Ce qu'elle fait encore.
Depuis le jour qui a pensé être si fatal à madame de Noirmont, Madeleine
redouble, auprès d'elle, de soins, de prévenances, de respect; elle
cherche, par sa conduite, à lui faire oublier qu'elle connaît sa
faiblesse, et, par son amitié, à lui prouver qu'elle peut compter sur
son entier dévoûment. Quant à M. de Noirmont, il a cru, ou a feint de
croire ce que sa femme lui a dit au sujet de l'écrit que Madeleine a
refusé de leur montrer; cependant, depuis ce jour, il conserve avec la
jeune fille un ton froid et sévère, et ne lui adresse que rarement la
parole.
Ernestine a instruit Victor de la conduite de Madeleine; celui-ci n'a
pas osé en témoigner sa reconnaissance, car il eût fallu parler d'une
chose qu'il était plus convenable de ne pas rappeler. Mais s'il ne peut
lui dire ce qu'il pense, Victor ne traite plus Madeleine comme quelqu'un
qui n'occupe aucune place dans notre coeur; il lui marque maintenant plus
d'amitié, plus d'intérêt, et ses yeux ne rencontrent jamais ceux de la
jeune fille sans qu'elle puisse y lire un remercîment de ce qu'elle a
fait. La conduite de Victor dédommage amplement Madeleine de la mauvaise
humeur que lui montre M. de Noirmont.
Cependant, depuis que, sans le vouloir, Madeleine est devenue leur
confidente, Victor et Ernestine n'osent plus se parler, se rapprocher;
ils savent bien qu'ils n'ont rien à redouter de l'indiscrétion de la
jeune fille, qui, loin d'épier leurs actions, les évite et semble
craindre de se trouver avec eux; mais que de gens sont coupables
lorsqu'ils pensent que leur faute est ignorée, et qui n'osent plus
céder à leur faiblesse du moment où ils savent qu'elle n'est plus un
mystère.
Tant de contrariétés, de chagrins, devraient dégoûter de l'amour. Il
n'en est rien: c'est un sentiment qui prend racine au milieu des orages,
et qui mourrait dans une température continuellement calme.
Dufour a terminé le portrait d'Ernestine, à la grande satisfaction de
son modèle; mais M. de Noirmont s'absente fort peu de la maison, qui est
devenue sa propriété. On voit d'un autre oeil ce qui nous appartient; il
médite déjà des changemens dans la distribution des appartements, des
constructions nouvelles, des plantations, des améliorations. Occupé de
tout cela, il passe ses journées à parcourir la maison ou les jardins;
impossible de se donner un rendez-vous, de se voir en tête-à-tête sans
s'exposer à être surpris. Le soir, fatigué d'avoir arpenté ses escaliers
et ses pelouses, ses allées et ses corridors, M. de Noirmont reste au
salon, où il faut bien que sa femme lui tienne compagnie.
Les Pomard ne sont pas revenus à Bréville depuis que Dufour s'est mis
sous le lit de mademoiselle Clara. Cependant le peintre a tenu sa
promesse; il n'a pas dit un mot de cette aventure. Mais comment se
trouver avec un homme qui a découvert des particularités aussi
délicates! Mademoiselle Pomard a pourtant dit à son frère qu'elle
reverrait Dufour sans éprouver aucun embarras; mais M. Pomard ne se sent
pas la même force de caractère, et il passe ses journées à penser à la
figure qu'il fera quand il se trouvera avec lui.
M. et madame Montrésor sont les seules personnes qui viennent encore à
Bréville, madame Bonnifoux n'ayant pas été satisfaite du peu d'accueil
qu'on y a fait au loto. Mais Sophie devient chaque jour plus jalouse de
Chéri, et Chéri plus ennuyé de sa femme; leur société ne peut procurer à
Ernestine et à Victor que quelques instans de liberté. Quant à Dufour,
comme il faut toujours qu'il peigne quelqu'un ou quelque chose, il a
commencé le portrait de Madeleine, quoique celle-ci se refusât à cet
honneur; mais Ernestine a joint ses instances à celles du peintre, et la
jeune fille a cédé.
