Sur la fin de la nuit suivante, le sultan des Indes, qui avait une
extrême impatience d'apprendre comment se dénouerait l'histoire de
Bedreddin, réveilla lui-même Scheherazade et l'avertit de la
continuer, ce qu'elle fit dans ces termes: «Schemseddin Mohammed,
dit le vizir Giafar au calife, fit sortir de la salle tous les
domestiques qui y étaient, et leur ordonna de s'éloigner, à la
réserve de deux ou trois qu'il fit demeurer. Il les chargea
d'aller tirer Bedreddin hors de la caisse, de le mettre en chemise
et en caleçon, de le conduire en cet état dans la salle, de l'y
laisser tout seul, et d'en fermer la porte.
«Bedreddin Hassan, quoique accablé de douleur, s'était endormi
pendant tout ce temps-là, si bien que les domestiques du vizir
l'eurent plus tôt tiré de la caisse, mis en chemise et en caleçon,
qu'il ne fut réveillé, et ils le transportèrent dans la salle si
brusquement, qu'ils ne lui donnèrent pas le loisir de se
reconnaître. Quand il se vit seul dans la salle, il promena sa vue
de toutes parts, et les choses qu'il voyait rappelant dans sa
mémoire le souvenir de ses noces, il s'aperçut avec étonnement que
c'était la même salle où il avait vu le palefrenier bossu. Sa
surprise augmenta encore lorsque, s'étant approché doucement de la
porte d'une chambre qu'il trouva ouverte, il vit dedans son
habillement au même endroit où il se souvenait de l'avoir mis la
nuit de ses noces. «Bon Dieu, dit-il en se frottant les yeux,
suis-je endormi? suis-je éveillé?»
«Dame de Beauté, qui l'observait, après s'être divertie de son
étonnement, ouvrit tout à coup les rideaux de son lit, et avançant
la tête: «Mon cher seigneur, lui dit-elle d'un ton assez tendre,
que faites-vous à la porte? Venez vous recoucher. Vous avez
demeuré dehors bien longtemps. J'ai été fort surprise en me
réveillant de ne vous pas trouver à mes côtés.» Bedreddin Hassan
changea de visage lorsqu'il reconnut que la dame qui lui parlait
était cette charmante personne avec laquelle il se souvenait
d'avoir couché. Il entra dans la chambre, mais au lieu d'aller au
lit, comme il était plein des idées de tout ce qui lui était
arrivé depuis dix ans, et qu'il ne pouvait se persuader que tous
ces événements se fussent passés en une seule nuit, il s'approcha
de la caisse où étaient ses habits et la bourse de sequins, et
après les avoir examinés avec beaucoup d'attention: «Par le grand
Dieu vivant, s'écria-t-il, voilà des choses que je ne puis
comprendre!» La dame, qui prenait plaisir à voir son embarras, lui
dit: «Encore une fois, seigneur, venez vous remettre au lit. À
quoi vous amusez-vous?» À ces paroles il s'avança vers Dame de
Beauté. «Je vous supplie, madame, lui dit-il, de m'apprendre s'il
y a longtemps que je suis auprès de vous? - La question me
surprend, répondit-elle: est-ce que vous ne vous êtes pas levé
d'auprès de moi tout à l'heure? Il faut que vous ayez l'esprit
bien préoccupé. - Madame, reprit Bedreddin, je ne l'ai assurément
pas fort tranquille. Je me souviens, il est vrai, d'avoir été près
de vous; mais je me souviens aussi d'avoir, depuis, demeuré dix
ans à Damas. Si j'ai en effet couché cette nuit avec vous, je ne
puis pas en avoir été éloigné si longtemps. Ces deux choses sont
opposées. Dites-moi, de grâce, ce que j'en dois penser: si mon
mariage avec vous est une illusion, ou si c'est un songe que mon
absence. - Oui, seigneur, repartit Dame de Beauté, vous avez rêvé
sans doute que vous avez été à Damas. - Il n'y a donc rien de si
plaisant, s'écria Bedreddin en faisant un éclat de rire. Je suis
assuré, madame, que ce songe va vous paraître très-réjouissant.
Imaginez-vous, s'il vous plaît, que je me suis trouvé à la porte
de Damas en chemise et en caleçon, comme je suis en ce moment; que
je suis entré dans la ville aux huées d'une populace qui me
suivait en m'insultant; que je me suis sauvé chez un pâtissier,
qui m'a adopté, m'a appris son métier et m'a laissé tous ses biens
en mourant; qu'après sa mort j'ai tenu sa boutique. Enfin, madame,
il m'est arrivé une infinité d'autres aventures qui seraient trop
longues à raconter, et tout ce que je puis vous dire, c'est que je
n'ai pas mal fait de m'éveiller, sans cela on m'allait clouer à un
poteau. - Et pour quel sujet, dit Dame de Beauté en faisant
l'étonnée, voulait-on vous traiter si cruellement? Il fallait donc
que vous eussiez commis un crime énorme. - Point du tout, répondit
Bedreddin, c'était pour la chose du monde la plus bizarre et la
plus ridicule. Tout mon crime était d'avoir vendu une tarte à la
crème, où je n'avais pas mis de poivre. - Ah! pour cela, dit Dame
de Beauté en riant de toute sa force, il faut avouer qu'on vous
faisait une horrible injustice. - Oh! madame, répliqua-t-il, ce
n'est pas tout, encore: pour cette maudite tarte à la crème, où
l'on me reprochait de n'avoir pas mis de poivre, on avait tout
rompu et brisé dans ma boutique, on m'avait lié avec des cordes et
enfermé dans une caisse, où j'étais si étroitement qu'il me semble
que je m'en sens encore. Enfin on avait fait venir un charpentier
et on lui avait commandé de dresser un poteau pour me pendre. Mais
Dieu soit béni de ce que tout cela n'est qu'un ouvrage de
sommeil!»
Scheherazade, en cet endroit apercevant le jour, cessa de parler.
Schahriar ne put s'empêcher de rire de ce que Bedreddin Hassan
avait pris une chose réelle pour un songe: Il faut convenir, dit-
il, que cela est très-plaisant, et je suis persuadé que le
lendemain le vizir Schemseddin Mohammed et sa belle-soeur s'en
divertirent extrêmement. - Sire, répondit la sultane, c'est ce que
j'aurai l'honneur de vous raconter la nuit prochaine, si votre
majesté veut bien me laisser vivre jusqu'à ce temps-là. Le sultan
des Indes se leva sans rien répliquer à ces paroles, mais il était
fort éloigné d'avoir une autre pensée.