CHAPITRE II.

Quelques détails.

«Qu'est-ce que c'est que ces deux messieurs?» dit Dufour en prenant le

bras de Victor, et en suivant d'un peu loin ceux qui les faisaient

changer de traiteur, «Moi, j'aime beaucoup a savoir avec qui je suis.

»--Le plus jeune est Armand de Bréville, fils du marquis de Bréville,

qui eut d'un premier mariage une fille et le fils qui est devant nous.

Ayant perdu sa première épouse fort jeune, le marquis se remaria avec

une demoiselle noble et très-jolie, dit-on, mais qui n'avait rien. M. de

Bréville ne goûta qu'un an les douceurs de cet hymen; il mourut des

suites d'une chute de cheval, étant à peine âgé de quarante ans, dans

sa terre de Bréville, située auprès de Laon, en Picardie, où il

demeurait avec sa famille. Il laissa ses deux enfants, alors fort jeunes

encore, sous la tutelle de leur belle-mère. Mais, contre l'usage, ou du

moins en dépit de la prévention qu'inspire souvent une belle-mère, il

paraît que madame de Bréville eut une véritable tendresse pour les

enfants de son mari, qu'elle nommait les siens: il est vrai que l'hymen

ne lui en avait pas donné d'autres. Elle eut d'eux les plus grands

soins; elle passait sa vie à surveiller leur éducation. Ne quittant

jamais la terre de Bréville, où elle avait perdu son mari, ne recevant

que quelques voisins, n'amant point dans le monde, madame de Bréville ne

connaissait pas d'autre bonheur que d'avoir auprès d'elle les enfante de

son mari. C'est d'Armand que je tiens tous ces détails, car je n'ai

jamais connu personne de sa famille; mais il ne parle de sa belle-mère

qu'avec attendrissement, et cela fait l'éloge de son coeur.

»--Est-ce qu'elle est morte aussi, cette rare belle-mère?--Oui. Elle

mourut huit ans environ après son mari. Alors un parent éloigné fut

nommé tuteur des enfants. Armand fut envoyé au collége, et sa soeur mise

dans un pensionnat. Mais depuis quelques mois le jeune homme est majeur,

maître de sa fortune, et il a tout-à-fait secoué le joug de son tuteur.

Il a un violent amour du plaisir..... On voit qu'il s'y livre avec

ardeur, et qu'il veut se dédommager de la vie sage et rangée que lui

faisait mener son tuteur, depuis qu'il l'avait retiré du collége. Mais à

vingt-et-un ans il est bien naturel de désirer s'amuser..... C'est la

fougue de l'âge!... cela se calmera.--Est-ce qu'il est fort riche?--Il

paraît que M. de Bréville avait vingt mille livres de rentes. N'ayant

pas eu d'enfants de son second mariage, Armand et sa soeur n'ont eu à

partager qu'entre eux. Dix mille livres de rentes, c'est fort gentil

pour un jeune homme.--Oui, ça serait même fort gentil pour un homme de

trente-six ans. Moi, qui n'en ai que trente-quatre, je me trouverais

égal au grand-turc, si j'avais dix mille francs de rentes, parce que

j'ai de l'ordre, de l'économie; et, quoique j'aime à m'amuser, je ne

dépenserais jamais plus que mon revenu... Il m'a fallu donner bien des

coups de pinceau pour amasser les deux mille deux cents francs de rentes

que j'ai maintenant, et pourtant, avec cela, je m'amuse, je ne fais pas

un sou de dettes; et il y a des gens qui, avec dix mille francs de

revenu, ne se trouvent pas de quoi vivre, doivent de tous cotés, et vont

souvent en prison.

»--J'espère qu'Armand ne fera pas ainsi: c'est un bon petit

garçon.--D'où le connais-tu?»--C'est chez ma tante que nous nous sommes

liés, l'année dernière; son tuteur l'y menait quelquefois. On ne s'amuse

pas beaucoup chez ma tante; il faut faire le vingt-et-un sans rire, et

le boston sans parler. Armand préférait causer avec moi; il aimait ma

conversation; il m'appela bien vite son ami... A vingt-et-un ans tu sais

qu'on prodigue ce titre-là, et que l'on croit à l'amitié comme à

l'amour.--Oui, c'est l'âge des illusions.--Cependant, depuis quelque

temps je le vois beaucoup moins; je ne lui en fais aucun reproche. Lancé

dans le tourbillon des plaisirs, il n'a pas un moment à lui!--Et sa

soeur, est-elle jolie?--Je ne la connais pas; elle a deux ans plus que

son frère, et il y a déjà cinq ans qu'on l'a mariée à un gentilhomme

nommé M. de Noirmont. Il paraît qu'ils habitent la province, où Armand

n'est pas pressé d'aller les voir.

»--Maintenant passons au second personnage. Quel est ce beau monsieur

qui est avec Bréville? est-ce aussi un marquis? En tout cas je croirais

que c'est un noble de contrebande. Malgré son affectation à se donner de

grands airs, à tenir sa tête en arrière et à regarder tout le monde

comme s'il cherchait à qui il veut donner un soufflet; il perce

là-dessous des manières de mauvais lieux, des habitudes d'estaminet...