Une lettre d'Armand met fin à la vie uniforme qu'on menait à Bréville:
le jeune marquis écrit à son beau-frère pour lui demander le restant de
la somme qui lui revient sur la vente de sa propriété; sa lettre est
courte et pressante; du reste, rien pour ses amis, pas un mot de
souvenir pour sa soeur. On voit que le jeune homme, tout entier sous
l'influence de ses passions et de ses connaissances de Paris, a oublié
toutes les personnes qu'il a laissées à Bréville.
Cette lettre est arrivée dans l'après-dînée. M. de Noirmont, après
l'avoir lue, pousse un profond soupir en s'écriant: «Ce jeune homme se
perdra!...» puis il passe la lettre à Victor et à Dufour en leur disant:
«Voyez, messieurs, quel style aimable!... écrire ainsi au mari de sa
soeur... il lui faut de l'argent... Il ne s'informe même pas si cela me
gênera de lui envoyer maintenant ce qui lui revient encore sur cette
maison. Il veut avoir cette somme sur-le-champ... eh bien! il l'aura...
mais, après... quand il l'aura perdue avec les misérables qui
l'entourent... que fera-t-il le malheureux?... car je sais qu'il a déjà
vendu ses rentes, perdu, joué tout son bien.--Mon pauvre frère! dit
Ernestine, mon Dieu! comment donc l'empêcher de courir à sa ruine?...»
Madeleine ne dit rien, mais elle pleure en songeant que l'ami de son
enfance peut quelque jour être malheureux.
«Il paraît, dit Dufour, que le beau Saint-Elme ne dirige pas très bien
son cher ami.--Cet homme m'a bien trompé, dit M. de Noirmont.--Il ne m'a
pas trompé moi: je me suis toujours méfié de lui.--Si du moins mon
beau-frère avait près de lui un ami véritable, capable de lui donner de
bons conseils, de lui faire voir la folie de sa conduite... peut-être
reviendrait-il encore à nous?... Moi si je pensais être écouté, je
partirais sur-le-champ pour Paris... mais je sais que je ferais un
voyage inutile... Armand a toujours fort mal reçu mes avis. Il a l'air
de me regarder comme un précepteur, comme un tuteur... il ne m'écoute
qu'avec impatience. Il faudrait que ce fût quelqu'un qui possédât sa
confiance, son amitié...»
En disant ces mots, M. de Noirmont regardait Victor; celui-ci le
comprend et s'écrie: «Je crois vous entendre; je partirai pour Paris, et
je verrai Armand.
--Je n'osais vous en prier, mais vraiment j'y songeais, car je ne vois
plus que ce moyen pour sauver Armand;... et c'est un grand service que
vous nous rendrez.
--Oui,» dit Ernestine qui a changé de couleur, mais qui a fait un effort
sur elle-même, «oui, mon mari a raison..... Mon frère a pour vous
beaucoup d'amitié... il vous écoutera, je l'espère,... et vous le
ramènerez ici..., avec vous;.... car, si vous le laissez à Paris, il ne
faudra pas compter sur ses bonnes résolutions.
--C'est bien ce que j'espère, dit M. de Noirmont. M. Dalmer nous
ramènera Armand... Quant à M. Saint-Elme.... oh! je l'en dispense!
--Est-il nécessaire que je t'accompagne? dit Dufour.--Non, non, dit M.
de Noirmont, vous resterez avec nous....... De toute manière, M. Dalmer
reviendra... et le plus tôt possible.
--Mais, dit Victor, si Armand ne veut pas m'accompagner, il ne serait
pas bien nécessaire que je revinsse.
--Si fait, vraiment, et ce n'est qu'à cette condition que je vous laisse
aller à Paris. Nous ne sommes encore qu'au commencement d'août;......
c'est le plus beau moment de la campagne.
--A moins, cependant, que monsieur ne s'ennuie trop ici, dit Ernestine.
--Ah! madame... j'espère que vous ne le pensez pas. Je reviendrai
puisqu'on veut bien me le permettre.--Tu me rapporteras deux pantalons
de nankin, dit Dufour, que ma blanchisseuse doit avoir laissés chez ma
portière; je te donnerai une autorisation.
