L'imprévu dénouement de ce qu'on pourrait appeler le mystère de la
_Joconde_ a eu pour première conséquence la reprise de l'instruction
ouverte, au lendemain du vol, par M. Drioux, juge d'instruction au
tribunal de la Seine. En même temps, on s'inquiétait de rechercher ce
qui avait été fait, alors, par l'autorité judiciaire, secondée par la
police, pour retrouver les traces du coupable.
Vincenzo Perugia, on l'a vu plus haut, avait été, antérieurement à ce
haut fait qui vient de le signaler à l'attention universelle, condamné à
deux reprises par les tribunaux français: une première fois, le 23 juin
1908, à Mâcon, à vingt-quatre heures de prison pour tentative de vol;
une seconde à Paris, le 9 février 1909, à huit jours de prison, pour
violences et port d'arme prohibée.
Or, à l'occasion de l'affaire qui l'amena devant le tribunal
correctionnel de la Seine, il avait été, fatalement, conduit à
l'anthropométrie. Et donc le service de l'identité judiciaire, le
service de M. Bertillon, devait avoir sa fiche. Il l'avait. Il l'a
retrouvée dès qu'il a connu le nom du voleur.
Alors on s'est demandé comment il se faisait que la trace de l'auteur du
sensationnel rapt n'eût pas été plus tôt découverte.
Car le signalement anthropométrique comporte les impressions digitales
de tout individu qui a été une fois «bertillonné». Or, en examinant le
cadre et la vitre de la _Joconde_, qu'on retrouva, on se le rappelle,
dans un escalier conduisant de la salle des Primitifs italiens à la cour
Visconti, on y avait relevé plusieurs marques de doigts qu'on
photographia.
On compta d'abord sur ce mode d'investigations pour orienter
l'instruction. Que si l'on avait pu, en effet, rapprocher, identifier
les empreintes qu'avaient dû laisser sur le cadre les pouces du voleur
et celles de la fiche de Perugia, d'emblée l'on retrouvait le coupable,
qui n'avait pas quitté Paris. Seulement on ignora Perugia, ou du moins
on ne songea pas à recueillir de nouveau ses impressions digitales.
Une liste de 257 noms avait été fournie au juge d'instruction et
transmise au service d'identité. Celui-ci recueillit ponctuellement,
pour les comparer, les empreintes des 257 personnes visées: même les
conservateurs du Louvre, avec une déférence méritoire, consentirent à
apposer leurs pouces sur les fiches administratives. Seul, peut-être, le
vrai coupable échappa à la formalité qui eût été, pour lui, si
compromettante.
Et ici il paraît bien qu'il y ait eu dans la conduite de l'instruction
une grave lacune.
Perugia avait travaillé au Louvre, non de son métier de peintre
décorateur, mais comme miroitier, à la mise sous verre des plus précieux
tableaux du Musée, décidée à la suite d'un acte de vandalisme. Or une
lettre adressée au _Figaro_ par M. Pierre Marcel, professeur à l'École
des Beaux-Arts, nous révèle que, dès octobre 1911, «la piste des
miroitiers était, pour quiconque connaissait le Musée, la seule
vraisemblable». Sitôt qu'il avait eu connaissance du vol, M. Jean
Guiffrey, conservateur adjoint au Louvre et conservateur du musée de
Boston, avait écrit à M. Pierre Marcel en le priant de la signaler à la
justice, indiquant en même temps qu'on retrouverait les noms de ces
ouvriers sur les feuilles d'émargement qu'on leur faisait signer. M.
Pierre Marcel s'acquitta fidèlement de la mission.
De son côté, M. Leprieur, conservateur des peintures, prévenu en même
temps, se mit personnellement en campagne. Il appela le contremaître
miroitier et obtint de lui les noms de ses collaborateurs: celui de
Perugia figurait bien sur la liste. Mais il ne travaillait plus dans la
même maison.
M. Leprieur poussa le zèle jusqu'à le rechercher, retrouva l'atelier où
il était. Il transmit au juge le résultat de cette enquête
personnelle... Perugia, à ce moment, frisa de bien près la prison. Il
eût suffi, pour qu'il fût pris, que son nom fût transmis au service de
l'identité judiciaire.
Mais, faute de cette indication, l'anthropométrie demeurait impuissante.
Son directeur, M. Bertillon, en a donné la raison: «La fiche
anthropométrique et la méthode de classement, c'est un livre dans une
bibliothèque avec un catalogue. S'il manque au catalogue une indication,
le livre peut rester introuvable.»
L'empreinte qu'avait laissée Perugia sur la vitre de la _Joconde_ était
celle de son pouce _gauche_. Or, si la fiche anthropométrique contient
bien l'empreinte des deux pouces, c'est l'empreinte du pouce _droit_
qui, avec diverses mensurations, sert pour la classification; c'est donc
la comparaison de deux empreintes droites qui permet une identification
rapide. Dès lors il était impossible, dans les conditions où l'on se
trouvait, d'identifier le ravisseur. Il eût fallu examiner l'une après
l'autre les 750.000 fiches classées à l'anthropométrie, en confrontant
tour à tour l'empreinte du verre avec toutes les empreintes des fiches,
gauches et droites, besogne titanesque.
