Dinarzade, la nuit suivante, appela sa soeur quand il en fut
temps: «Si vous ne dormez pas, ma soeur, lui dit-elle, je vous
prie, en attendant le jour qui paraîtra bientôt, de continuer le
conte du pêcheur.» Le sultan, de son côté, témoigna de
l'impatience d'apprendre quel démêlé le génie avait eu avec
Salomon. C'est pourquoi Scheherazade poursuivit ainsi le conte du
pêcheur.
Sire, le pêcheur n'eut pas sitôt entendu les paroles que le génie
avait prononcées, qu'il se rassura et lui dit: «Esprit superbe,
que dites-vous? Il y a plus de dix-huit cents ans que Salomon, le
prophète de Dieu, est mort, et nous sommes présentement à la fin
des siècles. Apprenez-moi votre histoire, et pour quel sujet vous
étiez renfermé dans ce vase.»
À ce discours, le génie, regardant le pêcheur d'un air fier, lui
répondit: «Parle-moi plus civilement: tu es bien hardi de
m'appeler esprit superbe. - Hé bien! repartit le pêcheur, vous
parlerai-je avec plus de civilité en vous appelant hibou du
bonheur? - Je te dis, repartit le génie, de me parler plus
civilement avant que je te tue. - Hé! pourquoi me tueriez-vous?
répliqua le pêcheur. Je viens de vous mettre en liberté; l'avez-
vous déjà oublié? - Non, je m'en souviens, repartit le génie; mais
cela ne m'empêchera pas de te faire mourir; et je n'ai qu'une
seule grâce à t'accorder. - Et quelle est cette grâce? dit le
pêcheur. - C'est, répondit le génie, de te laisser choisir de
quelle manière tu veux que je te tue. - Mais en quoi vous ai-je
offensé? reprit le pêcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me
récompenser du bien que je vous ai fait? - Je ne puis te traiter
autrement, dit le génie; et afin que tu en sois persuadé, écoute
mon histoire:
«Je suis un de ces esprits rebelles qui se sont opposés à la
volonté de Dieu. Tous les autres génies reconnurent le grand
Salomon, prophète de Dieu, et se soumirent à lui. Nous fûmes les
seuls, Sacar et moi, qui ne voulûmes pas faire cette bassesse.
Pour s'en venger, ce puissant monarque chargea Assaf, fils de
Barakhia[11], son premier ministre, de me venir prendre. Cela fut
exécuté. Assaf vint se saisir de ma personne, et me mena malgré
moi devant le trône du roi son maître. Salomon, fils de David, me
commanda de quitter mon genre de vie, de reconnaître son pouvoir,
et de me soumettre à ses commandements. Je refusai hautement de
lui obéir; et j'aimai mieux m'exposer à tout son ressentiment, que
de lui prêter le serment de fidélité et de soumission qu'il
exigeait de moi. Pour me punir, il m'enferma dans ce vase de
cuivre; et afin de s'assurer de moi, et que je ne pusse pas forcer
ma prison, il imprima lui-même sur le couvercle de plomb, son
sceau, où le grand nom de Dieu était gravé. Cela fait, il mit le
vase entre les mains d'un des génies qui lui obéissaient, avec
ordre de me jeter à la mer; ce qui fut exécuté à mon grand regret.
Durant le premier siècle de ma prison, je jurai que si quelqu'un
m'en délivrait avant les cent ans achevés, je le rendrais riche,
même après sa mort. Mais le siècle s'écoula, et personne ne me
rendit ce bon office. Pendant le second siècle, je fis serment
d'ouvrir tous les trésors de la terre à quiconque me mettrait en
liberté; mais je ne fus pas plus heureux. Dans le troisième, je
promis de faire puissant monarque mon libérateur, d'être toujours
près de lui en esprit, et de lui accorder chaque jour trois
demandes, de quelque nature qu'elles pussent être; mais ce siècle
se passa comme les deux autres, et je demeurai toujours dans le
même état. Enfin, désolé, ou plutôt enragé de me voir prisonnier
si longtemps, je jurai que si quelqu'un me délivrait dans la
suite, je le tuerais impitoyablement et ne lui accorderais point
d'autre grâce que de lui laisser le choix du genre de mort dont il
voudrait que je le fisse mourir: c'est pourquoi, puisque tu es
venu ici aujourd'hui, et que tu m'as délivré choisis comment tu
veux que je te tue.»
Ce discours affligea fort le pêcheur: «Je suis bien malheureux,
s'écria-t-il, d'être venu en cet endroit rendre un si grand
service à un ingrat! Considérez, de grâce, votre injustice, et
révoquez un serment si peu raisonnable. Pardonnez-moi, Dieu vous
pardonnera de même: si vous me donnez généreusement la vie, il
vous mettra à couvert de tous les complots qui se formeront contre
vos jours. - Non, ta mort est certaine, dit le génie; choisis
seulement de quelle sorte tu veux que je te fasse mourir.» Le
pêcheur, le voyant dans la résolution de le tuer, en eut une
douleur extrême, non pas tant pour l'amour de lui, qu'à cause de
ses trois enfants dont il plaignait la misère où ils allaient être
réduits par sa mort. Il tâcha encore d'apaiser le génie: «Hélas!
reprit-il, daignez avoir pitié de moi, en considération de ce que
j'ai fait pour vous. - Je te l'ai déjà dit, repartit le génie,
c'est justement pour cette raison que je suis obligé de t'ôter la
vie. - Cela est étrange répliqua le pêcheur, que vous vouliez
absolument rendre le mal pour le bien. Le proverbe dit, que qui
fait du bien à celui qui ne le mérite pas en est toujours mal
payé. Je croyais, je l'avoue, que cela était faux: en effet, rien
ne choque davantage la raison et les droits de la société;
néanmoins j'éprouve cruellement que cela n'est que trop véritable.
- Ne perdons pas le temps, interrompit le génie; tous tes
raisonnements ne sauraient me détourner de mon dessein. Hâte-toi
de dire comment tu souhaites que je te tue.»
La nécessité donne de l'esprit. Le pêcheur s'avisa d'un
stratagème: «Puisque je ne saurais éviter la mort, dit-il au
génie, je me soumets donc à la volonté de Dieu. Mais avant que je
choisisse un genre de mort, je vous conjure, par le grand nom de
Dieu, qui était gravé sur le sceau du prophète Salomon, fils de
David, de me dire la vérité sur une question que j'ai à vous
faire.»
Quand le génie vit qu'on lui faisait une adjuration qui le
contraignait de répondre positivement, il trembla en lui-même, et
dit au pêcheur: «Demande-moi ce que tu voudras, et hâte-toi...»
Le jour venant à paraître, Scheherazade se tut en cet endroit de
son discours: «Ma soeur, lui dit Dinarzade, il faut convenir que
plus vous parlez, et plus vous faites de plaisir. J'espère que le
sultan, notre seigneur, ne vous fera pas mourir qu'il n'ait
entendu le reste du beau conte du pêcheur. - Le sultan est le
maître, reprit Scheherazade; il faut vouloir tout ce qui lui
plaira.» Le sultan, qui n'avait pas moins d'envie que Dinarzade
d'entendre la fin de ce conte, différa encore la mort de la
sultane.