C'est un joli garçon;... mais il a une de ces figures... auxquelles je

ne voudrais pas prêter de l'argent...--Oh! toi, tu te méfies de tout

le monde!... Je ne connais guère ce monsieur plus que toi. Je l'ai

rencontré quelquefois; il était avec Armand: je sais qu'il se nomme de

Saint-Elme; il est très-riche, à ce que m'a dit le jeune de

Bréville.--Ah!... pour un monsieur très-riche, et qui se donne de si

beaux airs, il a un pantalon qui n'est guère de saison.... Que j'aie un

pantalon comme ça, moi artiste, moi peintre, à la bonne heure, on n'y

fera pas attention,... avec ça que j'ai de ces tournures qui passent

dans la foule!... Mais un beau-fils!... un homme qui ne peut pas dîner à

la Tête-Noire!... c'est drôle!... Du reste, il est bien fait, ce

monsieur, il a de belles rotules; je suis comme David, je fais attention

aux rotules. Mais sa figure ne m'est pas inconnue: il me semble l'avoir

vue quelque part... Je crois que c'est dans un restaurant à vingt-deux

sous, où j'allais souvent il y a six ou sept ans,... parce qu'alors je

dépensais beaucoup en modèles, en études, et qu'il fallait économiser

d'un autre côté.--Qu'un peintre qui commence, qu'un homme qui veut

économiser aille dîner à vingt-deux sous, c'est fort bien; il y a

d'ailleurs de très-honnêtes gens qui ne dînent pas du tout. Mais tu veux

qu'un jeune homme riche... M. de Saint-Elme, aille dîner là...--Oh!

c'est qu'alors il ne se serait pas donné de grands airs, et même ne

s'appelait pas Saint-Elme; il y a des gens qui ont un nom pour chaque

quartier où ils vont. Au reste, je peux me tromper; mais, nous voici

chez Legriel, tâchons enfin de dîner, ça ne me ferait pas de peine.»

Ces messieurs venaient d'arriver chez le restaurateur _fashionable_ de

Saint-Cloud. La foule est là comme à la Tête-Noire, mais non point de

cette foule qui boxe pour un fricandeau et une matelotte; il y a des

équipages à la porte, dans la cour. C'est la belle société qui vient

dîner là: remarquez que je dis la belle et non pas la bonne: c'est que

parmi la belle, il y a beaucoup de femmes entretenues et d'habitués de

Frascati; mais enfin l'élégance, la tournure, les formes séduisantes

sont là, et c'est beaucoup. Quand une étoffe est jolie, elle me plaît,

et je n'ai pas toujours besoin de chercher à savoir ce qu'elle cache; on

me dira que sous une enveloppe grossière je puis trouver un fort galant

homme; je n'en doute pas, mais je préférerais pourtant le trouver sous

des formes aimables.

M. de Saint-Elme entre le premier chez le traiteur en disant:

«Messieurs, laissez-moi faire,... je vous réponds que nous aurons un

cabinet... J'ai les garçons à mes ordres ici;... j'y ai dîné si

souvent!.... c'est un traiteur qui a plus de mille écus à moi!

»--S'il a dépensé mille écus ici, se dit Dufour, ce n'est donc pas lui

que j'ai vu à mon ordinaire de vingt-deux sous.»

M. de Saint-Elme appelle les garçons par leur nom de baptême; il crie,

s'emporte, veut un cabinet, à tel prix que ce soit; il fait venir le

maître de la maison: celui-ci arrive, croyant que c'est un prince qui

est descendu chez lui, parce qu'il suppose qu'un prince seul doit se

permettre de faire autant de tapage.

«Comment, mon cher ami, dit M. de Saint-Elme, vos garçons me répondent

qu'il n'ont pas de cabinet; me dire cela, à moi, qui viens toutes les

semaines chez vous dépenser un argent fou.... Allons, cela ne peut pas

être ainsi.»

Le restaurateur regarde le grand monsieur, comme on regarde quelqu'un

dont on cherche en vain à se rappeler; mais comme le bruit, la

suffisance imposent toujours (surtout chez les traiteurs), on met tous

les garçons sur pied, et on parvient à trouver un petit salon libre pour

les quatre convives.

«Vous le voyez, messieurs,» dit le jeune Bréville en se mettant à table,

«il ne fallait que suivre Saint-Elme..... Je ne sais pas comment il

fait, mais rien ne lui résiste, il réussit à tout ce qu'il veut!....

»--Oh!... cela tient à beaucoup d'habitude de ces sortes de maisons,»

répond le grand monsieur en se balançant sur sa chaise. «Eh! mon Dieu!

messieurs, quand vous aurez comme moi mangé deux ou trois cent mille

francs, vous ne serez plus empruntés pour vous faire servir.

»--Je réponds bien que je ne les mangerai pas, se dit Dufour. Peste,

voilà un homme qui parle de cent mille francs comme je parlerais d'un

rouleau de pièces de quinze sous!»

Et le peintre prend la carte, fronçant le sourcil à l'article des prix.

Mais Saint-Elme a déjà donné des ordres au garçon, et la carte n'a pas

été consultée.

«Voilà un homme avec lequel nous allons nous enfoncer,» dit tout bas

Dufour à Victor.--«Allons, mon ami, pour une fois, tu n'en mourras

pas!....--C'est juste, je n'en mourrai pas; mais au moins je veux bien

dîner.»

On sert à ces messieurs les mets les plus recherchés, les meilleurs

vins. Dufour se laisse aller au plaisir de la table; cependant, tout en

portant à ses lèvres son verre plein de beaune, première qualité, il se

dit encore: «Voilà un dîner qui coûtera cher. Cet homme-là va vite!...

Il faudra donner bien des coups de pinceau pour réparer le dommage!»

Le dîner est très-gai. Le jeune Bréville ne voit, ne rêve que plaisir;

il a plusieurs intrigues en train; il espère trouver le soir, au bal du

parc, une des plus jolies femmes de la Chaussée-d'Antin, qui a promis de

lui sacrifier un Anglais qui l'accable de présents, mais qui lui donne

le _spleen_. Victor sourit aux transports amoureux d'Armand; quoique

jeune encore, Victor connaît les femmes, mais il ne parle jamais de ses

triomphes ni de ses conquêtes; il n'est pas amateur de femmes

entretenues, telles à la mode qu'elles soient; il sait que si l'on

trouve le plaisir avec ces dames, on y rencontre bien rarement l'amour.

Mais il ne veut pas chercher à désabuser Armand sur le sentiment qu'il

croit avoir inspiré à plusieurs femmes galantes; il pense que le temps

se chargera de ce soin.

Dufour cause peu: prévoyant que le dîner lui coûtera cher, il vent au

moins s'en donner pour son argent. Tout en mangeant, il écoute. C'est

presque toujours Saint-Elme qui parle, c'est lui qui tient le dé; il ne

laisse jamais languir la conversation; il sait tout, a été partout.

Peinture, musique, poésie, botanique, astronomie, histoire,

philosophie, nécromancie, il parle sur tout cela avec une facilité, une

aisance qui étonnent, un aplomb, qui entraîne, et jetant dans sa

conversation les mots techniques, les termes de l'art, il achève

d'étourdir, d'éblouir son monde.

«Il est fort aimable et fort instruit,» dit tous bas Victor à

Dufour.--«Ou il a du moins terriblement d'assurance,» répond l'artiste.

En causant science, beaux-arts ou modes, M. de Saint-Elme trouve

toujours l'occasion de parler de lui. Si l'on s'occupe d'une jolie

actrice, il fait entendre qu'il a eu ses faveurs; on cite un poème

nouveau, il en connaît beaucoup l'auteur, il lui a donné fréquemment des

conseils pour son ouvrage; il y a même dedans une foule de vers qui sont

de lui; nomme-t-on un grand personnage, il le connaît particulièrement;

il va chez les ministres sans demander d'audience; il dispose des

places, des emplois; il n'y a que pour lui qu'il ne veut rien.

Le jeune de Bréville écoute tout cela comme les bonnes femmes écoutent

un pharmacien. Victor laisse parler Saint-Elme; il sourit quelquefois,

mais son sourire n'a rien de méchant. Dufour ne montre pas autant de

crédulité; il examine Saint-Elme d'un air ironique, et murmure entre ses

dents: «Est-ce que cet homme-là nous prend pour des imbéciles?»

En regardant un moment à la fenêtre qui donne sur le parc, Armand

s'écrie: «Voilà de Montclair qui passe.... il est avec une fort jolie

femme...

»--Ah! oui, je la connais... je sais ce que c'est,» dit Saint-Elme d'un

air malin après s'être penché vers la fenêtre, «c'est une petite femme

fort passionnée dans le tête-à-tête..... mais rien à dire après....

point d'esprit! point de finesse.... J'en ai eu bien vite assez.

»--Montclair a un habit parfaitement fait et qui va fort bien,» reprend

le jeune de Bréville en regardant toujours dans le parc.

«--Oui, répond Saint-Elme; je lui ai procuré mon tailleur, auquel je

donne souvent des idées pour les couleurs, les coupes qu'il faut

changer...

»--C'est sans doute vous, monsieur, qui lui avez donné l'idée de votre

pantalon,» dit Dufour avec un grand sang-froid et en se servant une

seconde fois de la charlotte aux confitures.

Le bel homme se pince les lèvres et semble un instant déconcerté, mais

il reprend bien vite son air d'aisance et répond: «Oui... c'est moi qui

ai voulu faire reprendre les pantalons de tricot; je trouve que cela est

fort joli... et quand on est bien fait, cela sied.

»--Je suis fort aise qu'on en reporte; j'en avais un tout pareil au

vôtre il y a neuf ans.... Si les rats ne l'ont pas mangé, je le

remettrai cet hiver...»

Saint-Elme s'empresse de changer la conversation; bientôt il demande du

champagne.

