Scheherazade, réveillée avant le jour, reprit ainsi la parole:
Sire, Bedreddin ne passa pas tranquillement la nuit; il se
réveillait de temps en temps, et se demandait à lui-même s'il
rêvait ou s'il était réveillé. Il se défiait de son bonheur, et
cherchant à s'en assurer, il ouvrait les rideaux et parcourait des
yeux toute la chambre. «Je ne me trompe pas, disait-il, voilà la
même chambre où je suis entré à la place du bossu, et je suis
couché avec la belle dame qui lui était destinée.» Le jour, qui
paraissait, n'avait pas encore dissipé son inquiétude, lorsque le
vizir Schemseddin Mohammed, son oncle, frappa à la porte, et entra
presque en même temps pour lui donner le bonjour.
Bedreddin Hassan fut dans une surprise extrême de voir paraître
subitement un homme qu'il connaissait si bien, mais qui n'avait
plus l'air de ce juge terrible qui avait prononcé l'arrêt de sa
mort. «Ah! c'est donc vous, s'écria-t-il, qui m'avez traité si
indignement et condamné à une mort qui me fait encore horreur,
pour une tarte à la crème où je n'avais pas mis de poivre?» Le
vizir se prit à rire, et pour le tirer de peine, lui conta
comment, par le ministère d'un génie, car le récit du bossu lui
avait fait soupçonner l'aventure, il s'était trouvé chez lui et
avait épousé sa fille à la place du palefrenier du sultan. Il lui
apprit ensuite que c'était par un cahier écrit de la main de
Noureddin Ali qu'il avait découvert qu'il était son neveu, et
enfin il lui dit qu'en conséquence de cette découverte il était
parti du Caire, et était allé jusqu'à Balsora pour le chercher et
apprendre de ses nouvelles. «Mon cher neveu, ajouta-t-il en
l'embrassant avec beaucoup de tendresse, je vous demande pardon de
tout ce que je vous ai fait souffrir depuis que je vous ai
reconnu. J'ai voulu vous ramener chez moi avant que de vous
apprendre votre bonheur, que vous devez retrouver d'autant plus
charmant qu'il vous a coûté plus de peines. Consolez-vous de
toutes vos afflictions par la joie de vous voir rendu aux
personnes qui vous doivent être les plus chères. Pendant que vous
vous habillerez, je vais avertir madame votre mère, qui est dans
une grande impatience de vous embrasser, et je vous amènerai votre
fils, que vous avez vu à Damas, et pour qui vous vous êtes senti
tant d'inclination sans le connaître.»
Il n'y a pas de paroles assez énergiques pour bien exprimer quelle
fut la joie de Bedreddin lorsqu'il vit sa mère et son fils Agib.
Ces trois personnes ne cessaient de s'embrasser et de faire
paraître tous les transports que le sang et la plus vive tendresse
peuvent inspirer. La mère dit les choses du monde les plus
touchantes à Bedreddin: elle lui parla de la douleur que lui avait
causée une si longue absence et des pleurs qu'elle avait versés.
Le petit Agib, au lieu de fuir, comme à Damas, les embrassements
de son père, ne cessait point de les recevoir, et Bedreddin
Hassan, partagé entre deux objets si dignes de son amour, ne
croyait pas leur pouvoir donner assez de marques de son affection.
Pendant que ces choses se passaient chez Schemseddin Mohammed, ce
vizir était allé au palais, rendre compte au sultan de l'heureux
succès de son voyage. Le sultan fut si charmé du récit de cette
merveilleuse histoire, qu'il la fit écrire pour être conservée
soigneusement dans les archives du royaume. Aussitôt que
Schemseddin Mohammed fut de retour au logis, comme il avait fait
préparer un superbe festin, il se mit à table avec toute sa
famille, et toute sa maison passa la journée dans de grandes
réjouissances.
Le vizir Giafar ayant ainsi achevé l'histoire de Bedreddin Hassan,
dit au calife Haroun Alraschid: «Commandeur des croyants, voilà ce
que j'avais à raconter à votre majesté.» Le calife trouva cette
histoire si surprenante qu'il accorda sans hésiter la grâce de
l'esclave Rihan, et pour consoler le jeune homme de la douleur
qu'il avait de s'être privé lui-même malheureusement d'une femme
qu'il aimait beaucoup, ce prince le maria avec une de ses
esclaves, le combla de biens et le chérit jusqu'à sa mort... Mais,
sire, ajouta Scheherazade, remarquant que le jour commençait à
paraître, quelque agréable que soit l'histoire que je viens de
raconter, j'en sais une autre qui l'est encore davantage. Si votre
majesté souhaite de l'entendre la nuit prochaine, je suis assurée
qu'elle en demeurera d'accord. Schahriar se leva sans rien dire et
fort incertain de ce qu'il avait à faire: La bonne sultane, dit-il
en lui-même, raconte de fort longues histoires, et quand une fois
elle en a commencé une, il n'y a pas moyen de refuser de
l'entendre tout entière. Je ne sais si je ne devrais pas la faire
mourir aujourd'hui; mais non: ne précipitons rien. L'histoire dont
elle me fait fête est peut-être encore plus divertissante que
toutes celles qu'elle m'a racontées jusqu'ici; il ne faut pas que
je me prive du plaisir de l'entendre; après qu'elle m'en aura fait
le récit, j'ordonnerai sa mort.