La Fête de Saint-Cloud.
C'était la fête à Saint-Cloud: je ne vous la décrirai pas, parce que
probablement vous y avez été, et que vous savez ce que c'est tout aussi
bien que moi; si cependant, soit que vous n'habitiez pas Paris, ou soit
que vos affaires vous y ayant toujours retenu, vous ne connaissiez pas
cette bacchanale, qui, tous les ans, se renouvelle, pendant trois
dimanches de suite, dans un des plus jolis parcs des environs de Paris,
alors... je ne vous en ferai pas non plus le tableau; car on l'a déjà
fait fort souvent, et je n'aime pas à répéter ce que les autres ont
dit.
Enfin c'était le dernier dimanche, ce qu'on appelle, je crois, le beau
dimanche, qui termine les fêtes: le temps était superbe; il y avait une
foule immense dans le parc, on pouvait à peine passer à la grille, tant
était grande la cohue; puis les marchands de melons avaient étalé là des
maraîchers de toutes les grosseurs; puis les conducteurs de _coucous_
vous poursuivaient pour vous offrir des places; et, quand on était
parvenu à échapper à tout cela et à entrer dans le parc, alors on se
trouvait serré entre des promeneurs, dont les uns vous poussaient à
droite, d'autres à gauche; on était forcé de s'arrêter devant une
boutique de pain d'épice, ou emporté vers la pièce d'eau; on avalait de
la poussière, et on était assourdi par le bruit des mirlitons et des
claquettes: c'était bien gentil.
Pour s'amuser à une fête champêtre, il faut trois choses: d'abord être
d'une bonne santé. Vous me direz, peut-être que la santé est
indispensable à tous les amusements; je vous répondrai qu'il en est de
doux, de tranquilles, qui ne fatiguent pas, tandis qu'à une fête
publique, dans une cohue, il est bien difficile de ne pas être souvent
sur ses jambes. Il faut donc d'abord une bonne santé, ensuite de
l'argent plein ses poches, et enfin ne pas être amoureux.
Cette dernière condition vous semblera encore singulière; mais, en y
réfléchissant bien, je crois que vous serez de mon avis. Quand on est
amoureux et que l'on tient sa maîtresse sous son bras, on n'aime pas à
être dans la foule. Comment se regarder à son aise? comment faire passer
son ame dans ses yeux, lorsque des figures inconnues vous entourent,
vous examinent bêtement, indiscrètement, comme si vos affaires les
regardaient? Les amoureux préfèrent les promenades solitaires; ils ont
raison.
Si un amoureux est là sans celle qu'il aime, ce bruit, ce monde, ces
grisettes de Paris, ces grosses filles de village n'ont aucun charme
pour lui; son esprit, son coeur sont ailleurs. Les badauds
l'impatientent, les paillasses ne le font pas rire, la grosse gaieté
qu'il entend l'assourdit, l'assomme, et son plus grand désir est de
s'éloigner de cette foule qui l'obsède et l'empêche de penser à son
aise.
J'ajouterai encore, que, sans être amoureux, on peut s'ennuyer beaucoup
aux fêtes de Saint-Cloud et autres; tout le monde n'aime pas le bruit,
les cris, les réunions populaires; cette gaieté qui ressemble à des
querelles, cette musique qui vous écorche les oreilles, et ces dîners où
l'on paie très-cher pour être fort mal. Souvent aussi tout cela nous
amuse à vingt ans et nous ennuie à trente. Pourquoi serions-nous
constants dans nos goûts, puisque nous ne le sommes pas dans nos
affections?
Mais il s'agit de deux personnages qui viennent de descendre de
l'accéléré, et se disposent à s'amuser à Saint-Cloud, parce qu'ils ont
ce que je trouve nécessaire pour cela: de la santé, de l'argent, et
point de passion dans le coeur. Ce sont deux hommes bien mis, sans
recherche, sans fatuité: l'un qui peut avoir vingt-six à vingt-sept ans,
est d'une taille moyenne, brun, pâle, a de beaux yeux, une figure
distinguée et beaucoup de charme dans la physionomie; l'autre, qui a six
ou sept ans de plus, est moins grand, plus gros, a des traits forts, un
teint coloré, des yeux vifs et gais, et toute l'encolure d'un bon
vivant.
Ces messieurs traversent la place sur laquelle est le restaurant de la
_Tête-Noire_. Ils veulent aller sur-le-champ dans le parc; au passage de
la grille, ils se trouvent dans une _poussée_ de monde.
«Prenons garde à nos mouchoirs» dit le plus âgé en portant sa main à sa
poche; il y a dans tout ce monde-là des gens qui pourraient bien nous en
débarrasser.
«--Il me semble qu'il faudrait d'abord prendre garde à nos montres,»
répond le jeune homme en souriant.