--Puisque c'est convenu, dit M. de Noirmont, il faut maintenant que je
m'occupe de trouver l'argent qu'on me demande, et dont vous aurez la
complaisance de vous charger; car, avant d'engager mon beau-frère à
revenir vivre près de nous, je veux acquitter ma dette avec lui, sans
quoi il penserait que c'est pour ne pas le payer que je lui envoie un
ambassadeur.--Ah! mon ami, quelle idée!...--Ma chère amie, Armand m'a
toujours montré si peu de confiance que je puis bien le juger capable de
penser cela de moi. D'ailleurs je veux m'acquitter... pour éviter à
votre frère des demandes qui doivent lui être pénibles,... quoiqu'il les
fasse d'un ton si peu aimable!... Je vais partir pour Laon sur-le-champ.
J'y coucherai; je terminerai demain avec le notaire que je vais voir,
et je tâcherai d'être revenu pour dîner. Alors M. Dalmer recevra de moi
la somme et pourra partir pour Paris. Je n'ai pas de temps à perdre...
Je vais prendre les papiers dont j'ai besoin, je fais seller ma petite
jument, et je me mets en route.»
On n'a fait aucune objection à M. de Noirmont. En sachant que l'époux
d'Ernestine va coucher à Laon, Victor a senti battre son coeur avec
violence. Au moment de se séparer pour quelque temps de la femme qu'il
aime, comment ne céderait-il pas à l'espoir de pouvoir encore une fois
se rapprocher d'elle. Ernestine a rougi et baissé les yeux, car dans un
seul regard de Victor, elle a déjà deviné sa pensée.
M. de Noirmont a pris les papiers qui lui sont nécessaires; il fait ses
adieux, et monte à cheval, en promettant de faire en sorte d'être revenu
le lendemain pour dîner.
On a suivi M. de Noirmont jusqu'à l'entrée du bois; là, il presse son
cheval et on le perd de vue. En revenant, Victor donne le bras à
Ernestine, Madeleine marche seule, se tenant assez éloignée d'eux pour
ne pas entendre ce qu'ils se disent. Dufour s'arrête à chaque instant
pour contempler un effet du soleil couchant.
Victor parle avec action à Ernestine. On voit qu'il la prie, la presse,
et que celle-ci ne résiste qu'avec peine à ce qu'il lui demande. On
arrive, et Madeleine entend ces mots: «C'est impossible!» auxquels
Victor répond: «Alors je ne reviendrai pas de Paris.
»--Que lui refuse-t-elle donc? se dit Madeleine. Il à l'air fâché!... Il
dit qu'il ne reviendra pas... Ah! je sens que je préfère le voir en
aimer une autre que de ne plus le voir du tout..... D'ailleurs, il
m'aime un peu maintenant;... il m'appelle son amie;... c'est quelque
chose que l'amitié,... et on dit que ça dure plus long-temps que
l'amour.»
La soirée se passe assez tristement. Victor boude dans un coin du salon.
Ernestine est rêveuse, agitée, elle regarde souvent Victor; puis, quand
il lève la tête, elle reporte vite les yeux d'un autre côté. Dufour fait
un petit croquis d'idée de la grosse Nanette, en attendant qu'il la
fasse poser. Madeleine travaille et se tait suivant son habitude, à
moins qu'on ne lui adresse la parole.
«Nous ne voyons plus nos voisins, M. et mademoiselle Pomard,» dit
tout-à-coup Ernestine, pour tâcher de ranimer la conversation.
«--Vous vous ennuyez après eux, madame?» dit Victor d'un air ironique.
«--Non, monsieur.... vous savez bien d'ailleurs que maintenant je ne
m'ennuie plus, mais je crains que M. Dufour ne pense pas de même... Il
aimait la gaieté de mademoiselle Clara...
»--Oh! oui,... elle est fort gaie, en effet,» dit Dufour sans quitter
son dessin. C'est une jeune personne qui aime beaucoup à rire... et
quand je la verrai, certainement, je rirai encore avec elle, si elle
veut bien le permettre...--Mais vous n'allez plus les voir, M.