«--Du champagne! dit Dufour, mais il doit être fort cher ici.--Que nous

importe, répond Saint-Elme, pourvu qu'il soit bon!--Messieurs, il

m'importe, à moi!... Je ne suis pas un millionnaire!... je suis un

modeste artiste, un peintre de paysage; j'aime beaucoup à m'amuser, mais

pourtant je ne puis pas trancher du grand seigneur...

»--Monsieur,» dit Armand de Bréville en s'adressant d'un air gracieux à

Dufour, j'espère que vous voudrez bien me permettre, ainsi que Victor,

d'être aujourd'hui votre amphitrion je vous ai emmenés d'où vous étiez,

il est bien juste que je vous offre à dîner.

»--Monsieur,» répond le peintre en s'inclinant, «je vous remercie

beaucoup de votre politesse, mais je n'accepte jamais à dîner que des

personnes que je connais, et je n'ai pas encore l'avantage d'être de vos

amis.--J'espère que vous voudrez bien le devenir, monsieur.--C'est

beaucoup d'honneur que vous me faites, mais alors seulement j'accepterai

vos invitations.--Ah! monsieur Dufour... je vous en prie.

»--Mon cher de Bréville,» dit Victor en interrompant le jeune homme,

«vos instances seront vaines; vous ne connaissez pas Dufour; il est fort

bon garçon, mais un peu susceptible, surtout quand il ne connaît pas les

personnes. Je suis cette fois de son avis: que vous nous invitiez à

déjeûner, à dîner chez vous tant que vous voudrez, c'est fort bien;

mais en partie de campagne, de plaisir, il faut toujours que chacun paie

son écot; on est plus libre alors, et on s'amuse mieux.--Allons,

messieurs, je n'insiste plus.»

Pendant cette conversation, M. de Saint-Elme a demandé des cure-dents et

a paru très-occupé de sa bouche. On apporte du champagne; il le verse,

en donnant à ces messieurs des leçons sur la manière de faire sauter le

bouchon.

On demande la carte: elle se monte à 66 francs. Victor et son ami

jettent chacun 17 francs sur la table; Dufour remarque que le bel homme

ne jette rien, et se hâte de se lever, laissant le jeune de Bréville

solder le garçon.

Le jour commence à tomber lorsque ces messieurs retournent dans le parc.

Ils se dirigent vers le bal, qui est commencé depuis long-temps. Il y a

foule à la danse, où la société est très-mêlée. Ce c'est que lorsque la

soirée est avancée que les bals champêtres deviennent jolis, parce

qu'alors ils ne se composent plus que de personnes à équipages et de

celles qui habitent des compagnes aux environs.

Armand cherche la jolie femme qui lui a donné rendez-vous. Le beau

Saint-Elme semble bien aise de se faire voir. Il entraîne le jeune

Bréville à travers la foule, perce les groupes, traverse les quadrilles,

et ne demande jamais excuse.

«Mon cher Victor,» dit Dufour après avoir traversé deux fois le bal,

«est-ce que tu tiens à rester ici?--Pas du tout!--Quant à moi, je

t'avoue que je ne me soucie pas d'avoir l'air, d'être le carlin de M. de

Saint-Elme. Je suis venu à Saint-Cloud pour m'amuser: allons dans le

parc; laissons ces messieurs. Le plus jeune ne pense qu'à ses amours;

quant à l'autre.... je crois qu'il est difficile de savoir ce qu'il

pense.--Monsieur Saint-Elme ne te plaît pas?--C'est que je trouve qu'il

a une suffisance qui frise l'impertinence.--Il a de l'esprit.--Oui... ou

du moins il a du jargon, de la mémoire... ce qui n'est pas du tout la

même chose. Combien de fois, dans le monde, n'ai-je pas entendu vanter

l'esprit de gens qui n'avaient que ce babil, ce jargon de société, sous

lequel on est tout étonné de ne trouver que du vide lorsqu'on veut

creuser plus avant!--Tu conviendras, au moins, qu'il est instruit, qu'il

a des connaissances....--Des connaissances!... parce qu'il parle sur

tout et qu'il se sert adroitement des mots techniques, sait le langage

des artistes, des ateliers... Cela ne me prouve pas encore qu'il soit

véritablement instruit. Ceux qui le sont réellement n'ont pas l'habitude

de vous jeter ainsi leur science au nez.... ils la gardent pour eux.

Mais beaucoup de gens apprennent la superficie des choses pour pouvoir

parler de tout, faire les connaisseurs, et imposer à la multitude, qui

accorde toujours de l'esprit, de l'érudition aux bavards, tandis que

c'est justement des bavards dont il faut se méfier, parce qu'ils sont

naturellement menteurs. Je ne dis pas que M. Saint-Elme ne soit point un

homme d'esprit, et qu'il n'ait pas vraiment de l'instruction; je ne le

connais pas encore assez pour le juger. Je trouve seulement qu'il

tranche sur tout, et vous coupe à chaque instant la parole pour débiter

des fadaises ou des histoires qu'il semble faire en parlant. Toi, tu

écoutes cela avec un sang-froid étonnant; tu as l'air de croire tout ce

qu'on te dit.

