NOUS VOILÀ DONC ENFIN RÉUNIS...

--Je mettrai cette clause dans mon testament, disait la veuve, et

j'exigerai que ce soit à vous que la besogne soit confiée.

--Puisque c'est ainsi, madame, répondit l'artiste, j'accepte le prix que

vous me proposez... mais c'est dans l'espérance de la _poignée de main_.

N'allez pas m'oublier dans votre testament.

--Je désirerais que vous me donniez cela le plus tôt possible, dit la

veuve; néanmoins, prenez votre temps et n'oubliez pas la cicatrice au

pouce. Je veux une main vivante.

--Elle sera parlante, madame, soyez tranquille, fit Marcel en

reconduisant la veuve. Mais, au moment de sortir, celle-ci revint sur

ses pas.

--J'ai encore un renseignement à vous demander, monsieur le peintre; je

voudrais faire écrire sur la tombe de mon mari une _machine_ en vers, où

on raconterait sa bonne conduite et les dernières paroles qu'il a

prononcées à son lit de mort. Est-ce distingué?

--C'est très-distingué, on appelle ça une épitaphe, c'est

très-distingué!

--Vous ne connaîtriez pas quelqu'un qui pourrait me faire cela à bon

marché? Il y a bien mon voisin, M. Guérin, l'écrivain public, mais il me

demande les yeux de la tête.

Ici Rodolphe lança un coup d'oeil à Marcel, qui comprit sur-le-champ.

--Madame, dit l'artiste en désignant Rodolphe, un hasard heureux a amené

ici la personne qui peut vous être utile en cette douloureuse

circonstance. Monsieur est un poëte distingué, et vous ne pourriez mieux

trouver.

--Je tiendrais à ce que ce soit très-triste, dit la veuve, et que

l'orthographe fût bien mise.

--Madame, répondit Marcel, mon ami sait l'orthographe sur le bout du

doigt: au collége, il avait tous les prix.

--Tiens, dit la veuve, mon neveu a eu aussi un prix; il n'a pourtant que

sept ans.

--C'est un enfant bien précoce, répliqua Marcel.

--Mais, dit la veuve en insistant, monsieur sait-il faire des vers

tristes?

--Mieux que personne, madame, car il a eu beaucoup de chagrins dans sa

vie. Mon ami excelle dans les vers tristes, c'est ce que les journaux

lui reprochent toujours.

--Comment! s'écria la veuve, on parle de lui dans les journaux! Alors,

il est bien aussi savant que M. Guérin, l'écrivain public.

--Oh! Bien plus! Adressez-vous à lui, madame, vous ne vous en repentirez

pas.

Après avoir expliqué au poëte le sens de l'inscription en vers qu'elle

voulait faire mettre sur la tombe de son mari, la veuve convint de

donner dix francs à Rodolphe, si elle était contente; seulement, elle

voulait avoir les vers très-vite. Le poëte promit de les lui envoyer le

lendemain même par son ami.

--Ô bonne fée Artémise, s'écria Rodolphe quand la veuve fut partie, je

te promets que tu seras contente; je te ferai bonne mesure de lyrisme

funèbre, et l'orthographe sera mieux mise qu'une duchesse. Ô bonne

vieille, puisse, pour te récompenser, le ciel te faire vivre cent sept

ans, comme la bonne eau-de-vie!

--Je m'y oppose, s'écria Marcel.

--C'est vrai, dit Rodolphe, j'oubliais que tu as encore sa main à

peindre après sa mort, et qu'une pareille longévité te ferait perdre de

l'argent. Et il leva les mains en disant: ciel n'exaucez pas ma prière!

Ah! J'ai une fière chance d'être venu ici, ajouta-t-il.

--Au fait, qu'est-ce que tu me voulais? dit Marcel.

--J'y resonge, et maintenant surtout que je suis forcé de passer la nuit

pour faire cette poésie, je ne puis me dispenser de ce que je venais de

demander: 1º à dîner; 2º du tabac, de la chandelle; et 3º ton costume

d'ours blanc.

--Est-ce que tu vas au bal masqué? C'est ce soir le premier, en effet.

--Non; mais tel que tu me vois, je suis aussi gelé que la grande armée

pendant la retraite de Russie. Certainement mon paletot de lasting vert

et mon pantalon en mérinos écossais sont très-jolis; mais c'est trop

printanier, et bon pour habiter sous l'équateur; lorsqu'on demeure sous

le pôle, comme moi, un costume d'ours blanc est plus convenable, je

dirai même plus, il est exigible.

