«Bedreddin Hassan, poursuivit le vizir Giafar, ayant jeté les yeux
particulièrement sur Agib, se sentit aussitôt tout ému sans savoir
pourquoi. Il n'était pas frappé, comme le peuple, de l'éclatante
beauté de ce jeune garçon: son trouble et son émotion avaient une
autre cause qui lui était inconnue: c'était la force du sang qui
agissait dans ce tendre père, lequel, interrompant ses
occupations, s'approcha d'Agib et lui dit d'un air engageant: «Mon
petit seigneur, qui m'avez gagné l'âme, faites-moi la grâce
d'entrer dans ma boutique et de manger quelque chose de ma façon,
afin que pendant ce temps-là j'aie le plaisir de vous admirer à
mon aise.» Il prononça ces paroles avec tant de tendresse que les
larmes lui en vinrent aux yeux. Le petit Agib en fut touché, et se
tournant vers l'eunuque: «Ce bon homme, lui dit-il, a une
physionomie qui me plaît, et il me parle d'une manière si
affectueuse que je ne puis me défendre de faire ce qu'il souhaite.
Entrons, chez lui et mangeons de sa pâtisserie. - Ah! vraiment,
lui dit l'esclave, il ferait beau voir qu'un fils de vizir comme
vous entrât dans la boutique d'un pâtissier pour y manger. Ne
croyez pas que je le souffre. - Hélas! mon petit seigneur, s'écria
alors Bedreddin Hassan, on est bien cruel de confier votre
conduite à un homme qui vous traite avec tant de dureté.» Puis,
s'adressant à l'eunuque: «Mon bon ami, ajouta-t-il, n'empêchez pas
ce jeune seigneur de m'accorder la grâce que je lui demande. Ne me
donnez pas cette mortification. Faites-moi plutôt l'honneur
d'entrer avec lui chez moi, et par là vous ferez connaître si vous
êtes brun au-dehors comme la châtaigne, vous êtes blanc aussi au-
dedans comme elle. Savez-vous bien, poursuivit-il, que je sais le
secret de vous rendre blanc, de noir que vous êtes?» L'eunuque se
mit à rire à ce discours, et demanda à Bedreddin ce que c'était
que ce secret. «Je vais vous l'apprendre,» répondit-il. Aussitôt
il lui récita des vers à la louange des eunuques noirs, disant que
c'était par leur ministère que l'honneur des sultans, des princes
et de tous les grands, était en sûreté. L'eunuque fut charmé de
ces vers, et cessant de résister aux prières de Bedreddin, laissa
entrer Agib en sa boutique et y entra aussi lui-même.
«Bedreddin Hassan sentit une extrême joie d'avoir obtenu ce qu'il
avait désiré avec tant d'ardeur, et se remettant au travail qu'il
avait interrompu: «Je faisais, dit-il, des tartes à la crème; il
faut, s'il vous plaît, que vous en mangiez; je suis persuadé que
vous les trouverez excellentes, car ma mère, qui les fait
admirablement bien, m'a appris à les faire, et l'on vient en
prendre chez moi de tous les endroits de cette ville.» En achevant
ces mots, il tira du four une tarte à la crème, et après avoir mis
dessus des grains de grenade et du sucre, il la servit devant
Agib, qui la trouva délicieuse. L'eunuque, à qui Bedreddin en
présenta, en porta le même jugement.
«Pendant qu'ils mangeaient tous deux, Bedreddin Hassan examinait
Agib avec une grande attention, et se représentant, en le
regardant, qu'il avait peut-être un semblable fils de la charmante
épouse dont il avait été si tôt et si cruellement séparé, cette
pensée fit couler de ses yeux quelques larmes. Il se préparait à
taire des questions au petit Agib sur le sujet de son voyage à
Damas, mais cet enfant n'eut pas le temps de satisfaire sa
curiosité, parce que l'eunuque, qui le pressait de s'en retourner
sous les tentes de son aïeul, l'emmena dès qu'il eut mangé.
Bedreddin Hassan ne se contenta pas de les suivre de l'oeil; il
ferma sa boutique promptement et marcha sur leurs pas.»
Scheherazade, en cet endroit, remarquant qu'il était jour, cessa
de poursuivre cette histoire. Schahriar se leva résolu de
l'entendre tout entière, et de laisser vivre la sultane jusqu'à ce
temps-là.