»--Et pourtant, mon cher Dufour, je ne suis pas plus crédule que toi;

mais que veux-tu, cette habitude de vous couper la parole est si commune

dans le monde!.... Il y a tant de gens qui se croient apparemment seuls

bons à entendre, puisqu'ils ne veulent jamais laisser parler les

autres!.... Il y en a qui le font sans intention, sans s'apercevoir de

leur manque de savoir-vivre: ce que vous leur contez ne vaut jamais ce

qu'ils vont vous dire. Si vous parlez d'un événement qui vous est

arrivé, cela leur rappelle sur-le-champ dix événements beaucoup plus

drôles, et ils ne vous laissent pas le temps d'achever pour vous conter

les leurs. Ah! mon pauvre Dufour, s'il fallait se fâcher de tout cela,

on aurait trop à faire! Moi, qui ne suis pas bavard, je laisse les

autres dire; et ce qu'il y a de mieux, c'est que j'ai l'air de les

croire. _Ça leur fait tant de plaisir et à moi si peu de peine!_... Le

mot de mademoiselle _Gaussin_ peut s'appliquer souvent.--Je n'ai pas ta

patience; je ne suis pas bavard, mais quand je parle, je veux qu'on me

laisse finir.--Ah! c'est entre amants qu'il est permis de

s'interrompre... de se couper la parole! Cela prouve qu'on a beaucoup de

choses à se dire.--C'est juste.... Entre époux on ne se la coupe

jamais!...»

Tout en causant, Victor et Dufour se sont éloignés du bal. La grande

allée du parc commence à être moins cohue. Les habitants de la rue

Saint-Denis et Saint-Martin, qui veulent ouvrir de bonne heure leur

boutique le lendemain, sont déjà en coucou sur la route de Paris.

Beaucoup de couples vont achever la fête dans une partie du parc moins

fréquentée; il ne reste plus que la grosse gaieté en déshabillé, en

bonnet rond, se promenant encore par bandes de dix ou douze, comme le

matin; puis les jeunes gens qui veulent faire des farces, comme M.

Pinçon; puis les grisettes, qui cherchent des aventures; puis les

garçons tailleurs, qui chantent en choeur; puis enfin les personnes qui

veulent respirer l'air, après n'avoir pris que de la poussière.

«Sais-tu bien, Victor, que j'ai déjà dépensé vingt francs aujourd'hui»

dit Dufour en tâtant son gousset: «dix-sept pour dîner, deux francs de

voiture, et vingt sous de macarons à la reine....--Et tu ne t'es pas

amusé pour ton argent?...--Je ne dis pas; mais vingt francs, et nous ne

sommes pas encore à Paris!.... Toi, tu es riche!.... Tu as un père qui a

huit mille livres de rente... Tu es fils unique!.... Tu t'en

moques!--Dieu merci! mon père, quoique âgé de soixante ans, se porte à

merveille; j'espère bien ne pas hériter de long-temps!--Je le crois....

Je connais ton coeur; je sais que tu aimes tendrement ton père. Mais je

veux dire que M. Dalmer, qui vit retiré dans sa campagne près d'Orléans,

ne dépense pas le quart de son revenu, et qu'il t'envoie de l'argent

quand tu en veux...--Oh! quand je veux!... c'est beaucoup dire!.... Mon

père n'est pas content de moi, parce que je n'ai pas voulu épouser une

demoiselle fort riche qu'il me destinait.... Elle n'était pas mal...

mais des manières de province et une prétention!... Cela ne me convenait

pas. D'ailleurs, j'ai tout le temps de me marier... Tiens, vois donc ces

deux femmes devant nous; leur tournure est assez gentille.--Oh! ce sont

des grisettes.... et moins que cela peut-être.--Doublons le pas pour

voir leur figure.»

Les deux amis marchent plus vite pour dépasser deux femmes en chapeaux

de paille, et mises assez modestement, qui se promenaient dans le parc,

s'arrêtant souvent devant les boutiques et causant assez haut pour être

entendues à quelques pas.

Il était nuit, les boutiques seules éclairaient la promenade, il n'était

pas facile de distinguer des traits sous un chapeau.

«Elles sont laides, dit Dufour.--Non, elles sont gentilles, dit

Victor.--Deux femmes qui se promènent sans homme à près de dix heures

dans le parc de Saint-Cloud, ça ne peut pas être grand'chose.--Que nous

importe, nous ne voulons pas en faire nos maîtresses.... mais nous

pouvons rire un instant avec elles.--Pour rire un instant, passe!....

Quant à moi, ça n'ira pas plus loin.--Restons à côté d'elles..... nous

les entendrons causer.

»Lisa, il faudra bientôt nous en aller..... je crois qu'il est

tard....--Oh! nous avons le temps!.... pour une fois qu'on vient à

Saint-Cloud, il faut bien s'en donner un peu!... tant pire, nous sommes

parties de Paris à six heures, nous sommes arrivées à sept et demie; à

peine si nous avons vu quelque chose!.... attends, que je m'achète du

pain d'épices.--Tu en as déjà mangé deux morceaux.--J'en veux encore,

tant pire!...»

