Dinarzade avait tant d'envie d'entendre la fin de l'histoire du
jeune prince, qu'elle se réveilla cette nuit plus tôt qu'à
l'ordinaire: «Ma soeur, dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous
prie d'achever l'histoire que vous commençâtes hier; je
m'intéresse au sort du jeune prince, et je meurs de peur qu'il ne
soit mangé par l'ogresse et ses enfants.» Schahriar ayant marqué
qu'il était dans la même crainte: «Hé bien! sire, dit la sultane,
je vais vous tirer de peine.
«Après que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince
de se recommander à Dieu, comme il crut qu'elle ne lui parlait pas
sincèrement et qu'elle comptait sur lui comme s'il eût déjà été sa
proie, il leva les mains au ciel, et dit: «Seigneur, qui êtes
tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me délivrez de cette
ennemie.» À cette prière, la femme de l'ogre rentra dans la
masure, et le prince s'en éloigna avec précipitation. Heureusement
il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprès du roi son
père, auquel il raconta de point en point le danger qu'il venait
de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrité contre ce
ministre, le fit étrangler à l'heure même.
«Sire, poursuivit le vizir du roi grec, pour revenir au médecin
Douban, si vous n'y prenez garde, la confiance que vous avez en
lui vous sera funeste; je sais de bonne part que c'est un espion
envoyé par vos ennemis pour attenter à la vie de votre majesté. Il
vous a guéri, dites-vous; hé! qui peut vous en assurer? Il ne vous
a peut-être guéri qu'en apparence, et non radicalement. Que sait-
on si ce remède, avec le temps, ne produira pas un effet
pernicieux?»
«Le roi grec, qui avait naturellement fort peu d'esprit, n'eut pas
assez de pénétration pour s'apercevoir de la méchante intention de
son vizir, ni assez de fermeté pour persister dans son premier
sentiment. Ce discours l'ébranla: «Vizir, dit-il, tu as raison; il
peut être venu exprès pour m'ôter la vie; ce qu'il peut fort bien
exécuter par la seule odeur de quelqu'une de ses drogues. Il faut
voir ce qu'il est à propos de faire dans cette conjoncture.»
«Quand le vizir vit le roi dans la disposition où il le voulait:
«Sire, lui dit-il, le moyen le plus sûr et le plus prompt pour
assurer votre repos et mettre votre vie en sûreté, c'est d'envoyer
chercher tout à l'heure le médecin Douban, et de lui faire couper
la tête dès qu'il sera arrivé. - Véritablement, reprit le roi, je
crois que c'est par là que je dois prévenir son dessein.» En
achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui
ordonna d'aller chercher le médecin, qui, sans savoir ce que le
roi lui voulait, courut au palais en diligence. «Sais-tu bien, dit
le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici? - Non, sire,
répondit-il, et j'attends que votre majesté daigne m'en instruire.
- Je t'ai fait venir, reprit le roi, pour me délivrer de toi en te
faisant ôter la vie.»
«Il n'est pas possible d'exprimer quel fut l'étonnement du
médecin, lorsqu'il entendit prononcer l'arrêt de sa mort: «Sire,
dit-il, quel sujet peut avoir votre majesté de me faire mourir?
Quel crime ai-je commis? - J'ai appris de bonne part, répliqua le
roi, que tu es un espion, et que tu n'es venu dans ma cour que
pour attenter à ma vie; mais pour te prévenir, je veux te ravir la
tienne. Frappe, ajouta-t-il au bourreau qui était présent, et me
délivre d'un perfide qui ne s'est introduit ici que pour
m'assassiner.»
«À cet ordre cruel, le médecin jugea bien que les honneurs et les
bienfaits qu'il avait reçus lui avaient suscité des ennemis, et
que le faible roi s'était laissé surprendre à leurs impostures. Il
se repentait de l'avoir guéri de sa lèpre; mais c'était un
repentir hors de saison: «Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me
récompensez du bien que je vous ai fait?» Le roi ne l'écouta pas,
et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel.