Dufour?--Non, madame, non...... J'ai vu qu'on me regardait déjà comme un
épouseur,... et, tout bien considéré, je n'épouse pas mademoiselle
Clara.
»--Ah! tu es décidé maintenant, dit Victor.--Très-décidé.--Je crois que
tu te marieras difficilement, mon cher Dufour; tu es si méfiant!--J'aime
mieux être méfiant que d'être co... Ah! mon Dieu! madame, je vous
demande bien pardon... Je crois toujours être entre artistes; ce n'est
pas, qu'après tout, ce mot-là ait rien d'indécent par lui-même,... et je
suis comme Boileau, _j'appelle un chat un chat_... Mademoiselle
Madeleine, vous ne dites rien;... vous êtes bien pensive?
»--Oh! Madeleine n'est pas causeuse,» dit Ernestine enchantée de pouvoir
changer la conversation.--«Que voulez-vous que je dise? ma bonne
amie...--Mais, tout ce que tu voudras.--Et votre ami Jacques,.... il y a
long-temps que je ne l'ai aperçu... que devient-il donc?--Il y a aussi
quelques jours que je ne l'ai vu.--Croyez-vous qu'il veuille poser pour
que je fasse son portrait?--Mais... je ne sais pas, monsieur; Jacques a
si peu de temps... Vous ne peignez pas le soir.--Songez donc qu'il sera
enchanté d'avoir son portrait, qui sera étonnant de ressemblance...
grandeur naturelle,... en blouse,... en bonnet de laine,... ce sera
original!...--Dufour, il y a encore le jardinier et la cuisinière dans
la maison: est-ce que tu ne feras pas aussi leur portrait?--Victor,
c'est très-inconvenant ce que tu dis... c'est même ridicule;... mais je
ne me fâche pas, parce que j'ai trop de talent pour cela.--C'est parce
que je le sais, monsieur, que je me permets de plaisanter.--A la bonne
heure! c'est mieux, ça.»
Victor a déjà regardé plusieurs fois la pendule; il ne cesse de dire:
«Il est tard,... il faut se coucher.--Comme tu es aimable ce soir! dit
Dufour. Ces dames n'ont que nous pour compagnie, et tu ne parles que de
te coucher... Tâche donc de rapporter de Paris des choses plus
galantes... et n'oublie pas mes deux pantalons de nankin et mes six
faux-cols.»
A force de répéter qu'il est tard, Victor fait enfin lever Ernestine,
qui répond: «Oui il est temps de se retirer...» Chacun prend une
lumière. Victor, en disant bonsoir à madame de Noirmont, la regarde
d'une façon singulière; elle détourne la tête; il fait un mouvement
d'impatience, puis s'éloigne et monte chez lui avec colère, n'écoutant
pas Dufour, qui lui crie: «Attends-moi donc!... Que diable as-tu ce
soir, pour être si pressé de dormir?»
Madeleine dit bonsoir à Ernestine; elle monte à sa petite chambre, qui
est au troisième dans les mansardes, au-dessus de la chambre de Victor.
Madame de Noirmont couche au premier. En se retirant chez elle, ses yeux
sont mouillés de larmes, et elle murmure d'une voix étouffée: «Non,...
je ne devais pas consentir;... mais il dit qu'il ne reviendra pas!...»
Madeleine dort mal; elle se sent inquiète, agitée, sans pouvoir bien se
rendre compte de ce qui la tourmente; elle pense à Victor, à Ernestine.
Au point du jour, ne pouvant plus reposer, elle se lève, s'habille et
entr'ouvre la fenêtre. Les vapeurs du matin ne sont pas encore
dissipées, mais tout annonce une belle journée. Madeleine veut descendre
au jardin; elle quitte sa chambre et se dirige vers l'escalier, allant
bien doucement, afin de ne réveiller personne dans la maison.
A peine a-t-elle descendu deux marches qu'elle entend du bruit
au-dessous d'elle. Ce sont des pas,... puis le froissement d'une robe...
On monte l'escalier,... on se hâte. Madeleine se sent presque effrayée;
elle se demande qui peut être levé avant le jour... Elle reste sans
bouger. On est arrivé à l'étage qui est au-dessous; on ne monte pas plus
haut, on entre dans le corridor... Madeleine avance un peu la tête...
C'est Ernestine qui vient de se glisser légèrement dans le couloir...
Bientôt une porte se referme avec précaution et on n'entend plus rien.
Madeleine est toujours au haut de l'escalier, immobile, frappée de ce
qu'elle vient de voir, mais doutant encore et se disant: «Ce n'est pas
elle peut-être;... je n'ai pu voir que sa robe... A peine si l'on y voit
encore... Mais dois-je descendre?... oh! non,... je pourrais la
rencontrer; elle croirait peut-être que je l'épie... Rentrons vite dans
ma chambre, et n'en sortons plus avant que tout le monde ne soit levé.»
La jeune fille rentre doucement dans sa chambre, dont elle repousse la
porte; mais elle pense,... elle pense beaucoup... (tant de choses
devaient alors l'occuper), et, tout en pensant, elle écoute si on ne
rouvre pas la porte de la chambre de Victor. Près d'une heure s'est
écoulée, personne, excepté le concierge, n'est encore levé dans la
maison. Pour se distraire, Madeleine se met à la fenêtre; elle n'y est
que depuis peu de temps lorsqu'elle entend les pas d'un cheval; elle ne
peut voir du côté de la route, mais elle peut apercevoir dans la cour.
Les pas du cheval se sont rapprochés, et bientôt Madeleine voit M. de
Noirmont qui met pied à terre, confie sa monture au concierge et entre
dans la maison.
Madeleine se sent glacée; elle ne respire plus; une idée terrible se
présente à sa pensée, et la terreur qui l'agite est si forte que,
pendant quelques instans, ses idées se perdent; elle ne sait quel parti
prendre; elle craint de soupçonner à tort Ernestine, elle n'ose
descendre,... elle balance...
«Et pourtant si elle est là!... se dit-elle M. de Noirmont est sans
doute allé à son appartement.... S'il n'y trouve pas sa femme;... s'il
allait venir chez M. Victor... ah!...»
Madeleine n'hésite plus; elle descend rapidement l'escalier et va
frapper à la porte de Victor en criant d'une voix étouffée: «Ouvrez-moi,
de grâce... c'est moi,... Madeleine... M. de Noirmont est revenu...
Ah!... je l'entends en bas; il demande au concierge si madame est
sortie;... il monte... Mais ouvrez-moi donc...»
On ouvre. Madeleine entre, ou plutôt tombe dans les bras de Victor, qui
referme bien vite la porte.
La jeune fille ne s'est pas trompée, Ernestine est là, tremblante,
épouvantée par le retour inattendu de son mari. Elle ne peut parler,
mais ses yeux interrogent Madeleine. Victor, frémissant de la situation
d'Ernestine, mais conservant encore sa présence d'esprit, attire
Madeleine loin de la porte, en lui disant très-bas: «Est-il vrai,... M.
de Noirmont...--Est ici;... je l'ai vu...--Ah!... je suis perdue,... et
je l'ai bien mérité,» dit Ernestine d'une voix mourante.
«A-t-elle le temps de redescendre au premier, murmure Victor.--Non...
tenez... écoutez,... entendez-vous le bruit de ses bottes; il monte...,
il vient sans doute...--O mon Dieu! que faire?....--Attendez... Cette
armoire où est ce porte-manteau... madame peut s'y tenir
cachée...--Mais s'il la trouve cachée ici!...--Non,... s'il n'a plus de
soupçon, il ne cherchera pas,.... et il n'en aura plus;... j'ai trouvé
le moyen de...»
On frappe à la porte, et au même instant on entend la voix de M. de
Noirmont: «M. Dalmer,.... c'est moi.... Pardon si je vous éveille de
bonne heure,... mais j'ai terminé nos affaires; j'ai retenu une place
pour vous dans la diligence de Laon;... vous n'aurez pas trop de
temps... Voulez-vous m'ouvrir? je vais vous conter cela.»
Les trois personnes qui sont dans la chambre se regardent avec terreur;
enfin Victor répond: «Je suis à vous, monsieur,... je me lève...»
Madeleine, aidée de Victor, fait cacher Ernestine, qui peut à peine se
soutenir. Pour ne pas la priver d'air, on laisse entr'ouverte l'armoire,
qui heureusement se trouve un peu masquée par le lit.
«Et vous,.... vous?... Madeleine, dit Victor.--Ne vous inquiétez pas de
moi!... Tout à l'heure vous me comprendrez mieux...»
En disant ces mots, elle va s'asseoir sur le lit, referme entièrement
les rideaux sur elle, puis dit à voix basse: «Ouvrez à présent.»
Victor ouvre. Il a un pantalon et une veste du matin. M. de Noirmont
entre en disant: «Je vous ai dérangé... vous dormiez encore...
»--Oui... je dormais, c'est-à-dire j'allais me lever,» répond Victor en
cherchant à surmonter son trouble; mais il sent au contraire ses
craintes augmenter en voyant que M. de Noirmont est devenu tout à coup
sombre et soucieux, après avoir jeté les yeux sur le lit, dont les
rideaux sont soigneusement fermés.
«Vous êtes revenu... de bonne heure!... dit Victor.--Oui,... beaucoup
plus tôt que je ne pensais... Dès hier au soir j'ai trouvé la somme
qu'il me fallait... j'ai pensé que plus vite vous partiriez, et plus
vite vous verriez Armand... J'ai donc retenu une place pour vous; et
comme la voiture part à neuf heures, j'ai quitté Laon au petit point du
jour,... afin que vous ayez le temps d'être prêt;... mais vous prendrez
mon cheval pour aller jusqu'à la ville;... on me le renverra... Je pense
que tout cela vous arrange?...
»--Oui, monsieur, oui... certainement.--Alors je vous conseille de vous
disposer au voyage... mais j'aurais voulu que vous pussiez déjeuner
avant de partir... Je suis entré chez ma femme;... elle a déjà quitté
son appartement.--Ah! il fait si beau!... madame est sans doute au
jardin...--Oui,... c'est ce que j'ai pensé...»
Tout en disant cela, M. de Noirmont examine Victor, dont le trouble est
évident, puis il reporte les yeux vers le lit. Il semble inquiet, agité,
et Victor ne sait plus que dire. Enfin M. de Noirmont s'écrie:
«C'est bien singulier!... tout à l'heure, en frappant à votre porte,...
il me semblait que vous aviez du monde ici,... que vous parliez à
quelqu'un...
»--Non, monsieur;... vous voyez que vous vous êtes trompé...»
M. de Noirmont ne répond rien; il regarde toujours le lit; tout-à-coup
les rideaux reçoivent une vive secousse. Alors M. de Noirmont se lève en
disant: «Mais non, je vois au contraire que je ne me suis pas trompé.»
Et déjà sa main a écarté le rideau. Il aperçoit alors Madeleine assise
sur le lit, la jeune fille a la tête baissée sur sa poitrine, comme un
coupable qui attend sa condamnation.
M. de Noirmont reste frappé d'étonnement, mais son front devient moins
sombre, et sa surprise semble mêlée d'une secrète satisfaction. Victor
est interdit, il regarde Madeleine, et n'ose parler.
«Ah! mademoiselle! dit enfin M. de Noirmont, vous ici... mais, après
tout, j'aurais dû m'en douter...»
Madeleine se jette aux genoux de M. de Noirmont en murmurant: «Je suis
bien coupable, monsieur, je le sais; punissez-moi, je ne m'en plaindrai
pas.
»--Non, monsieur, s'écrie Victor, non, elle n'est pas coupable, ne la
croyez pas;... moi seul... je mérite tous vos reproches...
»--Vous avez des torts aussi,.... mais beaucoup moins que
mademoiselle;.... partout les jeunes gens cherchent à plaire; c'est aux
femmes à résister à leurs séductions... mais une jeune personne que l'on
recueille ici par pitié, que ma femme traite comme son amie!... Ah!
c'est indigne!...
»--Monsieur, je vous en supplie, ne l'accablez pas. Venez,... venez; de
grâce,... laissons-la se remettre,... se calmer.
»--Oui, vous avez raison...; je lui parlerai plus tard.»
Et M. de Noirmont se laisse entraîner par Victor qui le conduit dans le
jardin, et, tout en lui parlant, s'éloigne le plus possible de la
maison.
«Monsieur, je suis bien coupable, dit Victor, mais pas autant cependant
que vous pourriez le penser. Madeleine est encore digne de vos bontés,
de l'amitié de madame votre épouse.
»--Bien, bien, M. Dalmer, excusez Madeleine, c'est naturel... vous le
devez; mais moi, je sais ce que je dois penser... Une jeune fille qui va
trouver un jeune homme dans sa chambre... Oh! parbleu! si elle n'est pas
entièrement perdue, c'est que vous ne l'avez pas voulu, et c'est à vous
et non à elle que je dois en savoir gré.--Je vous jure, monsieur,
qu'elle n'a pas commis d'autre faute que celle de venir un moment me
parler.--Vous parler pendant que vous étiez couché!... Fort bien! mais,
je vous le répète, je vous excuse, et si en effet vous n'avez pas
profité des avances que l'on vous faisait, ce sont des éloges que vous
méritez... mais Madeleine n'en est pas moins
coupable.--Monsieur....--Assez, je vous en prie... Laissons ce sujet
pour nous occuper de votre départ, qui est beaucoup plus important; car
il s'agit de ramener un jeune homme dans le sentier de l'honneur et de
l'empêcher de flétrir le nom de son père. Mais nous nous sommes
éloignés.... retournons à la maison... Il est bientôt sept heures;
pourvu que vous partiez à huit, avec mon cheval, vous serez rendu à Laon
avant neuf heures. Où diable est donc ma femme? Ah! je l'aperçois
enfin!»
Ernestine sortait d'une allée et semblait retourner vers la maison. M.
de Noirmont va à elle et l'embrasse sur le front en lui disant: «Enfin
je te trouve. Je suis allé dans ton appartement; mais, madame était déjà
sortie...--Oui... j'ai été malade toute la nuit, et, ne dormant pas, je
suis allée au jardin me promener.--Tu as l'air souffrant en effet.... Tu
vois que j'ai terminé promptement mes affaires. Mais M. Dalmer a sa
place retenue à Laon; il faut qu'il y soit à neuf heures. Fais-nous
donner à déjeuner, et vous, M. Dalmer, allez achever de vous habiller,
et de prendre ce dont vous pouvez avoir besoin en voyage. On fait manger
mon cheval, et il sera tout prêt à vous bien conduire.»
Victor s'éloigne sans oser regarder Ernestine. M. de Noirmont ne dit pas
un mot à sa femme au sujet de Madeleine, et Ernestine, qui est censée
arriver du jardin, ne peut pas lui en parler.
Victor revient prêt pour le départ. Dufour est descendu aussi. M. de
Noirmont force Victor à prendre quelque chose; puis il lui remet la
somme qu'il doit à Armand, et lui dit: «Maintenant tâchez de sauver ce
jeune homme, s'il en est temps encore, et de le rendre à sa famille.»
Victor fait ses adieux. A peine si ses yeux osent se fixer sur ceux
d'Ernestine. Il cherche Madeleine; elle n'est pas descendue. Mais il
faut partir: M. de Noirmont le presse; le cheval l'attend dans la cour.
«Adieu, monsieur, dit Ernestine en soupirant. Puissiez-vous bientôt nous
ramener mon frère!»
Avant de monter en selle, Victor se penche vers M. de Noirmont et lui
dit à l'oreille: «Monsieur, je vous en supplie, pardonnez à
Madeleine.--Allez! mon cher monsieur Dalmer, et ne vous tourmentez pas
pour cette jeune fille. Je trouve, moi, qu'elle n'en vaut nullement la
peine.»
Victor veut répondre; mais M. de Noirmont s'est éloigné de quelques pas.