Mademoiselle Lisa achète un carré de pain d'épices qu'elle mange en se

promenant. Pendant qu'elle a fait cette emplette, pour mieux voir ces

demoiselles, Victor a acheté des macarons, et Dufour un mirliton.

«Eh bien!... tu les a vues, dit Victor; elles ne sont pas mal.--Pas bien

non plus!...--Tu es trop difficile.--Tu ne l'es pas toujours assez,

toi.--Parbleu! pour ce que j'en veux faire... Chut... écoutons... on

parle.....

»--Comme ce monsieur dans le coucou était galant avec moi, je suis sûre

que c'était un homme comme il faut, il sentait le musc!--Oh! qu'est-ce

que ça prouve? mon cousin le coiffeur sent toujours la vanille et le

jasmin, ça ne l'empêche pas de battre sa femme et ses enfants, et d'être

un mange-tout.--Oh! ma chère, ton cousin ne sent pas le musc, ce n'est

plus du tout la même chose. Si tu n'avais pas eu l'air si maussade avec

l'ami de ce monsieur... certainement que... enfin... ces messieurs nous

auraient peut-être procuré beaucoup d'agrément ce soir...--Ah! bien

obligée!... Il était gentil l'ami... il avait des mains noires comme un

chaudron... Moi, si je fais une nouvelle connaissance, je veux d'un

amant qui ait des gants; c'est ça qui est distingué!--Oh! Estelle, tu

fais la bégueule... on ne peut jamais s'amuser avec toi!... Dieu, comme

ce pain-d'épices me creuse!... j'ai toujours faim; je vais en acheter

encore un morceau.--Tu te feras mal.--Tant pire.

»--Mon cher Victor,» dit tout bas Dufour, «je te préviens que je ne

ferai pas la cour à celle qui mange tant de pain-d'épices... ça ne me

séduit pas du tout.--Attends... elles s'aperçoivent que nous nous

arrêtons encore.--Oh! tu peux te présenter avec tes macarons; à coup

sûr, tu seras bien accueilli. Moi, je vais leur parler en musique.»

Les deux demoiselles se remettent à marcher, mais en parlant plus bas

cette fois. Dufour joue _femme sensible_ sur son mirliton, et Victor

croque des macarons en s'écriant: «Voilà des masse-pains délicieux!...

»--Dieu! qu'il fait beau ce soir,» dit mademoiselle Lisa après avoir

jeté un petit coup-d'oeil de côté.--«Oui, mais je veux m'en aller...

Demain nous nous éveillerons tard, et madame nous grondera.

»--Ce sont des femmes de chambre!» dit Dufour en interrompant son air.

«Bah!» reprend celle qui mange le pain-d'épices, «nous arrivons toujours

les premières au magasin.

»--Alors ce sont des bordeuses de souliers,» dit le peintre, et il

abandonne _Femme sensible_ pour jouer: «_C'est demain la Saint-Crépin,

mon cousin._

»--D'ailleurs,» reprend mademoiselle Lisa, «on peut bien s'émanciper une

fois par hasard... C'est étonnant, j'ai toujours faim... Madame n'en

trouvera pas de douzaines comme moi pour trotter avec des cartons dans

tous les coins de Paris.

»--Ce sont des modistes, dit Victor.--Alors c'est une autre chanson...

il faut jouer: _Tu n'auras pas ma rose._

»--Qu'est-ce donc que ce _fluttayot_ qui nous poursuit avec son

mirliton?» dit mademoiselle Estelle.--«Ma chère, ce sont des messieurs

très-bien couverts... ils nous suivent depuis mon troisième

pain-d'épices... nous avons fait leur conquête... tiens-toi donc

droite... s'ils pouvaient nous ramener en voiture!...--Ah! moi, j'ai

peur des hommes le soir!...--Est-elle bête!... est-ce qu'un homme est

autrement fait pour que le soir?...»

Pendant ce dialogue, qui avait été dit très-bas, Victor a ouvert son sac

de macarons, il vient le présenter à mademoiselle Lisa en lui disant:

«Si vous vouliez en accepter quelques-uns, mademoiselle, je les ai

achetés à votre intention.»

Mademoiselle Lisa fait quelques façons, mais enfin elle plonge sa main

dans le sac de macarons; son amie en fait autant, et la connaissance est

bientôt établie. Pendant que Victor cause avec les deux demoiselles,

Dufour s'obstine à rester en arrière et à jouer du mirliton, quoique son

ami lui fasse signe d'avancer.