Le médecin eut recours aux prières: «Hélas! sire, s'écria-il,
prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vôtre; ne me faites pas
mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la même manière!»
Le pêcheur interrompit son discours en cet endroit, pour adresser
la parole au génie: «Hé bien! génie, lui dit-il, tu vois que ce
qui se passa alors entre le roi grec et le médecin Douban, vient
tout à l'heure de se passer entre nous deux.»
«Le roi grec, continua-t-il, au lieu d'avoir égard à la prière que
le médecin venait de lui faire, en le conjurant au nom de Dieu,
lui repartit avec dureté: «Non, non, c'est une nécessité absolue
que je te fasse périr: aussi bien pourrais-tu m'ôter la vie plus
subtilement encore que tu ne m'as guéri.» Cependant le médecin,
fondant en pleurs, et se plaignant pitoyablement de se voir si mal
payé du service qu'il avait rendu au roi, se prépara à recevoir le
coup de la mort. Le bourreau lui banda les yeux, lui lia les
mains, et se mit en devoir de tirer son sabre.
«Alors les courtisans qui étaient présents, émus de compassion,
supplièrent le roi de lui faire grâce, assurant qu'il n'était pas
coupable, et répondant de son innocence. Mais le roi fut
inflexible, et leur parla de sorte qu'ils n'osèrent lui répliquer.
«Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le
coup qui devait terminer son sort, s'adressa encore une fois au
roi: «Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point
révoquer l'arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m'accorder
la liberté d'aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture,
dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer
mes livres à des personnes capables d'en faire un bon usage. J'en
ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté:
c'est un livre fort précieux et très-digne d'être soigneusement
gardé dans votre trésor. - Hé! pourquoi ce livre est-il aussi
précieux que tu le dis? répliqua le roi. - Sire, repartit le
médecin, c'est qu'il contient une infinité de choses curieuses,
dont la principale est que, quand on m'aura coupé la tête, si
votre majesté veut bien se donner la peine d'ouvrir le livre au
sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main
gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez
lui faire.» Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse,
remit sa mort au lendemain, et l'envoya chez lui sous bonne garde.
«Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires; et
comme le bruit s'était répandu qu'il devait arriver un prodige
inouï après son trépas, les vizirs, les émirs[14], les officiers de
la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la
salle d'audience pour en être témoin.
«On vit bientôt paraître le médecin Douban, qui s'avança jusqu'au
pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit
apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le
livre était enveloppé; et présentant le livre au roi: «Sire, lui
dit-il, prenez s'il vous plaît, ce livre; et d'abord que ma tête
sera coupée, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la
couverture du livre; dès qu'elle y sera, le sang cessera d'en
couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes
vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer
encore une fois la clémence de votre majesté; au nom de Dieu,
laissez-vous fléchir: je vous proteste que je suis innocent. - Tes
prières, répondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que
pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu
meures.» En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et
ordonna au bourreau de faire son devoir.
«La tête fut coupée si adroitement, qu'elle tomba dans le bassin;
et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s'arrêta.
Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle
ouvrit les yeux, et, prenant la parole: «Sire, dit-elle, que votre
majesté ouvre le livre.» Le roi l'ouvrit, et trouvant que le
premier feuillet était comme collé contre le second, pour le
tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le
mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu'au sixième
feuillet; et ne voyant pas d'écriture à la page indiquée:
«Médecin, dit-il à la tête, il n'y a rien d'écrit. - Tournez
encore quelques feuillets,» repartit la tête. Le roi continua d'en
tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu'à ce que
le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son
effet, ce prince se sentit tout à coup agité d'un transport
extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied
de son trône avec de grandes convulsions...»
À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan,
et cessa de parler: «Ah! ma chère soeur, dit alors Dinarzade, que
je suis fâchée que vous n'ayez pas le temps d'achever cette
histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie
aujourd'hui. - Ma soeur, répondit la sultane, il en sera ce qu'il
plaira au sultan; mais il faut espérer qu'il aura la bonté de
suspendre ma mort jusqu'à demain.» Effectivement, Schahriar, loin
d'ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec
impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire
du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.