Au contraire, dès que le service d'identification eut connaissance du
nom de Perugia, il acquit immédiatement la certitude qu'il était bien le
coupable: la ressemblance, l'identité des deux empreintes digitales
gauches était flagrante et saute à l'oeil le moins exercé: neuf
bifurcations de papilles exactement pareilles; une autre papille,
numérotée 16, qui, après avoir bifurqué, se referme en forme d'amande;
une douzaine d'autres, enfin, qui ne se continuent pas, ce sont là des
caractéristiques probantes. Et la seule chose inconcevable est que
Vincenzo Perugia--qui fut recherché et interrogé, pourtant, par un
inspecteur de la Sûreté, dit-on--ait pu échapper à une formalité qu'on
avait infligée à des hommes aussi insoupçonnables que M. Homolle
lui-même, qui fut la première victime de cette affaire, que M. Leprieur
et leurs plus proches collaborateurs.
[Illustration: Agrandissement de l'empreinte, prise en 1909, du pouce
gauche de Perugia. Agrandissement de la trace retrouvée en 1911 sur le
cadre de la _Joconde_.]
[Illustration: Les chiffres correspondants sur l'une et l'autre empreinte désignent
les fourches et les départs de lignes, caractéristiques, que le service
anthropométrique a relevés sur les agrandissements et sertis d'un trait
de plume, et qui ont servi de repères pour l'identification.]
[Illustration: La chambre de Vincenzo Perugia à Paris. Le réduit ou la
_Joconde_ passa deux ans. _Phot. «Matin»._]
[Illustration: LA GUERRE CIVILE AU MEXIQUE.--Un convoi d'insurgés
blessés à la bataille de Juarez.]
La lutte se poursuit, au Mexique, entre les troupes du gouvernement
fédéral, aux destinées duquel continue à présider, en dépit des essais
d'intimidation des États-Unis, le général Huerta, et les insurgés. C'est
une guerre farouche, sauvage, dont on ne connaîtra jamais, peut-être,
toutes les horreurs. Un des derniers épisodes de cette guerre
civile--pour ne pas parler de quelques pendaisons en masse exécutées par
l'un et l'autre des partis belligérants--a été une bataille livrée à
Ciudad-Juarez à la fin du mois dernier. Elle a duré trois ou quatre
jours, et aurait mis en présence des forces évaluées à 10.000 hommes. Il
est d'ailleurs bien difficile d'en connaître les résultats, chacun des
adversaires prétendant à la victoire. D'après l'auteur de la
photographie reproduite ici, le général Pancho Villa, que nous avons, il
y a quelque temps, présenté à nos lecteurs, aurait repoussé l'attaque
des fédéraux et les aurait mis en déroute en leur prenant nombre de
canons.
Quoi qu'il en soit, on juge par ce cliché combien cette guerre doit être
rude: voici comment sont traités les blessés, recueillis et transportés
sur de simples plates-formes, sans couchettes, sans abri, et soignés par
des infirmières bénévoles qui accompagnent l'armée. Qu'on s'étonne,
après cela, de la cruauté des représailles!
[Illustration: Mme SARAH BERNHARDT DANS UN DRAME DE M. TRISTAN BERNARD.
Jeanne Doré, portant déjà ses vêtements de deuil, devant le cachot de
son fils condamné à mort.--_Phot. A. Bert._]
M. Tristan Bernard, qui recueille en ce moment sur deux théâtres de
Paris les plus joyeux applaudissements avec _Triplepatte_ et avec les
_Deux Canards_, a voulu, dans une troisième salle, faire couler des
larmes et il y a pleinement réussi, avec un drame très pathétique:
_Jeanne Doré_. La simplicité même du titre indique la sobriété un peu
sèche avec laquelle M. Tristan Bernard, suivant une formule nouvelle et
toute personnelle, a composé ses sept tableaux, ce qui ne l'a pas
empêché d'atteindre, vers le dénouement, à de la réelle émotion
tragique. On y voit, en effet, une mère doublement crucifiée par son
fils, condamné à mort, à qui elle vient accorder le réconfort d'une
suprême entrevue, et qui, tout à d'autres pensées, la prend, à travers
le guichet de la porte, pour la femme passionnément aimée qui fut la
cause initiale du crime qu'il va expier... Mme Sarah Bernhardt a,
notamment dans cette scène, soulevé les acclamations du public. Elle a
pour partenaire le fils même de l'auteur, M. Raymond Bernard, qui a fait
là, devant le grand public parisien et dans un rôle important, des
débuts tout à fait remarquables.