«Vous êtes seules à Saint-Cloud, mesdemoiselles? dit Victor.--Oui,

monsieur... nous sommes seules par accident... nous devions y trouver

neuf personnes de notre magasin... elles auront été retenues.--Vous êtes

dans le commerce, mesdemoiselles?--Oui, monsieur, nous sommes

découpeuses...--Ah! vous découpez des images.--Oh! c'te bêtise!» dit

mademoiselle Estelle; mais sa compagne lui donne un coup de coude dans

le côté et reprend: «Nous découpons les bordures de chales, monsieur; et

vous... êtes-vous dans le commerce!...--Mais non, je ne fais

rien.--C'est un état bien plus amusant.... Est-ce qu'il est avec vous ce

monsieur qui joue du mirliton?...--Oui... c'est un musicien de

l'Opéra.... il faut toujours qu'il joue de quelque chose.... Dufour,

viens donc offrir un bras à mademoiselle... on sait bien que tu es

excellent musicien, mais il ne faut pas te fatiguer ainsi.--Oh! ça, il

est sûr que si ce monsieur continue, il n'aura plus de vent en arrivant

à Paris!»

Dufour se décide à s'approcher de mademoiselle Estelle, à laquelle il

adresse quelques mots; mais bientôt il se penche vers Victor et lui dit

à l'oreille: «Ah! mon cher ami,.... la petite de gauche sent

l'échalotte d'une manière ignoble!....--Qu'est-ce que ça fait?... le

soir...--Le soir, l'odeur est la même!....--Nous allons leur faire

prendre des petits verres, ça leur ôtera ce goût-là.--J'aimerais autant

quitter tout de suite ces demoiselles.--Eh non! elles nous feront rire

en revenant....--J'espère que tu ne veux pas étudier les moeurs avec

celles-là?...»

On était alors revenu près du café. Victor offre d'y entrer; il fait

asseoir les deux demoiselles à une table en dehors, et leur propose du

punch, mais Lisa dit qu'elle meurt de soif et préfère de la bière. Ces

demoiselles se jettent sur la corbeille d'échaudés; tout en les avalant,

mademoiselle Lisa s'écria: «C'est dommage qu'on ne donne pas de

pain-d'épices ici; c'est bien bon avec la bière.»

Victor ne répond rien, mais il quitte la table, et, au bout de quelques

minutes, revient avec un énorme rond de pain-d'épices qu'il présente à

mademoiselle Lisa; celle-ci, pour prouver qu'elle est sensible à cette

galanterie, attaque sur-le-champ le grand rond, et Dufour dit tout bas

à Victor: «Tu lui en fais trop manger..., ça finira mal!»

La conversation s'anime: Victor aime à faire babiller les grisettes. La

plus âgée ne clôt pas la bouche, l'autre est moins bavarde, mais le peu

qu'elle dit annonce plus que de la simplicité.

«Bête comme une oie et empoisonnant l'échalotte, c'est gentil! dit

Dufour; jolie trouvaille à ramener à Paris....; j'aimerais mieux donner

le bras à madame Mouron.»

Ces demoiselles consentent à accepter des petits verres pour faire

couler la bière, et ensuite du punch pour faire passer les petits

verres. Le grand rond de pain-d'épices disparaît avec tout cela, et

mademoiselle Lisa demande au garçon des gâteaux de Nanterre, mais on ne

peut lui en procurer.

«Vois donc l'heure qu'il est, dit Dufour; si nous n'allions plus trouver

de voiture!--Allons-nous-en bien vite!» dit mademoiselle Estelle.

Lisa quitte à regret la table; Victor lui offre son bras, qu'elle

accepte. Mademoiselle Estelle reste immobile devant Dufour, qui jure

entre ses dents en maudissant Victor; enfin, il prend son parti, il

saisit le bras de la demoiselle, et la fait marcher au pas redoublé à

travers le parc.

Il est onze heures passées, le dernier coucou vient de partir au moment

où les deux couples arrivent sur la place, il n'y a plus que des

voitures bourgeoises qui attendent leurs maîtres. Dufour jure comme un

damné, Victor rit, mademoiselle Estelle pleure en disant à son amie:

«Là! c'est ta faute aussi.... tu n'en finissais pas de manger!...--Eh

bien!... est-elle bête!... elle pleure, à présent... nous reviendrons à

pied... tant pire!... il fait beau, ça nous promènera.

«--Que le diable t'emporte avec tes aventures, dit Dufour à Victor; j'ai

envie de pleurer aussi..., moi.--Veux-tu coucher ici?--C'est cela! avec

les découpeuses, peut-être! J'en serais bien fâché!... Allons, en route,

puisqu'il le faut;.... mais si je puis, en chemin, attraper une place de

lapin, je ne la manquerai pas...--Et tu m'abandonnerais, n'est-ce

pas?... Ah! tu en es capable!»

Pendant que ces messieurs se parlent, mademoiselle Lisa, après avoir dit

quelques mots à l'oreille de son amie, l'a emmenée vers un côté où la

lune n'éclaire pas. Dufour se retourne, et, ne voyant plus les deux

grisettes, s'écrie: «Elles ne sont plus là!... Ah! mon ami! il ne faut

pas les attendre, sauvons-nous!....--Mais ce serait mal de les laisser

ainsi?...--Oh! parbleu!... elles sont bien venues sans nous... En

route!»