--Prends le _martin_, dit Marcel; c'est une idée; il est chaud comme

braise, et tu seras là-dedans comme un pain dans un four.

Rodolphe habitait déjà la peau de l'animal fourré.

--Maintenant, dit-il le thermomètre va être furieusement vexé.

--Est-ce que tu vas sortir comme ça? dit Marcel à son ami, après qu'ils

eurent achevé un dîner vague, servi dans de la vaisselle, timbrée à cinq

centimes.

--Parbleu, dit Rodolphe, je me moque pas mal de l'opinion; d'ailleurs,

c'est aujourd'hui le commencement du carnaval. Et il traversa tout Paris

avec l'attitude grave du quadrupède dont il habitait le poil. En passant

devant le thermomètre de l'ingénieur Chevalier, Rodolphe alla lui faire

un pied de nez.

Rentré chez lui, non sans avoir causé une grande frayeur à son portier,

le poëte alluma sa chandelle, et eut grand soin de l'entourer d'un

papier transparent pour prévenir les malices des aquilons; et

sur-le-champ il se mit à la besogne. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir

que si son corps était préservé à peu près du froid, ses mains ne

l'étaient pas; et il n'avait point écrit deux vers de son épitaphe,

qu'une onglée féroce vint lui mordre les doigts, qui lâchèrent la plume.

--L'homme le plus courageux ne peut pas lutter contre les éléments, dit

Rodolphe en tombant anéanti sur sa chaise. César a passé le Rubicon,

mais il n'aurait point passé la Bérésina.

Tout à coup le poëte poussa un cri de joie du fond de sa poitrine

d'ours, et il se leva si brusquement, qu'il renversa une partie de son

encre sur la blancheur de sa fourrure: il avait eu une idée, renouvelée

de Chatterton.

Rodolphe tira de dessous son lit un amas considérable de papiers, parmi

lesquels se trouvaient une dizaine de manuscrits énormes de son fameux

drame du _Vengeur_. Ce drame, auquel il avait travaillé deux ans, avait

été fait, défait, refait tant de fois, que les copies réunies formaient

un poids de sept kilogrammes. Rodolphe mit de côté le manuscrit le plus

récent et traîna les autres devant la cheminée.

--J'étais bien sûr que j'en trouverais le placement, s'écria-t-il...

avec de la patience! Voilà certainement un joli cotret de prose. Ah! Si

j'avais pu prévoir ce qui arrive, j'aurais fait un prologue, et

aujourd'hui j'aurais plus de combustible... Mais bah! On ne peut pas

tout prévoir. Et il alluma dans sa cheminée quelques feuilles du

manuscrit, à la flamme desquels il se dégourdit les mains. Au bout de

cinq minutes, le premier acte du _Vengeur_ était _joué_ et Rodolphe

avait écrit trois vers de son épitaphe.

Rien au monde ne saurait peindre l'étonnement des quatre vents

cardinaux en apercevant du feu dans la cheminée.

--C'est une illusion, souffla le vent du nord qui s'amusa à rebrousser

le poil de Rodolphe.

--Si nous allions souffler dans le tuyau, reprit un autre vent, ça

ferait fumer la cheminée. Mais comme ils allaient commencer à tarabuster

le pauvre Rodolphe, le vent du sud aperçut M. Arago à une fenêtre de

l'Observatoire, où le savant faisait du doigt une menace au quatuor

d'aquilons.

Aussi le vent du sud cria à ses frères: «Sauvons-nous bien vite,

l'almanach marque un temps calme pour cette nuit; nous nous trouvons en

contravention avec l'observatoire, et, si nous ne sommes pas rentrés à

minuit, M. Arago nous fera mettre en retenue.»

Pendant ce temps-là, le deuxième acte du _Vengeur_ brûlait avec le plus

grand succès. Et Rodolphe avait écrit dix vers. Mais il ne put en écrire

que deux pendant la durée du troisième acte.

--J'avais toujours pensé que cet acte-là était trop court, murmura

Rodolphe, mais il n'y a qu'à la représentation qu'on s'aperçoive d'un

défaut. Heureusement que celui-ci va durer plus longtemps: il y a

vingt-trois scènes, dont la scène du trône, qui devait être celui de ma

gloire... La dernière tirade de la scène du trône s'envolait en

flammèches comme Rodolphe avait encore un sixain à écrire.

--Passons au quatrième acte, dit-il, en prenant un air de feu. Il durera

bien cinq minutes, c'est tout monologue. Il passa au dénoûment, qui ne

fit que flamber et s'éteindre. Au même moment, Rodolphe encadrait dans

un magnifique élan de lyrisme les dernières paroles du défunt en

l'honneur de qui il venait de travailler. Il en restera pour une seconde

représentation, dit-il en poussant sous son lit quelques autres

manuscrits.

* * * * *

Le lendemain, à huit heures du soir, Mademoiselle Angèle faisait son

entrée au bal, ayant à la main un superbe bouquet de violettes blanches,

au milieu desquelles s'épanouissaient deux roses, blanches aussi. Toute

la nuit, ce bouquet valut à la jeune fille des compliments des femmes,

et des madrigaux des hommes. Aussi Angèle sut-elle un peu gré à son

cousin qui lui avait procuré toutes ces petites satisfactions

d'amour-propre, et elle aurait peut-être pensé à lui davantage sans les

galantes persécutions d'un parent de la mariée qui avait dansé plusieurs

fois avec elle. C'était un jeune homme blond, et porteur d'une de ces

superbes paires de moustaches relevées en crocs, qui sont les hameçons

où s'accrochent les coeurs novices. Le jeune homme avait déjà demandé à

Angèle qu'elle lui donnât les deux roses blanches qui restaient de son

bouquet, effeuillé par tout le monde... mais Angèle avait refusé, pour

oublier à la fin du bal les deux fleurs sur une banquette, où le jeune

homme blond courut les prendre.

À ce moment-là il y avait quatorze degrés de froid dans le belvédère de

Rodolphe, qui, appuyé à sa fenêtre, regardait du côté de la barrière du

Maine les lumières de la salle de bal où dansait sa cousine Angèle, qui

ne pouvait pas le souffrir.

X

_LE CAP DES TEMPÊTES_

Il y a dans les mois qui commencent chaque nouvelle saison des époques

terribles: le 1er et le 15 ordinairement. Rodolphe, qui ne pouvait

voir sans effroi approcher l'une ou l'autre de ces deux dates, les

appelait _le Cap des Tempêtes_. Ce jour-là, ce n'est point l'aurore qui

ouvre les portes de l'orient, ce sont des créanciers, des propriétaires,

des huissiers et autres gens de sac... oches. Ce jour-là commence par

une pluie de mémoires, de quittances, de billets, et se termine par une

grêle de protêts, _Dies irae_!

Or, le matin d'un 15 avril, Rodolphe dormait fort paisiblement... et

rêvait qu'un de ses oncles lui léguait par testament toute une province

du Pérou, les Péruviennes avec.

Comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef

tournant dans la serrure vint interrompre l'héritier présomptueux au

moment le plus reluisant de son rêve doré.

Rodolphe se dressa sur son lit, les yeux et l'esprit encore

ensommeillés, et il regarda autour de lui.

Il aperçut alors vaguement, debout au milieu de sa chambre, un homme qui

venait d'entrer, et quel homme?

Cet étranger matinal avait un chapeau à trois cornes, sur le dos une

sacoche, et à la main un grand portefeuille; il était vêtu d'un habit à

la française, couleur gris de lin, et paraissant fort essoufflé d'avoir

gravi les cinq étages. Ses manières étaient très-affables, et sa

démarche sonore comme pourrait être celle d'un comptoir de changeur qui

entrerait en locomotion.

Rodolphe fut un instant effrayé, et, vu le chapeau à trois cornes et

l'habit, il pensa voir un sergent de ville.

Mais la vue de la sacoche passablement garnie le fit revenir de son

erreur.

--Ah! J'y suis, pensa-t-il, c'est un à-compte sur mon héritage, cet

homme vient des îles... Mais alors pourquoi n'est-il pas nègre? Et

faisant un signe à l'homme, il lui dit en désignant la sacoche:

--Je sais ce que c'est. Mettez ça là. Merci.

L'homme était un garçon de la Banque de France. À l'invitation de

Rodolphe, il répondit en mettant sous les yeux de celui-ci un petit

papier hiéroglyphé de signes et de chiffres multicolores.

--Vous voulez un reçu? dit Rodolphe. C'est juste. Passez-moi la plume et

l'encre. Là, sur la table.

