Sire, dit-elle, après que Bedreddin Hassan se fut opiniâtré à
soutenir que tout ce qu'il avait dit était véritable, il se leva
pour entrer dans la ville, et tout le monde le suivait en criant:
C'est un fou! c'est un fou! À ces cris, les uns mirent la tête aux
fenêtres, les autres se présentèrent à leurs portes, et d'autres,
se joignant à ceux qui environnaient Bedreddin, criaient comme
eux: C'est un fou, sans savoir de quoi il s'agissait. Dans
l'embarras où était ce jeune homme, il arriva devant la maison
d'un pâtissier qui ouvrait sa boutique, et il entra dedans pour se
dérober aux huées du peuple qui le suivait.
Ce pâtissier avait été autrefois chef d'une troupe de vagabonds
qui détroussaient les caravanes, et quoiqu'il fût venu s'établir à
Damas, où il ne donnait aucun sujet de plainte contre lui, il ne
laissait pas d'être craint de tous ceux qui le connaissaient.
C'est pourquoi dès le premier regard qu'il jeta sur la populace
qui suivait Bedreddin, il la dissipa. Le pâtissier, voyant qu'il
n'y avait plus personne, fit plusieurs questions au jeune homme;
il lui demanda qui il était et ce qui l'avait amené à Damas.
Bedreddin Hassan ne lui cacha ni sa naissance, ni la mort du grand
vizir son père. Il lui conta ensuite de quelle manière il était
sorti de Balsora, et comment, après s'être endormi la nuit
précédente sur le tombeau de son père, il s'était trouvé, à son
réveil, au Caire, où il avait épousé une dame. Enfin, il lui
marqua la surprise où il était de se voir à Damas sans pouvoir
comprendre toutes ces merveilles.
«Votre histoire est des plus surprenantes, lui dit le pâtissier;
mais, si vous voulez suivre mon conseil, vous ne ferez confidence
à personne de toutes les choses que vous venez de me dire, et vous
attendrez patiemment que le ciel daigne finir les disgrâces dont
il permet que vous soyez affligé. Vous n'avez qu'à demeurer avec
moi jusqu'à ce temps-là, et comme je n'ai pas d'enfants, je suis
prêt à vous reconnaître pour mon fils, si vous y consentez. Après
que je vous aurai adopté, vous irez librement par la ville et vous
ne serez plus exposé aux insultes de la populace.»
Quoique cette adoption ne fît pas honneur au fils d'un grand
vizir, Bedreddin ne laissa pas d'accepter la proposition du
pâtissier, jugeant bien que c'était le meilleur parti qu'il devait
prendre dans la situation où était sa fortune. Le pâtissier le fit
habiller, prit des témoins, et alla déclarer devant un cadi qu'il
le reconnaissait pour son fils; après quoi Bedreddin demeura chez
lui sous le simple nom de Hassan, et apprit la pâtisserie.
Pendant que cela se passait, à Damas, la fille de Schemseddin
Mohammed se réveilla, et, ne trouvant pas Bedreddin auprès d'elle,
crut qu'il s'était levé sans vouloir interrompre son repos et
qu'il reviendrait bientôt. Elle attendait son retour, lorsque le
vizir Schemseddin Mohammed son père, vivement touché de l'affront
qu'il croyait avoir reçu du sultan d'Égypte, vint frapper à la
porte de son appartement, résolu de pleurer avec elle sa triste
destinée. Il l'appela par son nom, et elle n'eut pas plus tôt
entendu sa voix qu'elle se leva pour lui ouvrir la porte. Elle lui
baisa la main et le reçut d'un air si satisfait, que le vizir, qui
s'attendait à la trouver baignée de pleurs et aussi affligée que
lui, en fut extrêmement surpris. «Malheureuse! lui dit-il en
colère, est-ce ainsi que tu parais devant moi? Après l'affreux
sacrifice que tu viens de consommer, peux tu m'offrir un visage si
content!»
Scheherazade cessa de parler en cet endroit, parce que le jour
parut. La nuit suivante, elle reprit son discours et dit au sultan
des Indes: