LXXXIX NUIT.

«Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jeté les yeux

particulièrement sur Agib, se sentit aussitôt tout ému sans savoir

pourquoi. Il n'était pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante

beauté de ce jeune garçon: son trouble et son émotion avaient une

autre cause qui lui était inconnue: c'était la force du sang qui

agissait dans ce tendre père, lequel, interrompant ses

occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: «Mon

petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites-moi la grâce

d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma façon,

afin que pendant ce temps-là j'aie le plaisir de vous admirer à

mon aise.» Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que les

larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et se

tournant vers l'eunuque: «Ce bon homme, lui dit-il, a une

physionomie qui me plaît, et il me parle d'une manière si

affectueuse que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite.

Entrons, chez lui et mangeons de sa pâtisserie. - Ah! vraiment,

lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de vizir comme

vous entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger. Ne

croyez pas que je le souffre. - Hélas! mon petit seigneur, s'écria

alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre

conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté.» Puis,

s'adressant à l'eunuque: «Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empêchez pas

ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande. Ne me

donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur

d'entrer avec lui chez moi, et par là vous ferez connaître si vous

êtes brun au-dehors comme la châtaigne, vous êtes blanc aussi au-

dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le

secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes?» L'eunuque se

mit à rire à ce discours, et demanda à Bedreddin ce que c'était

que ce secret. «Je vais vous l'apprendre,» répondit-il. Aussitôt

il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs, disant que

c'était par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes

et de tous les grands, était en sûreté. L'eunuque fut charmé de

ces vers, et cessant de résister aux prières de Bedreddin, laissa

entrer Agib en sa boutique et y entra aussi lui-même.

«Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d'avoir obtenu ce qu'il

avait désiré avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il

avait interrompu: «Je faisais, dit-il, des tartes à la crème; il

faut, s'il vous plaît, que vous en mangiez; je suis persuadé que

vous les trouverez excellentes, car ma mère, qui les fait

admirablement bien, m'a appris à les faire, et l'on vient en

prendre chez moi de tous les endroits de cette ville.» En achevant

ces mots, il tira du four une tarte à la crème, et après avoir mis

dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant

Agib, qui la trouva délicieuse. L'eunuque, à qui Bedreddin en

présenta, en porta le même jugement.

«Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait

Agib avec une grande attention, et se représentant, en le

regardant, qu'il avait peut-être un semblable fils de la charmante

épouse dont il avait été si tôt et si cruellement séparé, cette

pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparait à

taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage à

Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa

curiosité, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner

sous les tentes de son aïeul, l'emmena dès qu'il eut mangé.

Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil; il

ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.»

Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, cessa

de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva résolu de

l'entendre tout entière, et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce

temps-là.

Les mille et une nuits - Tome premier · 第 95 / 157 题