--Non, je viens recevoir, répondit le garçon de recette, un effet de

cent cinquante francs. C'est aujourd'hui le 15 avril.

--Ah! reprit Rodolphe en examinant le billet... ordre Birmann. C'est mon

tailleur... Hélas! ajouta-t-il avec mélancolie en portant

alternativement les yeux sur une redingote jetée sur son lit et sur le

billet, les causes s'en vont, mais les effets reviennent. Comment! C'est

aujourd'hui le 15 avril? C'est extraordinaire! Je n'ai pas encore mangé

de fraises!

Et le garçon de recette, ennuyé de ses lenteurs, sortit en disant à

Rodolphe:

--Vous avez jusqu'à quatre heures pour payer.

--Il n'y a pas d'heure pour les honnêtes gens, répondit Rodolphe.

L'intrigant, ajouta-t-il avec regret en suivant des yeux le financier en

tricorne, il remporte son sac.

Rodolphe ferma les rideaux de son lit, et essaya de reprendre le chemin

de son héritage; mais il se trompa de route, et entra tout enorgueilli

dans un songe, où le directeur du théâtre-français venait, chapeau bas,

lui demander un drame pour son théâtre, et Rodolphe, qui connaissait les

usages, demandait des primes. Mais au moment même où le directeur

paraissait vouloir s'exécuter, le dormeur fut de nouveau éveillé à demi

par l'entrée d'un nouveau personnage, autre créature du 15 avril.

C'était M. Benoît, le mal nommé, maître de l'hôtel garni où logeait

Rodolphe: M. Benoît était à la fois le propriétaire, le bottier et

l'usurier de ses locataires; ce matin-là, M. Benoît exhalait une

affreuse odeur de mauvaise eau-de-vie et de quittance échue. Il avait à

la main un sac vide.

--Diable! Pensa Rodolphe... ce n'est plus le directeur des _Français_...

il aurait une cravate blanche... et le sac serait plein!

--Bonjour, Monsieur Rodolphe, fit M. Benoît en s'approchant du lit.

--Monsieur Benoît... bonjour. Quel événement me procure l'avantage de

votre visite?

--Mais je venais vous dire que c'est aujourd'hui le 15 avril.

--Déjà? Comme le temps passe vite! C'est extraordinaire; il faudra que

j'achète un pantalon de nankin. Le 15 avril! ah! mon Dieu! Je n'y aurais

jamais songé sans vous, Monsieur Benoît. Combien je vous dois de

reconnaissance!

--Vous me devez aussi cent soixante-deux francs, reprit M. Benoît, et il

se fait temps de régler ce petit compte.

--Je ne suis pas absolument pressé... il ne faut pas vous gêner,

Monsieur Benoît. Je vous donnerai du temps... petit compte deviendra

grand...

--Mais, dit le propriétaire, vous m'avez déjà remis plusieurs fois.

--En ce cas, réglons, réglons, Monsieur Benoît, cela m'est absolument

indifférent; aujourd'hui ou demain... Et puis, nous sommes tous

mortels... Réglons.

Un aimable sourire illumina les rides du propriétaire; et il n'y eut pas

jusqu'à son sac vide qui ne se gonflât d'espérance.

--Qu'est-ce que je vous dois? demanda Rodolphe.

--D'abord, nous avons trois mois de loyer à vingt-cinq francs; ci,

soixante-quinze francs.

--Sauf erreur, dit Rodolphe. Après?

--Plus, trois paires de bottes à vingt francs.

--Un instant, un instant, Monsieur Benoît, ne confondons pas; je n'ai

plus affaire au propriétaire, mais au bottier... je veux un compte à

part. Les chiffres sont chose grave, il ne faut pas s'embrouiller.

--Soit, dit M. Benoît, adouci par l'espoir qu'il avait de mettre enfin

un acquit au bas de ses mémoires. Voici une note particulière pour la

chaussure. Trois paires de bottes à vingt francs; ci, soixante francs.

Rodolphe jeta un regard de pitié sur une paire de bottes fourbues.

--Hélas! Pensa-t-il, elles auraient servi au _Juif Errant_ qu'elles ne

seraient point pires. C'est pourtant en courant après Marie qu'elles se

sont usées ainsi... Continuez, Monsieur Benoît...

--Nous disons soixante francs, reprit celui-ci. Plus, argent prêté,

vingt-sept francs.

--Halte-là, Monsieur Benoît. Nous sommes convenus que chaque saint

aurait sa niche. C'est à titre d'ami que vous m'avez prêté de l'argent.

