«D'abord que j'aperçus le jeune marchand j'allai au-devant lui; je
le conjurai de descendre et lui demandai s'il ne voulait donc pas
que je lui comptasse l'argent que j'avais à lui. «Cela ne presse
pas, me répondit-il d'un air gai et content, je sais qu'il est en
bonne main; je viendrai le prendre quand j'aurai dépensé tout ce
que j'ai, et qu'il ne me restera plus autre chose.» À ces mots, il
donna un coup de fouet à son âne, et je l'eus bientôt perdu de
vue. «Bon, dis-je en moi-même, il me dit de l'attendre à la fin de
la semaine, et selon son discours je ne le verrai peut-être de
longtemps. Je vais cependant faire valoir son argent, ce sera un
revenant-bon pour moi.»
«Je ne me trompai pas dans ma conjecture: l'année se passa avant
que j'entendisse parler du jeune homme. Au bout de l'an il parut
aussi richement vêtu que la dernière fois, mais il me semblait
avoir quelque chose dans l'esprit. Je le suppliai de me faire
l'honneur d'entrer chez moi. «Je le veux bien pour cette fois, me
répondit-il, mais à condition que vous ne ferez pas de dépense
extraordinaire pour moi. - Je ne ferai que ce qu'il vous plaira,
repris-je; descendez donc, de grâce.» Il mit pied à terre et entra
chez moi. Je donnai des ordres pour le régal que je voulais lui
faire, et, en attendant qu'on servît, nous commençâmes à nous
entretenir. Quand le repas fut prêt, nous nous assîmes à table.
Dès le premier morceau je remarquai qu'il le prit de la main
gauche, et je fus fort étonné de voir qu'il ne se servait
nullement de la droite. Je ne savais ce que j'en devais penser.
«Depuis que je connais ce marchand, disais-je en moi-même, il m'a
toujours paru très-poli: serait-il possible qu'il en usât ainsi
par mépris pour moi? Par quelle raison ne se sert-il pas de sa
main droite?»
Le jour, qui éclairait l'appartement du sultan des Indes, ne
permit pas à Scheherazade de continuer cette histoire; mais elle
en reprit la suite le lendemain, et dit à Schahriar: