«Commandeur des croyants, poursuivit le vizir Giafar, Agib, étonné
d'entendre ce que lui disait Bedreddin, répondit: «Il y a de
l'excès dans l'amitié que vous me témoignez, et je ne veux point
entrer chez vous que vous ne vous soyez engagé par serment à ne me
pas suivre quand j'en serai sorti. Si vous me le promettez et que
vous soyez homme de parole, je vous reviendrai voir encore demain,
pendant que le vizir mon aïeul achètera de quoi faire présent au
sultan d'Égypte. - Mon petit seigneur, reprit Bedreddin Hassan, je
ferai tout ce que vous m'ordonnerez.» À ces mots, Agib et
l'eunuque entrèrent dans la boutique.
«Bedreddin leur servit aussitôt une tarte à la crème, qui n'était
pas moins délicate ni moins excellente que celle qu'il leur avait
présentée la première fois. «Venez, lui dit Agib, asseyez-vous
auprès de moi et mangez avec nous.» Bedreddin s'étant assis,
voulut embrasser Agib pour lui marquer la joie qu'il avait de se
voir à ses côtés; mais Agib le repoussa en lui disant: «Tenez-vous
en repos, votre amitié est trop vive. Contentez-vous de me
regarder et de m'entretenir.» Bedreddin obéit et se mit à chanter
une chanson dont il composa sur-le-champ les paroles à la louange
d'Agib; il ne mangea point, et ne fit autre chose que servir ses
hôtes. Lorsqu'ils eurent achevé de manger, il leur présenta à
laver et une serviette très-blanche pour s'essuyer les mains. Il
prit ensuite un vase de sorbet[46], et leur en prépara plein une
grande porcelaine, où il mit de la neige fort propre. Puis,
présentant la porcelaine au petit Agib: «Prenez, lui dit-il; c'est
un sorbet de rose, le plus délicieux qu'on puisse trouver dans
toute cette ville; jamais vous n'en avez goûté de meilleur.» Agib
en ayant bu avec plaisir, Bedreddin Hassan reprit la porcelaine et
la présenta aussi à l'eunuque, qui but à longs traits toute la
liqueur jusqu'à la dernière goutte.
«Enfin Agib et son gouverneur, rassasiés, remercièrent le
pâtissier de la bonne chère qu'il leur avait faite, et se
retirèrent en diligence parce qu'il était déjà un peu tard. Ils
arrivèrent sous les tentes de Schemseddin Mohammed, et allèrent
d'abord à celle des dames. La grand'mère d'Agib fut ravie de le
revoir, et comme elle avait toujours son fils Bedreddin dans
l'esprit, elle ne put retenir ses larmes en embrassant Agib. «Ah!
mon fils, lui dit-elle, ma joie serait parfaite si j'avais le
plaisir d'embrasser votre père Bedreddin Hassan comme je vous
embrasse.» Elle se mettait alors à table pour souper; elle le fit
asseoir auprès d'elle, lui fit plusieurs questions sur sa
promenade, et en lui disant qu'il ne devait manquer d'appétit,
elle lui servit un morceau d'une tarte à la crème, qu'elle avait
elle-même faite et qui était excellente, car on a déjà dit qu'elle
les savait mieux faire que les meilleurs pâtissiers. Elle en
présenta aussi à l'eunuque; mais ils avaient tellement mangé l'un
et l'autre chez Bedreddin, qu'ils n'en pouvaient pas seulement
goûter.»
Le jour, qui paraissait, empêcha Scheherazade d'en dire davantage
cette nuit; mais sur la fin de la suivante, elle continua son
récit dans ces termes: