«Agib eut à peine touché au morceau de tarte à la crème qu'on lui
avait servi, que, feignant de ne le pas trouver à son goût, il le
laissa tout entier, et Schaban[47], c'est le nom de l'eunuque, fit
la même chose. La veuve de Noureddin Ali s'aperçut avec chagrin du
peu de cas que son petit-fils faisait de sa tarte. «Hé quoi! mon
fils, lui dit-elle, est-il possible que vous méprisiez ainsi
l'ouvrage de mes propres mains! Apprenez que personne au monde
n'est capable de faire de si bonnes tartes à la crème, excepté
votre père Bedreddin Hassan, à qui j'ai enseigné le grand art d'en
faire de pareilles. - Ah! ma bonne grand'mère, s'écria Agib,
permettez-moi de vous dire que si vous n'en savez pas faire de
meilleures, il y a un pâtissier dans cette ville qui vous surpasse
dans ce grand art: nous venons d'en manger chez lui une qui vaut
beaucoup mieux que celle-ci.»
«À ces paroles, la grand'mère regardant l'eunuque de travers:
«Comment, Schaban, lui dit-elle avec colère, vous a-t-on commis la
garde de mon petit-fils pour le mener manger chez des pâtissiers
comme un gueux? - Madame, répondit l'eunuque, il est bien vrai que
nous nous sommes entretenus quelque temps avec un pâtissier; mais
nous n'avons pas mangé chez lui. - Pardonnez-moi, interrompit
Agib, nous sommes entrés dans sa boutique, et nous y avons mangé
d'une tarte à la crème.» La dame, plus irritée qu'auparavant
contre l'eunuque, se leva de table assez brusquement, courut à la
tente de Schemseddin Mohammed, qu'elle informa du délit de
l'eunuque, dans des termes plus propres à animer le vizir contre
le délinquant qu'à lui faire excuser sa faute.
«Schemseddin Mohammed, qui était naturellement emporté, ne perdit
pas une si belle occasion de se mettre en colère. Il se rendit à
l'instant sous la tente de sa belle-soeur, et dit à l'eunuque:
«Quoi! malheureux, tu as la hardiesse d'abuser de la confiance que
j'ai en toi!» Schaban, quoique suffisamment convaincu par le
témoignage d'Agib, prit le parti de nier encore le fait. Mais
l'enfant soutenant toujours le contraire: «Mon grand-père, dit-il
à Schemseddin Mohammed, je vous assure que nous avons si bien
mangé l'un et l'autre, que nous n'avons pas besoin de souper. Le
pâtissier nous a même régalés d'une grande porcelaine de sorbet. -
Hé bien! méchant esclave, s'écria le vizir en se tournant vers
l'eunuque, après cela, ne veux-tu pas convenir que vous êtes
entrés tous deux chez un pâtissier, et que vous y avez mangé?»
Schaban eut encore l'effronterie de jurer que cela n'était pas
vrai. «Tu es un menteur, lui dit alors le vizir, je crois plutôt
mon petit-fils que toi. Néanmoins, si tu peux manger toute cette
tarte à la crème qui est sur cette table, je serai persuadé que tu
dis la vérité.»
«Schaban, quoiqu'il en eût jusqu'à la gorge, se soumit à cette
épreuve, et prit un morceau de la tarte à la crème; mais il fut
obligé de le retirer de sa bouche, car le coeur lui souleva. Il ne
laissa pas pourtant de mentir encore, en disant qu'il avait tant
mangé le jour précédent, que l'appétit ne lui était pas encore
revenu. Le vizir, irrité de tous les mensonges de l'eunuque, et
convaincu qu'il était coupable, le fit coucher par terre et
commanda qu'on lui donnât la bastonnade. Le malheureux poussa de
grands cris en souffrant ce châtiment et confessa la vérité. «Il
est vrai, s'écria-t-il, que nous avons mangé une tarte à la crème
chez un pâtissier, et elle était cent fois meilleure que celle qui
est sur cette table.»
«La veuve de Noureddin Ali crut que c'était par dépit contre elle
et pour la mortifier que Schaban louait la tarte du pâtissier;
c'est pourquoi s'adressant à lui: «Je ne puis croire, dit-elle,
que les tartes à la crème de ce pâtissier soient plus excellentes
que les miennes. Je veux, m'en éclaircir; tu sais où il demeure,
va chez lui et m'apporte une tarte à la crème tout à l'heure.» En
parlant ainsi, elle fit donner de l'argent à l'eunuque pour
acheter la tarte, et il partit. Étant arrivé à la boutique de
Bedreddin: «Bon pâtissier, lui dit-il, tenez, voilà de l'argent,
donnez-moi une tarte à la crème, une de nos dames souhaite d'en
goûter.» Il y en avait alors de toutes chaudes; Bedreddin choisit
la meilleure, et la donnant à l'eunuque: «Prenez celle-ci, dit-il,
je vous la garantis excellente, et je puis vous assurer que
personne au monde n'est capable d'en faire de semblables, si ce
n'est ma mère, qui vit peut-être encore.»
«Schaban revint en diligence sous les tentes avec sa tarte à la
crème. Il la présenta à la veuve de Noureddin, qui la prit avec
empressement. Elle en rompit un morceau pour le manger; mais elle
ne l'eut pas plus tôt porté à sa bouche qu'elle fit un grand cri
et qu'elle tomba évanouie. Schemseddin Mohammed, qui était
présent, fut extrêmement étonné de cet accident. Il jeta de l'eau
lui-même au visage de sa belle-soeur, et s'empressa fort à la
secourir. Dès qu'elle fut revenue de sa faiblesse: «Ô Dieu!
s'écria-t-elle, il faut que ce soit mon fils, mon cher fils
Bedreddin, qui ait fait cette tarte.»
La clarté du jour, en cet endroit, vint imposer silence à
Scheherazade. Le sultan des Indes se leva pour faire sa prière et
alla tenir son conseil, et, la nuit suivante, la sultane
poursuivit ainsi l'histoire de Bedreddin Hassan: