LES BONS DU TRÉSOR

On a annoncé que le nouveau gouvernement renoncerait, tout au moins pour

l'instant, à demander aux Chambres de voter le projet d'emprunt qu'avait

déposé le cabinet Barthou et dont la discussion amena, comme on sait, la

crise récente. C'est à une émission de bons du Trésor que M. Caillaux

aurait recours pour se procurer les ressources considérables

actuellement nécessaires à la fois pour les besoins de la défense

nationale et pour le bon équilibre du budget.

Qu'est-ce donc que ces bons du Trésor qui permettraient ainsi de

liquider, sans faire crier le contribuable, une situation financière

très difficile?

Rectifions tout d'abord une erreur qui se produit trop souvent dans

l'esprit du public, lequel est enclin à confondre les bons du Trésor et

les obligations à court terme, dont chaque année, lors de la discussion

du budget, on entend parler. Bons du Trésor et obligations à court terme

ont bien un caractère commun: ce sont des valeurs, produisant un intérêt

variable, que le ministre des Finances est autorisé à émettre dans des

conditions et des limites déterminées par la loi de finances. Et les

unes comme les autres sont destinées à permettre à l'administration des

Finances d'attendre la rentrée des impôts, sur lesquels elles sont, pour

ainsi dire, gagées. Ce sont les sommes produites par ceux-ci, en effet,

qui permettront, lorsqu'elles seront sorties des poches du public pour

entrer dans les caisses de l'État, de rembourser les obligations et les

bons mis temporairement en circulation. Voici, par contre, les

différences qui distinguent les obligations à court terme des bons du

Trésor:

Les obligations à court terme sont émises à des dates déterminées sous

forme de coupures de valeur très élevée, dix mille francs au minimum, et

portant intérêts. Aucune publicité n'entoure cette émission, qui n'est

connue seulement que des gros clients du Trésor, tels que les

Etablissements de crédit et la Caisse des Dépôts et Consignations. On

garde cependant, aux Finances, le souvenir d'un riche Parisien, mort

aujourd'hui, qui affectionnait tout particulièrement ce genre de

placement et venait lui-même à la Caisse centrale des Finances plusieurs

fois dans l'année, acheter, pour d'assez fortes sommes, des obligations

à court terme.

[Illustration: Obligation à court terme.]

Tout autres sont les bons du Trésor. A l'encontre des obligations à

court terme, ils sont émis à jet continu, selon les besoins de la

Trésorerie. La rentrée des impôts se fait-elle mal et le ministère des

Finances a-t-il besoin d'argent? Il fait inscrire au _Journal Officiel_

un avis ainsi conçu:

Par décision ministérielle en date du ______ l'intérêt

des Bons du Trésor a été fixé, à partir du _____:

A 1 1/2% pour les bons du Trésor d'un mois à moins de trois mois;

A 2 3/4% pour les bons de trois mois à moins de six mois:

A 2% pour les bons de six mois à un an.

Ces bons sont délivrés:

A Paris, à la caisse centrale du Trésor, au ministère des Finances.

Dans les départements, à la caisse des trésoriers-payeurs généraux et

receveurs particuliers des finances, ainsi que dans les succursales et

bureaux auxiliaires de la Banque de France.

On remarquera les variations irrégulières du taux d'intérêt que contient

l'avis ci-dessus. La raison en est assez curieuse. Les impôts, comme on

sait, rentrent de façon inégale: et c'est surtout à la fin de l'année

que les contribuables, comme s'ils ne pouvaient s'y résoudre auparavant,

se décident à se libérer. D'autre part, au début de l'année, le budget

n'est souvent point voté; et les rôles, en tout cas, ne sont point

préparés. Le Trésor, par suite, s'il est plein à la Saint-Sylvestre,

est, au contraire, presque vide dans le premier trimestre. Or, l'intérêt

fixé aux bons du Trésor est précisément destiné à corriger ces

inégalités. Inutile de chercher de l'argent lorsqu'il doit y en avoir

dans les caisses: le taux sera alors fixé très bas, pour détourner le

public de prendre des bons. En revanche, lorsqu'il faut le pousser à

apporter son numéraire dans les coffres du ministère, on décide que le

bon rapportera 2%, ou 3, et même davantage. C'est ainsi qu'à la dernière

émission le taux de l'intérêt a atteint 3% pour six mois.

On trouve ces bons, avons-nous dit, à la Caisse centrale du Trésor, rue

de Rivoli. Quoique, ici encore, les gros acheteurs soient les

établissements de crédit, le public ne se fait pas faute d'en prendre,

surtout lorsque l'intérêt en est élevé. Chacun peut donc aller au

ministère des Finances, où, à partir de 500 francs, et ensuite par

fractions de 100 francs, il recevra la coupure demandée, laquelle peut

être nominative ou au porteur. En outre, l'acheteur fixe lui-même la

date à laquelle il entend être remboursé, à la condition que cette

échéance ne dépasse pas un an. Le caissier indique, dès la souscription,

la somme d'intérêts que le bon produira, et c'est le chiffre total qu'il

transcrit sur le reçu qu'il remet à l'intéressé, lequel, au jour voulu,

n'aura qu'à présenter ce reçu pour toucher. Ajoutons que le titre est

transmissible par endossement, s'il est au porteur, ou par transfert,

s'il est nominatif.

Un détail curieux pour finir: les jours d'émission, il n'est pas rare

que le ministre se mette en relations constantes avec le caissier

principal pour se tenir au courant des résultats de la souscription

publique. S'il juge qu'il a suffisamment de numéraire pour assurer les

besoins de la Trésorerie, il donne l'ordre de fermer les guichets. Et,

le lendemain, par un nouvel avis dans _l'Officiel_, le taux d'intérêt

est immédiatement ramené au plus bas, pour décourager les preneurs: M.

le ministre a assez d'argent.

Tel est le mécanisme des bons du Trésor: il a l'avantage de permettre à

la trésorerie de conserver la souplesse qui lui est indispensable pour

le rôle qu'elle doit jouer dans le mouvement général des fonds publics.

L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913 · 第 5 / 28 题