Dinarzade, réveillée avant le jour, adressa ces paroles à la
sultane: Ma soeur, si vous ne dormez pas, je vous prie de
poursuivre l'histoire que vous commençâtes hier. Scheherazade
aussitôt la continua de cette manière:
Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on
ouvrît la porte de l'hôtel, le porteur faisait mille réflexions.
Il était étonné qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, fît
l'office de pourvoyeur: car enfin il jugeait bien que ce n'était
pas une esclave: il lui trouvait l'air trop noble pour penser
qu'elle ne fut pas libre, et même une personne de distinction. Il
lui aurait volontiers fait des questions pour s'éclaircir de sa
qualité; mais dans le temps qu'il se préparait à lui parler, une
autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu'il en
demeura tout surpris; ou plutôt il fut si vivement frappé de
l'éclat de ses charmes, qu'il en pensa laisser tomber son panier
avec tout ce qui était dedans, tant cet objet le mit hors de lui-
même. Il n'avait jamais vu de beauté qui approchât de celle qu'il
avait devant les yeux.
La dame qui avait amené le porteur s'aperçut du désordre qui se
passait dans son âme et du sujet qui le causait. Cette découverte
la divertit, et elle prenait tant de plaisir à examiner la
contenance du porteur, qu'elle ne songeait pas que la porte était
ouverte: «Entrez donc, ma soeur, lui dit la belle portière;
qu'attendez-vous? Ne voyez-vous pas que ce pauvre homme est si
chargé qu'il n'en peut plus?»
Lorsqu'elle fut entrée avec le porteur, la dame qui avait ouvert
la porte la ferma, et tous trois, après avoir traversé un beau
vestibule, passèrent dans une cour très-spacieuse et environnée
d'une galerie à jour, qui communiquait à plusieurs appartements de
plain-pied, de la dernière magnificence. Il y avait dans le fond
de cette cour un sofa richement garni, avec un trône d'ambre au
milieu, soutenu de quatre colonnes d'ébène, enrichies de diamants
et de perles d'une grosseur extraordinaire, et garnies d'un satin
rouge relevé d'une broderie d'or des Indes, d'un travail
admirable. Au milieu de la cour, il y avait un grand bassin bordé
de marbre blanc, et plein d'une eau très-claire qui y tombait
abondamment par un mufle de lion de bronze doré.
Le porteur, tout chargé qu'il était, ne laissait pas d'admirer la
magnificence de cette maison et la propreté qui y régnait partout;
mais ce qui attira particulièrement son attention fut une
troisième dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et
qui était assise sur le trône dont j'ai parlé. Elle en descendit
dès qu'elle aperçut les deux premières dames, et s'avança au-
devant d'elles. Il jugea par les égards que les autres avaient
pour celle-là, que c'était la principale, en quoi il ne se
trompait pas. Cette dame se nommait Zobéide; celle qui avait
ouvert la porte s'appelait Safie; et Amine était le nom de celle
qui avait été aux provisions.
Zobéide dit aux deux dames en les abordant: «Mes soeurs, ne voyez-
vous pas que ce bon homme succombe sous le fardeau qu'il porte?
Qu'attendez-vous pour le décharger?» Alors Amine et Safie prirent
le panier, l'une par-devant, l'autre par-derrière. Zobéide y mit
aussi la main, et toutes trois le posèrent à terre. Elles
commencèrent à le vider; et quand cela fut fait, l'agréable Amine
tira de l'argent, et paya libéralement le porteur...
Le jour, venant à paraître en cet endroit, imposa silence à
Scheherazade, et laissa non-seulement à Dinarzade, mais encore à
Schahriar, un grand désir d'entendre la suite; ce que ce prince
remit à la nuit suivante.