«Je fis bien des amitiés à l'eunuque, dit le marchand de Bagdad,
et je lui demandai des nouvelles de la santé de sa maîtresse.
«Vous êtes, me répondit-il, l'amant du monde le plus heureux; elle
est malade d'amour; on ne peut avoir plus d'envie de vous voir
qu'elle en a, et si elle disposait de ses actions elle viendrait
vous chercher, et passerait volontiers avec vous tous les moments
de sa vie. - À son air noble et à ses manières honnêtes, lui dis-
je, j'ai jugé que c'était quelque dame de considération. - Vous ne
vous êtes pas trompé dans ce jugement, répliqua l'eunuque: elle
est favorite de Zobéide, épouse du calife, laquelle l'aime
d'autant plus chèrement qu'elle l'a élevée dès son enfance, et
qu'elle se repose sur elle des emplettes qu'elle a à faire. Dans
le dessein qu'elle a de se marier, elle a déclaré à l'épouse du
commandeur des croyants, qu'elle avait jeté les yeux sur vous, et
lui a demandé son consentement. Zobéide lui a dit qu'elle y
consentait, mais qu'elle voulait vous voir auparavant, afin de
juger si elle avait fait un bon choix, et qu'en ce cas-là elle
ferait les frais des noces. C'est pourquoi vous voyez que votre
bonheur est certain. Si vous avez plu à la favorite, vous ne
plairez pas moins à la maîtresse, qui ne cherche qu'à lui faire
plaisir et qui ne voudrait pas contraindre son inclination. Il ne
s'agit donc plus que de venir au palais, et c'est pour cela que
vous me voyez ici: c'est à vous de prendre votre résolution. -
Elle est toute prise, repartis-je, et je suis prêt à vous suivre
partout où vous voudrez me conduire. - Voilà qui est bien, reprit
l'eunuque; mais vous savez que les hommes n'entrent pas dans les
appartements des dames du palais, et qu'on ne peut vous y
introduire qu'en prenant des mesures qui demandent un grand
secret. La favorite en a pris de justes: de votre côté, faites
tout ce qui dépendra de vous; mais surtout soyez discret, car il y
va de votre vie.»
«Je l'assurai que je ferais exactement tout ce qui me serait
ordonné. «Il faut donc, me dit-il, que ce soir, à l'entrée de la
nuit, vous vous rendiez à la mosquée que Zobéide, épouse du
calife, a fait bâtir sur le bord du Tigre, et que là vous
attendiez qu'on vous vienne chercher.» Je consentis à tout ce
qu'il voulut; j'attendis la fin du jour avec impatience, et quand
elle fut venue, je partis. J'assistai à la prière d'une heure et
demie, après le soleil couché, dans la mosquée, où je demeurai le
dernier.
«Je vis bientôt aborder un bateau dont tous les rameurs étaient
eunuques. Ils débarquèrent et apportèrent dans la mosquée
plusieurs grands coffres, après quoi ils se retirèrent. Il n'en
resta qu'un seul, que je reconnus pour celui qui avait toujours
accompagné la dame, et qui m'avait parlé le matin. Je vis entrer
aussi la dame; j'allai au-devant d'elle, en lui témoignant que
j'étais prêt à exécuter ses ordres. «Nous n'avons pas de temps à
perdre, me dit-elle.» En disant cela, elle ouvrit un des coffres
et m'ordonna de me mettre dedans. «C'est une chose, ajouta-t-elle,
nécessaire pour votre sûreté et pour la mienne. Ne craignez rien,
et laissez-moi disposer du reste.» J'en avais trop fait pour
reculer, je fis ce qu'elle désirait, et aussitôt elle referma le
coffre à la clef. Ensuite, l'eunuque qui était dans sa confidence
appela les autres eunuques qui avaient apporté les coffres, et les
leur fit tous reporter dans le bateau; puis, la dame et son
eunuque s'étant rembarqués, on commença de ramer pour me mener à
l'appartement de Zobéide.
«Pendant ce temps-là, je faisais de sérieuses réflexions, et
considérant le danger où j'étais, je me repentis de m'y être
exposé; je fis des voeux et des prières qui n'étaient guère de
saison.
«Le bateau aborda devant la porte du palais du calife, on
déchargea les coffres, qui furent portés à l'appartement de
l'officier des eunuques qui garde la clef de celui des dames, et
n'y laisse rien entrer sans l'avoir bien visité auparavant. Cet
officier était couché, il fallut l'éveiller et le faire lever...»
Mais, sire, dit Scheherazade en cet endroit, je vois le jour qui
commence à paraître. Schahriar se leva pour aller tenir son
conseil, et dans la résolution d'entendre, le lendemain, la suite
d'une histoire qu'il avait écoutée jusque là avec plaisir.