A BUC

Pégoud enjambe le bord du monoplan. Il y reste un instant, debout. Je me

demande s'il ne va pas partir et s'élancer dans cette position, car,

avec cet homme incroyable, tout me semble possible. Mais non. Ce sera

pour l'année prochaine. Il s'assoit, attache ses lunettes, rabat contre

son visage le bâillon qui doit lui protéger la bouche,--et, sur son

Blériot tout blanc, la tête ainsi habillée de noir, pareil à un Touareg

de l'espace, il pose, comme un méhariste sur le pommeau de la selle, ses

deux mains sur le volant. Je suis à 10 mètres de lui et je ne permets

pas à un seul de ses mouvements de m'échapper... Mais cela ne m'empêche

pas non plus de tout voir, de tout accrocher à la fois, à tel point la

curiosité poignante du spectacle éveille, arme et décuple en moi la

force attentive de tous mes sens, et fouette mon esprit déjà galvanisé.

Je vois donc l'appareil, braqué vers la libre étendue, et puis l'herbe

d'automne, çà et là broutée à leur passage par les roues grêles, ainsi

que celles d'un jouet mécanique... et le sol nécessaire, indispensable

en ce moment à «la chose» immobile, inerte et pesante, et qui dans une

minute, quand il lui aura donné congé, la regrettera, n'en possédera

plus rien, même pas l'empreinte... Cependant le petit groupe des

privilégiés vient de s'écarter avec un brusque respect. L'aviateur se

rassemble, et, sous la laine du chandail il redresse le rein... Il n'y a

plus sur l'emplacement dégagé que _l'homme_ et son _équipe... L'équipe_,

ce sont les compagnons qui, jusqu'à la dernière minute, assurent la

manoeuvre. D'attaque et dégourdis, graisseux, dépeignés, accoutrés de

loques de travail, avec des faces courageuses et des mains de mécano,

ils sont là, huit, postés deux par deux, comme pour une faction de vingt

secondes, aux différentes parties du monoplan contre lequel ils

s'arc-boutent d'avance... aussi typiques dans leur caractère que des

terre-neuves qui vont mettre à l'eau la _Jeannette-de-Paimpol_, ou des

servants de batterie poussant à la roue... Groupés, agrippés à

l'appareil, et ne bougeant plus, comme si une voix avait crié: «Fixe»,

ils attendent, aussi sérieux que des soldats. L'instant décisif se

rapproche, se rétrécit... Un silence observé, plein, nombreux, survole

la foule contenue plus loin par les barrages,... et tout à coup, crevant

ce silence et ce recueillement... le moteur éclate et met l'air en

lambeaux... La machine, secouée, ronfle, trépide et détone comme une

mitrailleuse. Les hommes, tenant bon, tendus et doigts crispés, tournent

la tête de côté, pour ne pas recevoir en pleine figure le paquet de vent

de l'hélice... mais ce vent terrible d'Apocalypse les bat, emporte leurs

casquettes, saccage leurs cheveux, fait claquer les étoffes contre leurs

flancs et leurs jambes comme des toiles dans la tempête, ils ferment les

yeux, suffoqués, ahuris, hérissés par l'assourdissante bourrasque, et

puis, tous ensemble...--Pégoud a levé le bras--ils lâchent...

Et voici la machine inerte et gauche, qui, animée, délivrée, se met à

courir à petites roulettes sur le sol, à courir, courir plus vite, plus

fort, soulevée par d'imperceptibles mouvements ondulatoires, puis elle

effleure la terre, la frôle, la caresse, la quitte... avec quelle

délicieuse aisance!... et aussitôt devient plume, flocon, libellule,

chose impondérable aérienne et d'essence nouvelle. Tout en elle semble

avoir changé: la forme, et la matière. Elle est partie, entrée dans son

véritable élément qui l'a reconnue et qu'elle aussi, dans son vol de

joie, semble avoir retrouvé.

Il est un peu plus de 3 heures... Le temps resplendit d'une beauté que

je veux croire volontaire. Un ciel qui se déploie, qui se fait large

exprès, qui prodigue toute la magnificence de son étendue,... un

gigantesque rideau de nuages d'un violet pâle broché de pourpre, à

moitié tiré dans les bleus de l'horizon, au-dessus des bois lointains...

un soleil tour à tour caché et démasqué comme une montgolfière d'or,...

la majesté paisible d'une nature interloquée elle-même par la grandeur

et la hardiesse des attentats dont elle est forcée d'être la complice et

le témoin... et toujours ce silence sacré des hommes levant la tête, des

hommes n'ayant plus en bas que leurs corps, parce que leur esprit, leur

rêve, leurs pensées, sont là-haut, dans le sillage de la colossale

alouette au chant rauque et victorieux... Après tant d'autres, avant

tant d'autres, Pégoud, de nouveau, joue dans les airs sa vie, à sa façon

qu'il a comme inventée. Il triomphe en virtuose des dangers qu'il brave

et qu'il crée. L'aéroplane en ses mains devient un magique instrument.