Et Dufour se met en marche vers Paris; Victor le suit, tout en le priant

de s'arrêter. Mais ces messieurs n'ont pas fait trois cents pas qu'ils

entendent crier: «N'allez donc pas si vite!.... nous voilà....»

Dufour double le pas; c'est en vain, ces demoiselles les atteignent.

«--Comment! vous étiez en arrière, mesdemoiselles? dit le peintre;

j'étais persuadé que vous étiez devant, et nous courions après vous.

«C'est Estelle qui s'était trouvée incommodée.--Non! c'est toi,

Lisa!--Toi aussi!

«Il ne faut pas vous quereller pour cela, mesdemoiselles, dit Victor; il

n'est pas défendu d'être indisposé! mais prenez mon bras et continuons

notre route.»

Les grisettes se pendent au bras qu'on leur offre; on se remet en

marche. Dufour, de fort mauvaise humeur de soutenir mademoiselle

Estelle, la fait aller très-vite.

«Si tu nous jouais un peu de mirliton, dit Victor, cela embellirait

notre voyage.--Non, je ne suis plus en train.--Alors, ces demoiselles

devraient nous chanter quelque chose.--Oh! je n'ai pas envie de chanter,

moi.... ce pain-d'épices me fait un drôle d'effet!..... Et toi,

Estelle?--Moi, c'est le punch qui m'a bouleversée. Quand on n'est pas

habitué aux choses fortes?....

«--Je prévois que nous allons faire une route bien agréable,» dit tout

bas Dufour.

Arrivées à Boulogne, ces demoiselles veulent s'arrêter pour reprendre

haleine. On s'arrête, elle disparaissent; alors Dufour prend encore sa

course, malgré les prières de Victor, qui le suit cependant. Mais

bientôt ces demoiselles les rejoignent. Dans le bois de Boulogne,

nouvelle station, nouvelle disparition des grisettes, nouvelle fuite de

Dufour, qui est encore rattrapé.

«Pourquoi donc partez-vous toujours sans nous? dit mademoiselle

Lisa.--Ma foi, il paraît que ce soir j'ai des éblouissements, je me

figure toujours vous voir courir devant... n'est-ce pas, Victor?--Oui,

je l'ai cru aussi!»

Dans les Champs-Élysées, ces demoiselles veulent encore s'arrêter. Cette

fois, dès qu'elles sont éloignées, Dufour se met à courir de toutes ses

forces, Victor en fait autant. Ils arrivent, sans avoir repris haleine,

à la place de la Révolution.

«Pour cette fois, nous sommes sauvés! s'écrie Dufour. Ah! respirons un

peu; j'espère qu'elles ne nous rattraperont plus...--Ah! ah!... ces

pauvres filles! les laisser dans les Champs-Élysées!... à cette

heure!...--Si elles ne nous avaient pas rencontrés, ne seraient-elles

pas revenues seules?.... Parbleu! on ne les enlèvera pas, et, si cela

arrivait, elles en seraient enchantées.--C'est un trait d'écolier que

nous leur faisons là!--Ça leur apprendra à se méfier du pain-d'épices.

Ensuite, avoue, Victor, que ces demoiselles ne nous convenaient pas du

tout!--Crois-tu donc que j'aurais voulu pousser plus loin la

connaissance? Oh! c'est qu'avec ta manie de vouloir étudier les

moeurs..... tu veux observer tant de choses!--Tu te trompes, Dufour; je

ne crois pas que nous ayons fait du mal en causant, en riant avec ces

deux grisettes, et mes intentions se bornaient à cela. N'imite pas ces

censeurs austères, ces tartufes de moeurs qui jettent les hauts cris pour

les moindres plaisanteries, voient du libertinage, de la séduction dans

tout, et vous gratifient si vite du nom de mauvais sujet. En général,

ces gens si sévères, en apparence, valent beaucoup moins au fond que

ceux dont la conduite les scandalise si fort. L'homme qui cache ses

penchants sous un masque hypocrite, qui calcule ses séductions, ménage

la femme qui lui résiste et dénigre celle dont il ne veut plus, cet

homme-là est, à mon avis, le véritable mauvais sujet.

«--Eh! mon Dieu! mon cher Victor, ne te fâche pas!... je ne me fais

nullement ton censeur... Est-ce que je vaux mieux qu'un autre, moi?...

et si ces petites découpeuses avaient été jolies! mais elles ne

l'étaient pas. Adieu! voilà ton chemin, et voilà le mien.»

Les deux amis se séparent. Victor rentre chez lui, mais en se

déshabillant il fait tomber de sa poche plusieurs cartes; ce sont les

adresses de M. Mouron.

Il lit: _Au Rasoir qui coupe tout seul, Mouron, coutelier, fait tout ce

qu'il y a de plus nouveau, donne le fil au plus juste prix, etc., etc._

«Je ne pense pas avoir jamais besoin de cette adresse,» se dit Victor en

se couchant, «mais enfin gardons-en une... on ne sait pas ce qui peut

arriver. J'ai rendu un grand service à la famille Mouron, et on lit dans

certain opéra-comique: _Un bienfait n'est jamais perdu._»

Madeleine · 第 10 / 43 题