Dinarzade ne fut pas plus diligente cette nuit que la dernière, et
il était presque jour lorsqu'elle dit à la sultane: Ma chère
soeur, si vous ne dormez pas, je vous supplie de m'apprendre ce
qui se passa dans le beau château où vous nous laissâtes hier. -
Je vais vous le dire, répondit Scheherazade, et s'adressant au
sultan: Sire, poursuivit-elle, le prince calender reprit sa
narration dans ces termes:
«Lorsque j'eus achevé de raconter mon histoire aux quarante dames,
quelques-unes de celles qui étaient assises le plus près de moi
demeurèrent pour m'entretenir, pendant que d'autres, voyant qu'il
était nuit, se levèrent pour aller quérir des bougies. Elles en
apportèrent une prodigieuse quantité, qui répara merveilleusement
la clarté du jour; mais elles les disposaient avec tant de
symétrie qu'il semblait qu'on n'en pouvait moins souhaiter.
«D'autres dames servirent une table de fruits secs, de confitures
et d'autres mets propres à boire, et garnirent un buffet de
plusieurs sortes de vins et de liqueurs, et d'autres enfin
parurent avec des instruments de musique. Quand tout fut prêt,
elles m'invitèrent à me mettre à table. Les dames s'y assirent
avec moi, et nous y demeurâmes assez longtemps: celles qui
devaient jouer des instruments et les accompagner de leurs voix se
levèrent et firent un concert charmant. Les autres commencèrent
une espèce de bal et dansèrent deux à deux, les unes après les
autres, de la meilleure grâce du monde.
«Il était plus de minuit lorsque tous ces divertissements
finirent. Alors une des dames prenant la parole, me dit: «Vous
êtes fatigué du chemin que vous avez fait aujourd'hui: il est
temps que vous vous reposiez. Votre appartement est préparé, mais
avant de vous y retirer, choisissez de nous toutes celle qui vous
plaira davantage, et la menez coucher avec vous.» Je répondis que
je me garderais bien de faire le choix qu'elles me proposaient;
qu'elles étaient toutes également belles, spirituelles, dignes de
mes respects et de mes services, et que je ne commettrais pas
l'incivilité d'en préférer une aux autres.
«La même dame qui m'avait parlé reprit: «Nous sommes très-
persuadées de votre honnêteté, et nous voyons bien que la crainte
de faire naître de la jalousie entre nous vous retient; mais que
cette discrétion ne vous arrête pas: nous vous avertissons que le
bonheur de celle que vous choisirez ne fera point de jalouses, car
nous sommes convenues que tous les jours nous aurions l'une après
l'autre le même honneur, et qu'au bout des quarante jours ce sera
à recommencer. Choisissez donc librement, et ne perdez pas un
temps que vous devez donner au repos, dont vous avez besoin.»
«Il fallut céder à leurs instances; je présentai la main à la dame
qui portait la parole pour les autres, elle me donna la sienne, et
on nous conduisit à un appartement magnifique. On nous y laissa
seuls, et les autres dames se retirèrent dans les leurs......»
Mais il est jour, sire, dit Scheherazade au sultan, et votre
majesté voudra bien me permettre de laisser le prince calender
avec sa dame. Schahriar ne répondit rien, mais il dit en lui-même
en se levant. Il faut avouer que le conte est parfaitement beau:
j'aurais le plus grand tort du monde de ne me pas donner le loisir
de l'entendre jusqu'à la fin.