Dinarzade ne manqua pas d'appeler la sultane de meilleure heure
que le jour précédent. Ma chère soeur, lui dit-elle, si vous ne
dormez pas, reprenez, je vous prie, le conte du second calender. -
J'y consens, répondit Scheherazade. En même temps elle le continua
dans ces termes:
«Me voilà donc, madame, dit le calender, seul, blessé, destitué de
tout secours, dans un pays qui m'était inconnu. Je n'osai
reprendre le grand chemin, de peur de retomber entre les mains de
ces voleurs. Après avoir bandé ma plaie, qui n'était pas
dangereuse, je marchai le reste du jour et j'arrivai au pied d'une
montagne, où j'aperçus à demi-côte l'ouverture d'une grotte: j'y
entrai et j'y passai la nuit peu tranquillement, après avoir mangé
quelques fruits que j'avais cueillis en mon chemin.
«Je continuai de marcher le lendemain et les jours suivants, sans
trouver d'endroit où m'arrêter. Mais au bout d'un mois je
découvris une grande ville très-peuplée et située d'autant plus
avantageusement qu'elle était arrosée, aux environs, de plusieurs
rivières, et qu'il y régnait un printemps perpétuel.
«Les objets agréables qui se présentèrent alors à mes yeux me
causèrent de la joie, et suspendirent pour quelques moments la
tristesse mortelle où j'étais de me voir en l'état où je me
trouvais. J'avais le visage, les mains et les pieds d'une couleur
basanée, car le soleil me les avait brûlés, et à force de marcher,
ma chaussure s'était usée, et j'avais été réduit à marcher nu-
pieds: outre cela, mes habits étaient tout en lambeaux.
«J'entrai dans la ville pour prendre langue et m'informer du lieu
où j'étais; je m'adressai à un tailleur qui travaillait à sa
boutique. À ma jeunesse et à mon air qui marquait autre chose que
ce que je paraissais, il me fit asseoir près de lui. Il me demanda
qui j'étais, d'où je venais et ce qui m'avait amené. Je ne lui
déguisai rien de tout ce qui m'était arrivé, et je ne fis pas même
difficulté de lui découvrir ma condition.
«Le tailleur m'écouta avec attention, mais lorsque j'eus achevé de
parler, au lieu de me donner de la consolation, il augmenta mes
chagrins. «Gardez-vous bien, me dit-il, de faire confidence à
personne de ce que vous venez de m'apprendre, car le prince qui
règne en ces lieux est le plus grand ennemi qu'ait le roi votre
père, et il vous ferait sans doute quelque outrage, s'il était
informé de votre arrivée en cette ville. Je ne doutai point de la
sincérité du tailleur quand il m'eut nommé le prince. Mais comme
l'inimitié qui est entre mon père et lui n'a pas de rapport avec
mes aventures, vous trouverez bon, madame, que je la passe sous
silence.
«Je remerciai le tailleur de l'avis qu'il me donnait, et lui
témoignai que je me remettais entièrement à ses bons conseils et
que je n'oublierais jamais le plaisir qu'il me ferait. Comme il
jugea que je ne devais pas manquer d'appétit, il me fit apporter à
manger et m'offrit même un logement chez lui, ce que j'acceptai.
«Quelques jours après mon arrivée, remarquant que j'étais assez
remis de la fatigue du long et pénible voyage que je venais de
faire, et n'ignorant pas que la plupart des princes de notre
religion, par précaution contre les revers de la fortune,
apprennent quelque art ou quelque métier, pour s'en servir en cas
de besoin, il me demanda si j'en savais quelqu'un dont je pusse
vivre sans être à charge à personne. Je lui répondis que je savais
l'un et l'autre droits, que j'étais grammairien, poète, etc., et
surtout que j'écrivais parfaitement bien. «Avec tout ce que vous
venez de dire, répliqua-t-il, vous ne gagnerez pas dans ce pays-ci
de quoi vous avoir un morceau de pain: rien n'est ici plus inutile
que ces sortes de connaissances. Si vous voulez suivre mon
conseil, ajouta-t-il, vous prendrez un habit court, et comme vous
me paraissez robuste et d'une bonne constitution, vous irez dans
la forêt prochaine faire du bois à brûler: vous viendrez l'exposer
en vente à la place, et je vous assure que vous vous ferez un
petit revenu dont vous vivrez indépendamment de personne. Par ce
moyen, vous vous mettrez en état d'attendre que le ciel vous soit
favorable et qu'il dissipe le nuage de mauvaise fortune qui
traverse le bonheur de votre vie et vous oblige à cacher votre
naissance. Je me charge de vous faire trouver une corde et une
cognée.»
«La crainte d'être reconnu et la nécessité de vivre me
déterminèrent à prendre ce parti, malgré la bassesse et la peine
qui y étaient attachées.
«Dès le jour suivant, le tailleur m'acheta une cognée et une corde
avec un habit court, et me recommandant à de pauvres habitants qui
gagnaient leur vie de la même manière, il les pria de me mener
avec eux. Ils me conduisirent à la forêt, et dès le premier jour,
j'en rapportai sur ma tête une grosse charge de bois, que je
vendis une demi-pièce de monnaie d'or du pays, car, quoique la
forêt ne fût pas éloignée, le bois ne laissait pas d'être cher en
cette ville, à cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en
aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au
tailleur l'argent qu'il avait avancé pour moi.
«Il y avait plus d'une année que je vivais de cette sorte
lorsqu'un jour, ayant pénétré dans la forêt plus avant que de
coutume, j'arrivai dans un endroit fort agréable, où je me mis à
couper du bois. En arrachant une racine d'arbre, j'aperçus un
anneau de fer attaché à une trappe de même métal; j'ôtai aussitôt
la terre qui la couvrait, je la levai, et je vis un escalier par
où je descendis avec ma cognée.
«Quand je fus au bas de l'escalier, je me trouvai dans un vaste
palais, qui me causa une grande admiration par la lumière qui
l'éclairait, comme s'il eût été sur la terre dans l'endroit le
mieux exposé. Je m'avançai par une galerie soutenue de colonnes de
jaspe, avec des bases et des chapiteaux d'or massif; mais voyant
venir au-devant de moi une dame, elle me parut avoir un air si
noble, si aisé, et une beauté si extraordinaire, que, détournant
mes yeux de tout autre objet, je m'attachai uniquement à la
regarder.»
Là, Scheherazade cessa de parler, parce qu'elle vit qu'il était
jour. Ma chère soeur, dit alors Dinarzade, je vous avoue que je
suis fort contente de ce que vous avez raconté aujourd'hui, et je
m'imagine que ce qui vous reste à raconter n'est pas moins
merveilleux. - Vous ne vous trompez pas, répondit la sultane, car
la suite de l'histoire de ce second calender est plus digne de
l'attention du sultan mon seigneur que tout ce qu'il a entendu
jusqu'à présent. - J'en doute, dit Schahriar en se levant; mais
nous verrons cela demain.