«--Comment....! est-ce que tu as pris la tienne?--Sans doute.--Moi je
n'en prends jamais quand je vais dans les fêtes, dans les foules: c'est
risquer de se la faire voler.--Alors, comment fais-tu quand tu veux
savoir l'heure pour dîner ou pour partir?--Je calcule d'après mon
appétit, on bien je demande; j'aime mieux cela que de m'exposer à perdre
ma montre... je serais très-vexé si on me volait. Un artiste, un
peintre...! ça ne peut pas s'acheter une montre tous les jours...!--Tu
ferais un tableau de plus: voilà tout.
»--Ah! oui! ça t'est facile à dire, mon cher Victor. On fait bien le
tableau, mais le vendre, c'est autre chose...! surtout à présent que les
gens riches deviennent avares, mercantiles; qu'ils ne rougissent pas de
marchander le talent... Mais ne parlons pas peinture, nous sommes venus
ici pour nous amuser.»
Ces messieurs se promènent dans le parc; ils examinent les boutiques,
les curiosités; ils lorgnent les jolis minois quand ils en aperçoivent;
ils se regardent en riant à l'aspect d'une tête grotesque, d'une
tournure ridicule; enfin ils sont de bonne humeur, et très en train de
plaisanter sur tout ce qu'ils verront.
Cependant ces messieurs se promènent depuis trois heures; ils ont vu
beaucoup de figures, de tournures qui prêtaient à rire; mais il n'y a
pas besoin d'aller à la fête de Saint-Cloud pour trouver cela. Enfin
Victor (c'est le plus jeune) dit à son compagnon: «Mon cher Dufour, je
commence à avoir assez de la promenade. Est-ce que c'est bien amusant
d'être ballotté au milieu de tout ce monde, de se sentir écraser les
pieds par de laides paysannes, et de passer la journée à chercher ses
connaissances, auxquelles on a donné rendez-vous dans le parc...?--Ah!
tu as donné rendez-vous dans le parc...! Il fallait au moins indiquer un
endroit.--Je n'ai pas positivement donné de rendez-vous, mais beaucoup
de dames que je vois à Paris... et dont plusieurs sont fort aimables,
m'avaient dit dans la semaine: Nous irons dimanche à Saint-Cloud;
allez-y aussi, vous nous y trouverez, mais trouvez donc quelqu'un
ici...!--Eh bien! tu te passeras de tes dames... Est-ce que tu devais
retrouver une... une passion ici?--Eh non...! Oh! je suis bien
tranquille pour le moment... mais c'est ce qui m'ennuie: j'ai besoin
d'avoir toujours le coeur occupé.--Oui, soit par l'une, soit par
l'autre... quelquefois même par plusieurs à la fois, n'est-ce pas?--Tu
crois rire, Dufour! mais est-ce qu'il ne t'est pas arrivé aussi d'aimer,
mais ce qui s'appelle aimer plusieurs femmes en même
temps?--Plusieurs...! Ma foi, je ne m'en souviens pas...--Tu n'en as
peut-être pas aimé vraiment une seule?--Oh! si..... j'ai aimé... j'ai
même très-bien aimé... mais cependant il ne fallait jamais que cela me
dérangeât de mes études, de mon travail, parce qu'avant tout un artiste
doit penser a son art et à son avenir.--C'est-à-dire, que tu penses à
tes amours quand tu as le temps, quand cela ne te gêne pas?--Oh! j'y
pensais assez... Une fois même j'ai été bien tourmenté, bien inquiet...
Il est vrai que je n'avais que vingt ans alors. J'avais pour maîtresse
une jolie petite femme bien gaie, bien coquette. Un jour, elle me dit de
ne pas aller chez elle le lendemain soir, parce qu'elle attend une de
ses parentes. C'est bon; c'est convenu. Le lendemain, je ne sais quelle
idée me passe par la tête... je me dis: c'est drôle qu'il lui arrive ce
soir une parente dont je n'ai jamais entendu parler; si cette parente...
était un homme, un rival...! Bref, laissant là mes crayons, je vais le
soir jusqu'à la demeure de ma belle. Je vois qu'il y a de la lumière
chez elle... je monte... il n'y avait pas de portier, et je connaissais
le secret de l'allée. Arrivé devant la porte de la dame, je marche bien
doucement, je retiens ma respiration, et je me colle l'oreille contre la
serrure. L'appartement de ma maîtresse ne se composait que d'une seule
pièce: par conséquent, la société ne pouvait se tenir très-eloignée.
J'entends parler, j'entends rire; je trouve que les éclats de joie sont
bien mâles pour être ceux d'une parente. J'écoute; je reste là
très-long-temps... souvent je n'entendais plus rien. Enfin, après être
resté plus d'une heure sur le carré..... fatigué de ma sotte position...
»--Tu n'y tiens plus, et tu enfonces la porte d'un coup de pied?