Or donc, s'il vous plaît, quittons le domaine de la chaussure, et

entrons dans les domaines de la confiance et de l'amitié, qui exigent un

compte à part. À combien se monte votre amitié pour moi?

--Vingt-sept francs.

--Vingt-sept francs. Vous avez un ami à bon marché, Monsieur Benoît.

Enfin, nous disons donc: soixante-quinze, soixante et vingt-sept... Tout

cela fait?

--Cent soixante-deux francs, dit M. Benoît en présentant les trois

notes.

--Cent soixante-deux francs, fit Rodolphe... c'est extraordinaire.

Quelle belle chose que l'addition! Eh bien! Monsieur Benoît, maintenant

que le compte est réglé, nous pouvons être tranquilles tous les deux,

nous savons à quoi nous en tenir. Le mois prochain, je vous demanderai

votre acquit, et comme pendant ce temps la confiance et l'amitié que

vous avez en moi ne pourront que s'augmenter, au cas ou cela serait

nécessaire, vous pourrez m'accorder un nouveau délai. Cependant, si le

propriétaire et le bottier étaient par trop pressés, je prierai l'ami de

leur faire entendre raison. C'est extraordinaire, Monsieur Benoît; mais

toutes les fois que je songe à votre triple caractère de propriétaire,

de bottier et d'ami, je suis tenté de croire à la Sainte-Trinité.

En écoutant Rodolphe, le maître d'hôtel était devenu à la fois rouge,

vert, jaune et blanc; et, à chaque nouvelle raillerie de son locataire,

cet arc-en-ciel de la colère allait se fonçant de plus en plus sur son

visage.

--Monsieur, dit-il, je n'aime pas qu'on se moque de moi. J'ai attendu

assez longtemps. Je vous donne congé, et si ce soir vous ne m'avez pas

donné d'argent... je verrai ce que j'aurai à faire.

--De l'argent! de l'argent! est-ce que je vous en demande, moi? dit

Rodolphe; et puis d'ailleurs, j'en aurais que je ne vous en donnerais

pas... Un vendredi, ça porte malheur.

La colère de M. Benoît tournait à l'ouragan; et si le mobilier ne lui

eût pas appartenu, il aurait sans doute fracturé les membres de quelque

fauteuil.

Cependant il sortit en proférant des menaces.

--Vous oubliez votre sac, lui cria Rodolphe en le rappelant.

--Quel métier! murmura le malheureux jeune homme quand il fut seul.

J'aimerais mieux dompter des lions.

--Mais, reprit Rodolphe en sautant hors du lit et en s'habillant à la

hâte, je ne peux pas rester ici. L'invasion des alliés va se continuer.

Il faut fuir, il faut même déjeuner. Tiens, si j'allais voir Schaunard.

Je lui demanderai un couvert et je lui emprunterai quelques sous. Cent

francs peuvent me suffire... Allons chez Schaunard.

En descendant l'escalier, Rodolphe rencontra M. Benoît qui venait de

subir de nouveaux échecs chez ses autres locataires, ainsi que

l'attestait son sac vide, un objet d'art.

--Si l'on vient me demander, vous direz que je suis à la campagne...

dans les Alpes... dit Rodolphe. Ou bien, non, dites que je ne demeure

plus ici.

--Je dirai la vérité, murmura M. Benoît, en donnant à ses paroles une

accentuation très-significative.

Schaunard demeurait à Montmartre. C'était tout Paris à traverser. Cette

pérégrination était des plus dangereuses pour Rodolphe.

--Aujourd'hui, se disait-il, les rues sont pavées de créanciers.

Pourtant il ne prit point les boulevards extérieurs comme il en avait

envie. Une espérance fantastique l'encouragea, au contraire, à suivre

l'itinéraire dangereux du centre parisien. Rodolphe pensait que, dans un

jour où les millions se promenaient en public sur le dos des garçons de

recette, il se pourrait bien faire qu'un billet de mille francs,

abandonné sur le chemin, attendît son Vincent De Paul. Aussi Rodolphe

marchait-il doucement, les yeux à terre. Mais il ne trouva que deux

épingles.

Au bout de deux heures il arriva chez Schaunard.

--Ah! C'est toi, dit celui-ci.

--Oui, je viens te demander à déjeuner.