Et son jeu est si méthodique et si sûr, son doigté si fin, son mécanisme

si accompli, ses ailes, jusque dans leurs écarts les plus inattendus,

sont toujours si bien posées, qu'en tremblant on est pourtant plein de

confiance en lui... Il la mérite tant! avec une autorité si franchement

gagnée qu'on ne peut pas, qu'on ne veut pas, qu'on ne doit pas la lui

refuser... Avoir peur pour lui me semblait une injustice, une offense

envers son candide courage... Et puis c'était trop surprenant, trop

unique, trop beau pour ne pas réussir, pour ne pas durer. Et cela

durait, se prolongeait. A chaque renversement, à chaque spirale, à

chaque inclinaison, à chaque chute retenue et domptée de sa docile

monture, l'homme enlevé par sa foi prenait et confirmait la revanche

d'Icare, il aplanissait le péril, il l'émoussait, le vulgarisait, il

rassurait nos coeurs qui ne battaient plus que pour nous, et seulement

parce que nous pensions à ce rien que nous serions, le temps de nous

abîmer, si nous étions à sa place. Aussi, au fur et à mesure que Pégoud

accumulait les prouesses en les variant, avec une maîtrise toujours plus

légitime et qui était comme la récompense du précédent effort, je

sentais, en moi, l'épouvante fondre et s'évaporer... Je ne connaissais

plus qu'une admiration, qu'une tranquillité sereine, un orgueil

incommensurable et permis, justifiés par tant de volonté, d'abord, et

aussi de bonne volonté... souriante, aimable... sage, honnête,... et

justement à cause de cela assurée du triomphe... Je me disais: «Ce jeune

homme qui accomplit aujourd'hui coup sur coup, dans l'espace, un peu

avant que le soleil se couche, des exploits presque miraculeux, tels

qu'ils déconcertent la raison... et que les générations passées, si

elles se réveillaient, n'en pourraient croire leurs pauvres yeux

rouverts... éblouis,... ce jeune homme est une âme simple comme tous

ceux de ses pareils, il n'est pas étourdi par l'orgueil, sans quoi il

tomberait, il ne suppose pas qu'il change la face du monde, il ne pense

pas, comme quelques-uns se l'imaginent faussement, qu'oser de pareilles

entreprises c'est tenter Dieu... et il a bien raison. Quel est

d'ailleurs le croyant, assez petit d'intelligence, pour se figurer que

la créature soit coupable de s'élancer autant qu'elle le peut, de toutes

ses forces et par toutes les issues nouvellement ouvertes, vers les

sommets entr'aperçus d'heure en heure dans la marche des temps... et

pour se figurer que Dieu va trouver mauvais que le moucheron s'élève à

un millimètre de plus sur la terre?... Non... l'homme ne tente pas Dieu.

C'est Dieu qui le tente, en mettant à sa portée, pour le conduire à Ses

desseins, des moyens nouveaux de faire Sa connaissance, des moyens plus

frappants et plus étendus.»

Voilà, direz-vous peut-être, de bien graves spéculations... que ne

suffit pas à justifier «la boucle» de Pégoud!... Je vous assure,

cependant, que le spectacle atteignit, à certaines minutes, une beauté

d'un si rare et pur idéal et d'une telle spiritualité, malgré l'éclat de

l'évidence matérielle, qu'il pouvait donner le vol aux pensées les plus

planantes, les plus détachées, les plus évadées de la terre... Combien

d'entre nous, rêveurs éperdus, emportés et ravis dans un firmament

d'idées, y volaient les pieds dans la boue, s'y plongeaient, s'y

laissaient tomber, s'y retournaient en tous sens! Plus peut-être que

n'auraient pu le faire croire les visages impénétrés. Nos âmes prenaient

de l'altitude, évoluaient, faisaient, elles aussi, la double boucle à

leur manière. Tandis que l'aviateur, comme enivré de sécurité, ne

cessait pas d'étonner la nue... d'autres, apaisés, à des distances et à

des hauteurs différentes, mais très grandes, suivaient leur énigmatique

chemin, allaient, venaient, comme pour un parcours mystérieux et

déterminé, sans s'occuper en rien de celui qui, pour un instant, telle

qu'une hirondelle en folie, cabriolait dans l'azur... On les voyait...

plusieurs... un biplan très haut.... sublime de dédain, de majesté

lointaine, passant tout droit, d'un air migrateur, un second... presque

au ras de l'horizon, qui semblait rôder, patiner sur la cime des bois

rouilles, un troisième... un quatrième... Ils voguaient petits, fins...

précis... avec la suavité mystique significative et profonde d'un

symbole, d'une pensée... d'une prière. On les accompagnait d'un oeil

submergé qui se défendait des pleurs... ils formaient une espèce de

tableau des temps futurs et d'approche du jugement dernier, peint et

composé par un Orcagna qui naîtrait dans mille ans... Arriva enfin

l'heure de vitrail, d'assoupissement, de solitude, l'heure inexprimable

du soir, épuisante de beauté...

Rien alors ne prenait plus le coeur que la flottille de ces petites

lignes noires, errantes et persistantes... qui toujours... continuaient

de cingler, de croiser là-bas, là-haut... indifférentes à tout... tandis

qu'ici près Pégoud, à force de s'être trempé dans l'espace et assimilé

au ciel, avait l'air, en y renonçant tout à coup, d'en venir tout droit,

d'en tomber, quand il fondait sur nous, brutal comme un archange...

Henri Lavedan.

[Illustration: Bon du Trésor au porteur.]

L'Illustration, No. 3695, 20 Décembre 1913 · 第 4 / 28 题