Victor monte à cheval et disparaît, pendant que Dufour lui crie:
«Surtout n'oublie pas mes commissions!»
M. de Noirmont et Dufour sont restés sur le devant de la porte. Un
paysan était aussi arrêté, un peu plus loin, dans la plaine; il
regardait les croisées de la maison, semblait s'impatienter, et
s'appuyait sur un fusil qu'il tenait de la main gauche.
«Ah! voilà l'ami Jacques! dit Dufour.--Jacques, dit M. de Noirmont; cet
homme serait ce Jacques qui s'intéresse tant à Madeleine.--Oui, c'est
lui-même... je le reconnais bien, quoiqu'aujourd'hui il soit presqu'en
chasseur.... Tiens!... pourquoi donc a-t-il un fusil à la main?
qu'est-ce que cela veut dire?....--Pardon M. Dufour; mais j'ai quelque
chose à dire à cet homme....--Allez, ne vous gênez pas... je vais faire
un tour dans la campagne.»
Dufour s'éloigne. M. de Noirmont se dirige vers Jacques dont la figure
est devenue plus riante depuis qu'il a fait un signe de tête à quelqu'un
qui s'est montré à une croisée de la maison. Le paysan regarde M. de
Noirmont venir à lui et ne bouge pas.
«C'est vous qu'on nomme Jacques?» dit l'époux d'Ernestine au villageois
d'un ton hautain.--«C'est mon nom, après?--Vous êtes l'ami d'une jeune
fille.... dont ma femme a pris soin?--De Madeleine.... oui, je suis son
meilleur ami,... je l'aime comme mon enfant... Puisqu'elle n'a pas de
parens, la pauvre petite! c'est bien le moins qu'elle ait des amis.--Je
croyais que vous aviez connu la mère de Madeleine?...--Quand je
l'aurais connue... si elle est morte.....--C'est peut-être heureux pour
elle... du moins elle ne rougira pas de la conduite de sa fille.
»--Rougir!... Madeleine, faire rougir quelqu'un!.....» Et Jacques
regarde M. de Noirmont d'un air menaçant en s'écriant:
«Morgué! monsieur, vous me prouverez ce que vous venez de dire là,
sinon...
»--Interrogez-la elle-même,» dit M. de Noirmont qui voit Madeleine
sortir de la maison et venir de leur coté en tenant un petit paquet sous
son bras. «La voilà... elle a pris ses effets... elle a deviné mes
intentions.»
Jacques court vers la jeune fille, lui prend le bras et lui dit d'une
voix forte:
«Madeleine!... monsieur prétend que vous feriez rougir votre mère si
elle existait encore... Quelle faute avez-vous donc commise, pour qu'on
se permette de vous traiter ainsi?...»
Madeleine baisse les yeux et garde le silence.... Vous le voyez, dit M.
de Noirmont; elle se tait, elle ne me dément pas. M. Jacques, je suis
fâché de vous rendre votre protégée... mais je ne puis plus garder dans
ma maison, près de ma femme, une jeune fille qui va, avant le jour,
trouver un jeune homme dans sa chambre.»
Jacques pâlit, puis il lève la main sur M. de Noirmont en s'écriant:
«Mille tonnerres! vous en avez men...
»--Non, non!» s'écrie Madeleine en arrêtant le bras de Jacques et
tombant à ses genoux, «monsieur dit la vérité, et je suis coupable!...
Monsieur excusez Jacques... il ne voulait pas vous offenser...»
Le paysan semble stupéfait, accablé; il détourne la tête en portant sa
main sur ses yeux. M. de Noirmont, après avoir jeté un regard de dédain
sur Jacques et un coup-d'oeil de mépris à la jeune fille! regagne
lentement sa demeure.
Quelques minutes s'écoulent; Madeleine est encore à genoux; elle
n'implore pas Jacques, mais elle fixe tristement la terre. Le paysan
tourne enfin la tête de son côté; il considère quelques instans la jeune
fille, puis la relève, en disant d'un ton brusque; «Allons! venez...
coupable ou non, vous n'en trouverez pas moins toujours un asile chez
Jacques.»