Le lendemain, Dinarzade, réveillée par l'impatience d'entendre la
suite de l'histoire commencée, dit à la sultane: Au nom de Dieu,
ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de nous conter ce
que firent ces trois belles dames de toutes les provisions
qu'Amine avait achetées. - Vous l'allez savoir, répondit
Scheherazade, si vous voulez m'écouter avec attention. En même
temps elle reprit ce conte dans ces termes:
Le porteur, très-satisfait de l'argent qu'on lui avait donné,
devait prendre son panier et se retirer; mais il ne put s'y
résoudre: il se sentait malgré lui arrêté par le plaisir de voir
trois beautés si rares, et qui lui paraissaient également
charmantes; car Amine avait aussi ôté son voile, et il ne la
trouvait pas moins belle que les autres. Ce qu'il ne pouvait
comprendre, c'est qu'il ne voyait aucun homme dans cette maison.
Néanmoins la plupart des provisions qu'il avait apportées, comme
les fruits secs et les différentes sortes de gâteaux et de
confitures, ne convenaient proprement qu'à des gens qui voulaient
boire et se réjouir.
Zobéide crut d'abord que le porteur s'arrêtait pour prendre
haleine; mais voyant qu'il demeurait trop longtemps: «Qu'attendez-
vous? lui dit-elle; n'êtes-vous pas payé suffisamment? Ma soeur,
ajouta-t-elle, en s'adressant à Amine, donnez-lui encore quelque
chose: qu'il s'en aille content. - Madame, répondit le porteur, ce
n'est pas cela qui me retient; je ne suis que trop payé de ma
peine. Je vois bien que j'ai commis une incivilité en demeurant
ici plus que je ne devais; mais j'espère que vous aurez la bonté
de la pardonner à l'étonnement où je suis de ne voir aucun homme
avec trois dames d'une beauté si peu commune. Une compagnie de
femmes sans hommes est pourtant une chose aussi triste qu'une
compagnie d'hommes sans femmes.» Il ajouta à ce discours plusieurs
choses fort plaisantes pour prouver ce qu'il avançait. Il n'oublia
pas de citer ce qu'on disait à Bagdad: qu'on n'est pas bien à
table, si l'on n'y est quatre; et enfin il finit en concluant que
puisqu'elles étaient trois, elles avaient besoin d'un quatrième.
Les dames se prirent à rire du raisonnement du porteur. Après
cela, Zobéide lui dit d'un air sérieux: «Mon ami, vous poussez un
peu trop loin votre indiscrétion; mais, quoique vous ne méritiez
pas que j'entre dans aucun détail avec vous, je veux bien,
toutefois, vous dire que nous sommes trois soeurs, qui faisons si
secrètement nos affaires que personne n'en sait rien: nous avons
un trop grand sujet de craindre d'en faire part à des indiscrets;
et un bon auteur que nous avons lu, dit: «Garde ton secret et ne
le révèle à personne: qui le révèle n'en est plus le maître. Si
ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui à
qui tu l'auras confié pourra-t-il le contenir?»
«- Mesdames, reprit le porteur, à votre air seulement, j'ai jugé
d'abord que vous étiez des personnes d'un mérite très-rare; et je
m'aperçois que je ne me suis pas trompé. Quoique la fortune ne
m'ait pas donné assez de biens pour m'élever à une profession au-
dessus de la mienne, je n'ai pas laissé de cultiver mon esprit
autant que je l'ai pu, par la lecture des livres de science et
d'histoire; et vous me permettrez, s'il vous plaît, de vous dire
que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai
toujours heureusement pratiquée: «Nous ne cachons notre secret,
dit-il, qu'à des gens reconnus de tout le monde pour des
indiscrets qui abuseraient de notre confiance; mais nous ne
faisons nulle difficulté de le découvrir aux sages, parce que nous
sommes persuadés qu'ils sauront le garder.» Le secret, chez moi,
est dans une aussi grande sûreté que s'il était dans un cabinet
dont la clef fût perdue et la porte bien scellée.»
Zobéide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit; mais
jugeant qu'il avait envie d'être du régal qu'elles voulaient se
donner, elle lui repartit en souriant: «Vous savez que nous nous
préparons à nous régaler; mais vous savez en même temps que nous
avons fait une dépense considérable, et il ne serait pas juste
que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie.» La belle Safie
appuya le sentiment de sa soeur: «Mon ami, dit-elle au porteur,
n'avez-vous jamais ouï dire ce que l'on dit assez communément: «Si
vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous;
si vous n'apportez rien, retirez-vous avec rien?»
Le porteur, malgré sa rhétorique, aurait peut-être été obligé de
se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti,
n'eût dit à Zobéide et à Safie: «Mes chères soeurs, je vous
conjure de permettre qu'il demeure avec nous: il n'est pas besoin
de vous dire qu'il nous divertira; vous voyez bien qu'il en est
capable. Je vous assure que sans sa bonne volonté, sa légèreté et
son courage à me suivre, je n'aurais pu venir à bout de faire tant
d'emplettes en si peu de temps. D'ailleurs, si je vous répétais
toutes les douceurs qu'il m'a dites en chemin, vous seriez peu
surprises de la protection que je lui donne.»
À ces paroles d'Amine, le porteur, transporté de joie, se laissa
tomber sur les genoux, et baisa la terre aux pieds de cette
charmante personne; et en se relevant: «Mon aimable dame, lui dit-
il, vous avez commencé aujourd'hui mon bonheur, vous y mettez le
comble par une action si généreuse; je ne puis assez vous
témoigner ma reconnaissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il en
s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque vous me faites un
si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse, et que je me
considère comme un homme qui le mérite; non, je me regarderai
toujours comme le plus humble de vos esclaves.» En achevant ces
mots, il voulut rendre l'argent qu'il avait reçu; mais la grave
Zobéide lui ordonna de le garder: «Ce qui est une fois sorti de
nos mains, dit-elle pour récompenser ceux qui nous ont rendu
service, n'y retourne plus...»
L'aurore, qui parut, vint en cet endroit imposer silence à
Scheherazade.
Dinarzade, qui l'écoutait avec beaucoup d'attention, en fut fort
fâchée; mais elle eut sujet de s'en consoler, parce que le sultan,
curieux de savoir ce qui se passerait entre les trois belles dames
et le porteur, remit la suite de cette histoire à la nuit
suivante, et se leva pour aller s'acquitter de ses fonctions
ordinaires.