrir. Il alla de

nouveau consulter la fée. «Vous devriez,» lui dit-elle, «mettre des

gardes près de la princesse.»

Le soir venu, La Ramée alluma la chandelle. «Maître,» dit l'homme de

fer, «nous sommes trahis; il y a des gardes auprès de la princesse. Je

ne puis rien contre eux.» La Ramée voulut y aller lui-même. Les gardes

le saisirent, l'enchaînèrent et le jetèrent dans un cachot sombre et

humide.

Il était à pleurer et à se lamenter près de la fenêtre grillée de sa

prison, lorsqu'il vit passer dans la rue un vieux soldat français, son

ancien camarade. Il l'appela. «Eh!» dit le soldat, «n'es-tu pas La

Ramée?--Oui, c'est moi. Tu me rendrais un grand service en m'allant

chercher dans mon hôtel mon briquet, mon tabac et ma chandelle, que tu

trouveras sous mon oreiller.» Le vieux soldat en demanda la permission

au sergent de garde, et se présenta à l'hôtel de la part de La Ramée.

«C'est ce coquin qui vous envoie?» dit l'hôtelier. «Prenez ses nippes,

et que je n'en entende plus parler.»

Quand La Ramée eut ce qu'il avait demandé, il battit le briquet et

alluma sa chandelle. Aussitôt l'homme de fer parut, et les chaînes

de La Ramée tombèrent. «Misérable,» cria La Ramée, «peux-tu bien me

laisser dans ce cachot!--Maître,» dit l'homme de fer, «je n'en savais

rien. Je ne puis le savoir que par le moyen de la chandelle.--Eh bien!

tire-moi d'ici.»

L'homme de fer fit sortir La Ramée de son cachot, et lui donna de l'or

et de l'argent, tant qu'il en voulut; puis La Ramée se fit transporter

sur une haute montagne près de la capitale, et ordonna à l'homme de fer

d'y établir une batterie de deux cents pièces de canon; après quoi, il

envoya déclarer la guerre au roi d'Angleterre.

Le roi fit marcher cent hommes contre lui. La Ramée avait pour armée

cinq hommes de fer. Le combat ne fut pas long; tous les gens du roi

furent tués, sauf un tambour qui courut porter au roi la nouvelle.

Alors La Ramée somma le roi de se rendre, mais celui-ci répondit qu'il

ne le craignait pas et envoya contre lui quatre cents hommes, qui

furent encore tués.

Sur ces entrefaites, La Ramée vit passer un aveugle et sa femme;

cet aveugle avait un méchant violon, dont il jouait d'une manière

pitoyable. «Bonhomme!» lui dit La Ramée, «tu as un bien beau

violon!--Ne riez pas de mon violon,» répondit l'aveugle, «c'est un

violon qui a pouvoir sur les vivants et sur les morts.--Vends-le-moi,»

dit La Ramée.--«Je ne le puis,» dit l'aveugle, «c'est mon

gagne-pain.--Si l'on t'en donnait dix mille francs, consentirais-tu à

t'en défaire?--Bien volontiers.»

La Ramée lui compta dix mille francs et prit le violon. Il envoya

ensuite un parlementaire dire au roi de lui amener sa fille et de la

lui donner en mariage, sinon que la guerre continuerait. «Il a pour

soldats,» dit le parlementaire, «des hommes hauts de dix pieds, armés

de sabres longs de huit pieds.» Le roi chargea le parlementaire de

répondre qu'il viendrait s'entendre avec La Ramée. En effet, il arriva

bientôt avec sa fille.

«Je vous donne deux heures pour réfléchir,» dit La Ramée. «Si vous ne

consentez pas à ce que je vous demande, je bombarderai votre château

et votre ville.» Le roi réfléchit pendant quelque temps. «Je serais

disposé à faire la paix,» dit-il enfin, «mais voilà bien des braves

gens de tués.--Sire,» dit La Ramée, «rien n'est plus facile que de les

ressusciter.» Il prit son violon, et, au premier coup d'archet, les

soldats qui étaient étendus par terre commencèrent à remuer, les uns

cherchant leurs bras, d'autres leurs jambes, d'autres leur tête.

A cette vue, le roi se déclara satisfait et consentit au mariage. Comme

il commençait à se faire vieux, il prit sa retraite, et La Ramée

devint roi d'Angleterre à sa place. Il fallut bien alors que le roi de

France lui pardonnât sa désertion et ses autres méfaits.

Contes populaires de Lorraine, comparés avec les contes des autres provinces de France et des pays étrangers, volume 2 (of 2) · 第 12 / 309 题