--Ah! Mon cher, tu arrives mal; ma maîtresse vient de venir, et il y a

quinze jours que je ne l'ai vue; si tu étais arrivé seulement dix

minutes plus tôt...

--Mais tu n'as pas une centaine de francs à me prêter? reprit Rodolphe.

--Comment! Toi aussi, répondit Schaunard qui était au comble de

l'étonnement... tu viens me demander de l'argent! Tu te mêles à mes

ennemis!

--Je te le rendrai lundi.

--Ou à la trinité. Mon cher, tu oublies donc quel jour nous sommes? Je

ne puis rien pour toi. Mais il n'y a rien de désespéré, la journée n'est

pas achevée. Tu peux encore rencontrer la Providence, elle ne se lève

jamais avant midi.

--Ah! reprit Rodolphe, la Providence a trop de besogne auprès des petits

oiseaux. Je m'en vais aller voir Marcel.

Marcel demeurait alors rue de Bréda. Rodolphe le trouva très-triste en

contemplation devant son grand tableau qui devait représenter le

_Passage de la mer Rouge_.

--Qu'as-tu? demanda Rodolphe en entrant, tu parais tout mortifié.

--Hélas! fit le peintre en procédant par allégorie, voilà quinze jours

que je suis dans la Semaine Sainte.

Pour Rodolphe, cette réponse était transparente comme de l'eau de roche.

--Harengs salés et radis noirs! Très-bien. Je me souviens.

En effet, Rodolphe avait la mémoire encore salée des souvenirs d'un

temps où il avait été réduit à la consommation exclusive de ce poisson.

--Diable! Diable, fit-il, ceci est grave! Je venais t'emprunter cent

francs.

--Cent francs! fit Marcel... Tu feras donc toujours de la fantaisie. Me

venir demander cette somme mythologique à une époque où l'on est

toujours sous l'équateur de la nécessité! Tu as pris du hatchich...

--Hélas! dit Rodolphe, je n'ai rien pris du tout.

Et il laissa son ami au bord de la mer Rouge.

De midi à quatre heures, Rodolphe mit tour à tour le cap sur toutes les

maisons de connaissance; il parcourut les quarante-huit quartiers et fit

environ huit lieues, mais sans aucun succès. L'influence du 15 avril se

faisait partout sentir avec une égale rigueur; cependant on approchait

de l'heure du dîner. Mais il ne paraissait guère que le dîner approchât

avec l'heure, et il sembla à Rodolphe qu'il était sur le radeau de la

_Méduse_.

Comme il traversait le pont neuf, il eut tout à coup une idée:

--Oh! Oh! Se dit-il en retournant sur ses pas, le 15 avril... le 15

avril... mais j'ai une invitation à dîner pour aujourd'hui.

Et, fouillant dans sa poche, il en tira un billet imprimé ainsi conçu:

+---------------------------------------------------+

| BARRIÈRE DE LA VILLETTE. |

| |

| AU GRAND VAINQUEUR. |

| |

| Salon de 300 couverts. |

| |

| BANQUET ANNIVERSAIRE |

| |

| EN L'HONNEUR DE LA NAISSANCE |

| |

| DU |

| |

| MESSIE HUMANITAIRE, |

| |

| _le 15 avril 184..._ |

| |

| Bon pour une personne. |

| |

|N.-B.--On n'a droit qu'à une demi-bouteille de vin.|

+---------------------------------------------------+

--Je ne partage pas les opinions des disciples du messie, se dit

Rodolphe... mais je partagerai volontiers leur nourriture. Et avec une

vélocité d'oiseau il dévora la distance qui le séparait de la barrière.

Quand il arriva dans les salons du _Grand-Vainqueur_, la foule était

immense... Le salon de trois cents couverts contenait cinq cents

personnes. Un vaste horizon de veau aux carottes de déroulait à la vue

de Rodolphe.

On commença enfin à servir le potage.

Comme les convives portaient leur cuiller à leur bouche, cinq ou six

personnes en bourgeois et plusieurs sergents de ville firent irruption

dans la salle, un commissaire à leur tête.

--Messieurs, dit le commissaire, par ordre de l'autorité supérieure, le

banquet ne peut avoir lieu. Je vous somme de vous retirer.

--Oh! dit Rodolphe en sortant avec tout le monde, oh! La fatalité qui

vient de renverser mon potage!

Il reprit tristement le chemin de son domicile, et y arriva sur les onze

heures du soir.

Scènes de la vie de Bohème · 第 18 / 41 题