Sire, le grand vizir Giafar poursuivant l'histoire qu'il racontait
au calife: «Deux ans après, dit-il, que Bedreddin Hassan eut été
mis entre les mains de ce maître, qui lui enseigna parfaitement
bien à lire, il apprit l'Alcoran par coeur; Noureddin Ali, son
père, lui donna ensuite d'autres maîtres qui cultivèrent son
esprit de telle sorte, qu'à l'âge de douze ans il n'avait plus
besoin de leurs secours. Alors, comme tous les traits de son
visage étaient formés, il faisait l'admiration de tous ceux qui le
regardaient.
«Jusque là, Noureddin Ali n'avait songé qu'à le faire étudier, et
ne l'avait point encore montré dans le monde. Il le mena au palais
pour lui procurer l'honneur de faire la révérence au sultan, qui
le reçut très-favorablement. Les premiers qui le virent dans les
rues furent si charmés de sa beauté qu'ils en firent des
exclamations de surprise et qu'ils lui donnèrent mille
bénédictions.
«Comme son père se proposait de le rendre capable de remplir un
jour sa place, il n'épargna rien pour cela, et il le fit entrer
dans les affaires les plus difficiles, afin de l'y accoutumer de
bonne heure. Enfin, il ne négligeait aucune chose pour
l'avancement d'un fils qui lui était si cher, et il commençait à
jouir déjà du fruit de ses peines lorsqu'il fut attaqué tout à
coup d'une maladie dont la violence fut telle, qu'il sentit fort
bien qu'il n'était pas éloigné du dernier de ses jours. Aussi ne
se flatta-t-il pas, et il se disposa d'abord à mourir en vrai
musulman. Dans ce moment précieux, il n'oublia pas son cher fils
Bedreddin; il le fit appeler et lui dit: «Mon fils, vous voyez que
le monde est périssable; il n'y a que celui où je vais bientôt
passer qui soit véritablement durable. Il faut que vous commenciez
dès à présent à vous mettre dans les mêmes dispositions que moi;
préparez-vous à faire ce passage sans regret et sans que votre
conscience puisse rien vous reprocher sur les devoirs d'un
musulman ni sur ceux d'un parfait honnête homme. Pour votre
religion, vous en êtes suffisamment instruit et par ce que vous en
ont appris vos maîtres et par vos lectures. À l'égard de l'honnête
homme, je vais vous donner quelques instructions que vous tâcherez
de mettre à profit. Comme il est nécessaire de se connaître soi-
même et que vous ne pouvez bien avoir cette connaissance que vous
ne sachiez qui je suis, je vais vous l'apprendre.
«J'ai pris naissance en Égypte, poursuivit-il; mon père, votre
aïeul, était premier ministre du sultan du royaume. J'ai moi-même
eu l'honneur d'être un des vizirs de ce même sultan avec mon frère
votre oncle, qui, je crois, vit encore, et qui se nomme
Schemseddin Mohammed. Je fus obligé de me séparer de lui, et je
vins en ce pays où je suis parvenu au rang que j'ai tenu jusqu'à
présent. Mais vous apprendrez toutes ces choses plus amplement
dans un cahier que j'ai à vous donner.»
«En même temps, Noureddin Ali tira ce cahier qu'il avait écrit de
sa propre main et qu'il portait toujours sur soi, et le donnant à
Bedreddin Hassan: «Prenez, lui dit-il, vous le lirez à votre
loisir; vous y trouverez entre autres choses, le jour de mon
mariage et celui de votre naissance. Ce sont des circonstances
dont vous aurez peut-être besoin dans la suite, et qui doivent
vous obliger à le garder avec soin.» Bedreddin Hassan,
sensiblement affligé de voir son père dans l'état où il était,
touché de ses discours, reçut le cahier, les larmes aux yeux, en
lui promettant de ne s'en dessaisir jamais.
«En ce moment, il prit à Noureddin Ali une faiblesse qui fit
croire qu'il allait expirer. Mais il revint à lui, et reprenant la
parole: «Mon fils, dit-il, la première maxime que j'ai à vous
enseigner, c'est de ne vous pas abandonner au commerce de toutes
sortes de personnes. Le moyen de vivre en sûreté, c'est de se
donner entièrement à soi-même et de ne se pas communiquer
facilement.
«La seconde, de ne faire violence à qui que ce soit, car en ce
cas, tout le monde se révolterait contre vous, et vous devez
regarder le monde comme un créancier à qui vous devez de la
modération, de la compassion et de la tolérance.
«La troisième, de ne dire mot quand on vous chargera d'injures: On
est hors de danger, dit le proverbe, lorsque l'on garde le
silence. C'est particulièrement en cette occasion que vous devez
le pratiquer. Vous savez aussi à ce sujet qu'un de nos poètes a
dit que le silence est l'ornement et la sauvegarde de la vie,
qu'il ne faut pas, en parlant, ressembler à la pluie d'orage qui
gâte tout. On ne s'est jamais repenti de s'être tu, au lieu que
l'on a souvent été fâché d'avoir parlé.
«La quatrième, de ne pas boire de vin, car c'est la source de tous
les vices.
«La cinquième, de bien ménager vos biens: si vous ne les dissipez
pas, ils vous serviront à vous préserver de la nécessité; il ne
faut pas pourtant en avoir trop ni être avare: pour peu que vous
en ayez et que vous le dépensiez à propos, vous aurez beaucoup
d'amis; mais si, au contraire, vous avez de grandes richesses et
que vous en fassiez mauvais usage, tout le monde s'éloignera de
vous et vous abandonnera.»
«Enfin Noureddin Ali continua jusqu'au dernier moment de sa vie à
donner de bons conseils à son fils; et quand il fut mort on lui
fit des obsèques magnifiques...» Scheherazade, à ces paroles,
apercevant le jour, cessa de parler et remit au lendemain la suite
de cette histoire.