Sire, le grand vizir Giafar poursuivant son histoire: «Schemseddin
Mohammed, continua-t-il, crut que le bossu extravaguait quand il
l'entendit parler de cette sorte, et il lui dit: «Ôtez-vous de là,
mettez-vous sur vos pieds. - Je m'en garderai bien, repartit le
bossu, à moins que le soleil ne soit levé. Sachez qu'étant venu
ici hier au soir, il parut tout à coup devant moi un chat noir,
qui devint insensiblement gros comme un buffle; je n'ai pas oublié
ce qu'il m'a dit; c'est pourquoi allez à vos affaires et me
laissez ici.» Le vizir, au lieu de se retirer, prit le bossu par
les pieds et l'obligea de se relever. Cela étant fait, le bossu
sortit en courant de toute sa force sans regarder derrière lui. Il
se rendit au palais, se fit présenter au sultan d'Égypte, et le
divertit fort en lui racontant le traitement que lui avait fait le
génie.
«Schemseddin Mohammed retourna dans la chambre de sa fille, plus
étonné et plus incertain qu'auparavant de ce qu'il voulait savoir.
«Hé bien, fille abusée, lui dit-il, ne pouvez-vous m'éclaircir
davantage sur une aventure qui me rend interdit et confus? -
Seigneur, lui répondit-elle, je ne puis vous apprendre autre chose
que ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire. Mais voici,
ajouta-t-elle, l'habillement de mon époux, qu'il a laissé sur
cette chaise; il vous donnera peut-être les éclaircissements que
vous cherchez.» En disant ces paroles elle présenta le turban de
Bedreddin au vizir qui le prit et qui, après l'avoir bien examiné
de tous côtés: «Je le prendrais, dit-il, pour un turban de vizir
s'il n'était à la mode de Moussoul.» Mais s'apercevant qu'il y
avait quelque chose de cousu entre l'étoffe et la doublure, il
demanda des ciseaux, et ayant décousu, il trouva un papier plié.
C'était le cahier que Noureddin Ali avait donné en mourant à
Bedreddin son fils, qui l'avait caché en cet endroit pour mieux le
conserver. Schemseddin Mohammed ayant ouvert le cahier, reconnut
le caractère de son frère Noureddin Ali, et lut ce titre: _Pour
mon fils Bedreddin Hassan_. Avant qu'il pût faire ses réflexions,
sa fille lui mit entre les mains la bourse qu'elle avait trouvée
sous l'habit. Il l'ouvrit aussi, et elle était remplie de sequins,
comme je l'ai déjà dit: car, malgré les largesses que Bedreddin
Hassan avait faites, elle était toujours demeurée pleine par les
soins du génie et de la fée. Il lut ces mots sur l'étiquette de la
bourse: _Mille sequins appartenant au juif Isaac; _et ceux-ci au-
dessous, que le juif avait écrits avant que de se séparer de
Bedreddin Hassan: _Livrés à Bedreddin Hassan pour le chargement
qu'il m'a vendu du premier des vaisseaux qui ont ci-devant
appartenu à Noureddin Ali, son père, d'heureuse mémoire, lorsqu'il
aura abordé en ce port._ Il n'eut pas achevé celle lecture, qu'il
fit un grand cri et s'évanouit.»
Scheherazade voulait continuer, mais le jour parut, et le sultan
des Indes se leva, résolu d'entendre la fin de cette histoire.