Sire, le marchand chrétien était fort en peine de savoir pourquoi
son hôte ne mangeait que de la main gauche: «Après le repas, dit-
il, lorsque mes gens eurent desservi et se furent retirés, nous
nous assîmes tous deux sur un sofa. Je présentai au jeune homme
d'une tablette excellente pour la bonne bouche, et il la prit
encore de la main gauche. «Seigneur, lui dis-je alors, je vous
supplie de me pardonner la liberté que je prends de vous demander
d'où vient que vous ne vous servez pas de votre main droite. Vous
y avez mal, apparemment?» Il fit un grand soupir au lieu de me
répondre, et, tirant son bras droit, qu'il avait tenu caché
jusqu'alors sous sa robe, il me montra qu'il avait la main coupée,
de quoi je fus extrêmement étonné. «Vous avez été choqué sans
doute, me dit-il, de me voir manger de la main gauche; mais jugez
si j'ai pu faire autrement. - Peut-on vous demander, repris-je,
par quel malheur vous avez perdu votre main droite?» Il versa des
larmes à cette demande, et après les avoir essuyées, il me conta
son histoire comme je vais vous la raconter:
«Vous saurez, me dit-il, que je suis natif de Bagdad, fils d'un
père riche, et des plus distingués de la ville par sa qualité et
par son rang. À peine étais-je entré dans le monde, que,
fréquentant des personnes qui avaient voyagé et qui disaient des
merveilles de l'Égypte et particulièrement du grand Caire, je fus
frappé de leurs discours et eus envie d'y faire un voyage; mais
mon père vivait encore, et il ne m'en aurait pas donné la
permission. Il mourut enfin, et sa mort me laissant maître de mes
actions, je résolus d'aller au Caire. J'employai une très-grosse
somme d'argent en plusieurs sortes d'étoffes fines de Bagdad et de
Moussoul, et me mis en chemin.
«En arrivant au Caire, j'allai descendre au khan qu'on appelle le
khan de Mesrour; j'y pris un logement avec un magasin, dans lequel
je fis mettre les ballots que j'avais apportés avec moi sur des
chameaux. Cela fait, j'entrai dans ma chambre pour me reposer et
me remettre de la fatigue du chemin, pendant que mes gens, à qui
j'avais donné de l'argent, allèrent acheter des vivres et firent
la cuisine. Après le repas, j'allai voir le château, quelques
mosquées, les places publiques et d'autres endroits qui méritaient
d'être vus.
«Le lendemain je m'habillai proprement, et après avoir fait tirer
de quelques-uns de mes ballots de très-belles et très-riches
étoffes, dans l'intention de les porter à un bezestan[49] pour voir
ce qu'on en offrirait, j'en chargeai quelques-uns de mes esclaves
et me rendis au bezestan des Circassiens. J'y fus bientôt
environné d'une foule de courtiers et de crieurs qui avaient été
avertis de mon arrivée. Je partageai des essais d'étoffe entre
plusieurs crieurs, qui les allèrent crier et faire voir dans tout
le bezestan; mais nul des marchands n'en offrit que beaucoup moins
que ce qu'elles me coûtaient d'achat et de frais de voiture. Cela
me fâcha, et j'en marquais mon ressentiment aux crieurs: «Si vous
voulez nous en croire, me dirent-ils, nous vous enseignerons un
moyen de ne rien perdre sur vos étoffes.»
En cet endroit, Scheherazade s'arrêta parce qu'elle vit paraître
le jour. La nuit suivante elle reprit son discours de cette
manière: