Sire, le jeune homme de Moussoul continua de raconter son histoire
au médecin juif: «J'attendis, dit-il, les deux dames avec
impatience et elles arrivèrent enfin à l'entrée de la nuit. Elles
se dévoilèrent l'une et l'autre, et si j'avais été surpris de la
beauté de la première, j'eus sujet de l'être bien davantage
lorsque je vis son amie. Elle avait des traits réguliers, un
visage parfait, un teint vif et des yeux si brillants que j'en
pouvais à peine soutenir l'éclat. Je la remerciai de l'honneur
qu'elle me faisait et la suppliai de m'excuser si je ne la
recevais pas comme elle le méritait. «Laissons là les compliments,
me dit-elle, ce serait à moi à vous en faire sur ce que vous avez
permis que mon amie m'amenât ici; mais puisque vous voulez bien me
souffrir, quittons les cérémonies et ne songeons qu'à nous
réjouir.»
«Comme j'avais donné ordre qu'on nous servit la collation d'abord
que les dames seraient arrivées, nous nous mîmes bientôt à table.
J'étais vis-à-vis de la nouvelle venue, qui ne cessait de me
regarder en souriant. Je ne pus résister à ses regards vainqueurs
et elle se rendit maîtresse de mon coeur sans que je pusse m'en
défendre. Mais elle prit aussi de l'amour en m'en inspirant, et,
loin de se contraindre, elle me dit des choses assez vives.
«L'autre dame qui nous observait, n'en fit d'abord que rire: «Je
vous l'avais bien dit, s'écria-t-elle en m'adressant la parole,
que vous trouveriez mon amie charmante, et je m'aperçois que vous
avez déjà violé le serment que vous m'aviez fait de m'être fidèle.
- Madame, lui répondis-je en riant aussi comme elle, vous auriez
sujet de vous plaindre de moi si je manquais de civilité pour une
dame que vous m'avez amenée et que vous chérissez: vous pourriez
me reprocher l'une et l'autre que je ne saurais pas faire les
honneurs de la maison.»
«Nous continuâmes de boire; mais à mesure que le vin nous
échauffait, la nouvelle dame et moi nous nous agacions avec si peu
de retenue que son amie en conçut une jalousie violente dont elle
nous donna bientôt une marque bien funeste. Elle se leva et sortit
en nous disant qu'elle allait revenir; mais peu de moments après,
la dame qui était restée avec moi changea de visage, il lui prit
de grandes convulsions et enfin elle rendit l'âme entre mes bras,
tandis que j'appelais du monde pour m'aider à la secourir. Je sors
aussitôt, je demande l'autre dame; mes gens me dirent qu'elle
avait ouvert la porte de la rue et qu'elle s'en était allée. Je
soupçonnai alors, et rien n'était plus véritable, que c'était elle
qui avait causé la mort de son amie. Effectivement, elle avait eu
l'adresse et la malice de mettre d'un poison très-violent dans la
dernière tasse qu'elle lui avait présentée elle-même.
«Je fus vivement affligé de cet accident: «Que ferai-je? dis-je
alors en moi-même? Que vais-je devenir?» Comme je crus qu'il n'y
avait pas de temps à perdre, je fis lever par mes gens, à la
clarté de la lune et sans bruit, une des grandes pièces de marbre
dont la cour de ma maison était pavée, et fis creuser en diligence
une fosse où ils enterrèrent le corps de la jeune dame. Après
qu'on eut remis la pièce de marbre, je pris un habit de voyage,
avec tout ce que j'avais d'argent, et je fermai tout jusqu'à la
porte de ma maison, que je scellai et cachetai de mon sceau.
J'allai trouver le marchand joaillier qui en était propriétaire,
je lui payai ce que je lui devais de loyer, avec une année
d'avance, et lui donnant la clef, je le priai de me la garder:
«Une affaire pressante, lui dis-je, m'oblige à m'absenter pour
quelque temps: il faut que j'aille trouver mes oncles au Caire.»
Enfin je pris congé de lui, et, dans le moment, je montai à cheval
et partis avec mes gens qui m'attendaient.»
Le jour, qui commençait à paraître, imposa silence à Scheherazade
en cet endroit. La nuit suivante, elle reprit son discours de
cette sorte: