Schahriar et la princesse son épouse passèrent cette nuit de la
même manière que les précédentes, et avant que le jour parût,
Dinarzade les réveilla par ces paroles, qu'elle adressa à la
sultane: «Ma soeur, je vous prie de reprendre le conte du pêcheur.
- Très-volontiers, répondit Scheherazade, je vais vous satisfaire,
avec la permission du sultan.»
Le génie, poursuivit-elle, ayant promis de dire la vérité, le
pêcheur lui dit: «Je voudrais savoir si effectivement vous étiez
dans ce vase; oseriez-vous en jurer par le grand nom de Dieu? -
Oui, répondit le génie, je jure par ce grand nom que j'y étais; et
cela est très-véritable. - En bonne foi, répliqua le pêcheur, je
ne puis vous croire. Ce vase ne pourrait pas seulement contenir un
de vos pieds: comment se peut-il que votre corps y ait été
renfermé tout entier? - Je te jure pourtant, repartit le génie,
que j'y étais tel que tu me vois. Est-ce que tu ne me crois pas,
après le grand serment que je t'ai fait? - Non, vraiment, dit le
pêcheur; et je ne vous croirai point, à moins que vous ne me
fassiez voir la chose.»
Alors il se fit une dissolution du corps du génie, qui, se
changeant en fumée, s'étendit comme auparavant sur la mer et sur
le rivage, et qui, se rassemblant ensuite, commença de rentrer
dans le vase, et continua de même par une succession lente et
égale, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus rien au dehors. Aussitôt
il en sortit une voix qui dit au pêcheur: «Hé bien! incrédule
pêcheur, me voici dans le vase: me crois-tu présentement?»
Le pêcheur, au lieu de répondre au génie, prit le couvercle de
plomb; et ayant fermé promptement le vase: «Génie, lui cria-t-il,
demande-moi grâce à ton tour, et choisis de quelle mort tu veux
que je te fasse mourir. Mais non, il vaut mieux que je te rejette
à la mer, dans le même endroit d'où je t'ai tiré; puis je ferai
bâtir une maison sur ce rivage, où je demeurerai, pour avertir
tous les pêcheurs qui viendront y jeter leurs filets de bien
prendre garde de repêcher un méchant génie comme toi, qui as fait
serment de tuer celui qui te mettra en liberté.»
À ces paroles offensantes, le génie, irrité, fit tous ses efforts
pour sortir du vase; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible:
car l'empreinte du sceau du prophète Salomon, fils de David, l'en
empêchait. Ainsi, voyant que le pêcheur avait alors l'avantage sur
lui, il prit le parti de dissimuler sa colère: «Pêcheur, lui dit-
il, d'un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce
que j'en ai fait n'a été que par plaisanterie, et tu ne dois pas
prendre la chose sérieusement. - Ô génie, répondit le pêcheur, toi
qui étais, il n'y a qu'un moment, le plus grand, et qui es à cette
heure le plus petit de tous les génies, apprends que tes
artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras à la
mer. Si tu y as demeuré tout le temps que tu m'as dit, tu pourras
bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai prié, au nom de
Dieu, de ne me pas ôter la vie, tu as rejeté mes prières; je dois
te rendre la pareille.»
Le génie n'épargna rien pour tâcher de toucher le pêcheur: «Ouvre
le vase, lui dit-il, donne-moi la liberté, je t'en supplie; je te
promets que tu seras content de moi. - Tu n'es qu'un traître,
repartit le pêcheur. Je mériterais de perdre la vie si j'avais
l'imprudence de me fier à toi. Tu ne manquerais pas de me traiter
de la même façon qu'un certain roi grec traita le médecin Douban.
C'est une histoire que je te veux raconter; écoute.
HISTOIRE DU ROI GREC ET DU MÉDECIN DOUBAN.
«Il y avait au pays de Zouman, dans la Perse, un roi dont les
sujets étaient grecs originairement: ce roi était couvert de
lèpre; et ses médecins, après avoir inutilement employé tous leurs
remèdes pour le guérir, ne savaient plus que lui ordonner,
lorsqu'un très-habile médecin, nommé Douban, arriva dans sa cour.
«Ce médecin avait puisé sa science dans les livres grecs, persans,
turcs, arabes, latins, syriaques et hébreux; et outre qu'il était
consommé dans la philosophie, il connaissait parfaitement les
bonnes et mauvaises qualités de toutes sortes de plantes et de
drogues. Dès qu'il fut informé de la maladie du roi, qu'il eut
appris que ses médecins l'avaient abandonné, il s'habilla le plus
proprement qu'il lui fut possible, et trouva moyen de se faire
présenter au roi: «Sire, lui dit-il, je sais que tous les médecins
dont votre majesté s'est servie n'ont pu la guérir de sa lèpre;
mais si vous voulez bien me faire l'honneur d'agréer mes services,
je m'engage à vous guérir sans breuvage et sans topiques.» Le roi
écouta cette proposition: «Si vous êtes assez habile homme,
répondit-il, pour faire ce que vous dites, je promets de vous
enrichir, vous et votre postérité; et sans compter les présents
que je vous ferai, vous serez mon plus cher favori. Vous m'assurez
donc que vous m'ôterez ma lèpre, sans me faire prendre aucune
potion, et sans m'appliquer aucun remède extérieur? - Oui, sire,
repartit le médecin, je me flatte d'y réussir, avec l'aide de
Dieu; et dès demain j'en ferai l'épreuve.»
«En effet, le médecin Douban se retira chez lui, et fit un mail
qu'il creusa en dedans par le manche, où il mit la drogue dont il
prétendait se servir. Cela étant fait, il prépara aussi une boule
de la manière qu'il la voulait, avec quoi il alla le lendemain se
présenter devant le roi; et se prosternant à ses pieds, il baisa
la terre...»
En cet endroit, Scheherazade, remarquant qu'il était jour, en
avertit Schahriar, et se tut: «En vérité, ma soeur, dit alors
Dinarzade, je ne sais où vous allez prendre tant de belles choses.
- Vous en entendrez bien d'autres demain, répondit Scheherazade,
si le sultan, mon maître, a la bonté de me prolonger encore la
vie.» Schahriar, qui ne désirait pas moins ardemment que Dinarzade
d'entendre la suite de l'histoire du médecin Douban, n'eut garde
de faire mourir la sultane ce jour-là.