»--Non, ce n'est pas cela du tout; je me dis: Ma foi, que ce soit une
parente, un oncle, tout ce que ça voudra, j'en ai assez...! et là-dessus
je renfonce mon chapeau dessus ma tête, et je m'en retourne copier mes
académies. C'est la seule fois que l'amour m'ait tourmenté.
»--Ah! ah! ce pauvre Dufour! qui appelle cela être amoureux... Pourtant
tu es' assez méfiant, de ton naturel, et je m'étonne que tu n'aies pas
cherché à t'assurer si l'on te trompait.--Écoute, il faut raisonner:
cette petite femme me convenait; elle ne me coûtait rien, je me suis
dit: si je me brouille avec elle, il faudra que je me cherche une autre
connaissance; et ma foi alors j'étais très-occupé de mes études, ça
m'aurait dérangé. On n'est trompé que quand on craint de l'être, mais du
moment qu'on se dit: je m'attends à tout! ça m'est égal; alors je
n'appelle plus cela être trompé.--C'est fort heureux de pouvoir prendre
les choses comme cela: moi, quand j'aime, je suis jaloux.--Peut-être
même quand tu n'aimes pas.--C'est possible. Et cependant je suis de
bonne foi: quand je dis à une femme que je l'aime, c'est qu'alors je
l'aime réellement. Tout en étant volage, je suis très-sentimental, je
veux de l'amour jusque dans mes liaisons les plus légères...--Oui,
c'est comme de la muscade, _tu en as mis partout_.--Je crois que cela
vaut mieux que de n'en mettre nulle part. Ah! Dufour, sans l'amour, la
vie serait bien monotone!...--Eh bien! qu'on me donne à choisir de
trente mille livres de rentes sans amour, ou d'une passion éternelle
sans argent, et je te réponds que je ne balancerai pas.--Tu t'en
repentirais!--Je ne crois pas, parce que... Aye!... prenez donc garde...
C'est ce gros balourd qui met ses souliers ferrés sur mes bottes...
Regardez-moi cela,... ça pousse le monde sans demander excuse. Oh! la
bonne tête pour mettre dans une basse-cour!»
Le paysan qui venait de pousser Dufour tenait sous son bras une
paysanne, qui tenait de l'autre bras un grand dadais, lequel tirait
après lui une grosse maman qui traînait trois grands garçons et deux
jeunes filles. Tout cela se tenait et ne voulait pas se lâcher, et tout
cela se ruait à travers le monde, en poussant de gros rires et en
donnant des coups de coude et des coups de pied pour se faire faire
passage. Cette manière de se promener dix à douze de front est
très-usitée par les paysans dans les fêtes champêtres.
«C'est une bande joyeuse,» dit Victor en riant.--«C'est une avalanche de
manants: si l'on ne se rangeait pas, ça vous écraserait! Au diable la
fête de Saint-Cloud: je n'y reviens plus.--Mon ami, on dit cela tous les
ans, et en y revient encore pour voir si ce sera plus amusant, quoique
ce soit toujours la même chose.--Eh bien! et ton amour avec trente-six
femmes, est-ce que ce n'est pas toujours la même chose?--Ah! Dufour!
quel blasphème! D'abord, aucune femme ne se ressemble, je ne dis pas au
physique, mais au moral. Il y a tant de nuances à observer dans les
caractères, c'est si amusant à étudier...--Ah! c'est pour étudier que tu
fais l'amour.--Oui, c'est pour mieux connaître les moeurs.--Ah! c'est par
là que tu observes les moeurs... Allons, en voilà un qui me met son
mirliton dans l'oeil. Quittons le parc; allons dîner, hein?--Soit: allons
dîner.»
Ce messieurs sortent du parc et entrent à la Tête-Noire. Mais à
Saint-Cloud, un jour de fête, on ne trouve pas facilement à dîner. La
cuisine du traiteur est encombrée de monde; les marmitons et leur chef
ne savent plus où donner de la tête; les servantes crient, se poussent,
et les bons bourgeois de Paris se disputent une tranche de gigot ou un
morceau de fricandeau. Quant l'un d'eux est parvenu à enlever un plat,
il l'emporte en triomphe en renversant sur lui une partie de là sauce;
c'est encore un des mille agréments qu'offre la fête de Saint-Cloud.
«Est-ce que nous allons boxer pour avoir à dîner? dit Dufour à Victor.
Ça m'est égal, s'il le faut absolument, je suis bien de force à emporter
un plat d'assaut... Mais montons au premier; nous tâcherons d'être
servis.»
Pendant que ces messieurs essaient de se faire jour dans la cuisine, où
l'on était encore plus pressé que dans le parc, une grande femme maigre,
décharnée, en bonnet plissé et à l'oeil furibond, venait de saisir les
bords d'un plat de gibelotte qu'un monsieur emportait au premier. Le
monsieur avait déjà monté deux marches de l'escalier lorsque la grande
femme l'ayant rattrapé, avait sauté sur le plat, en s'écriant «C'est
pour moi cela!.... c'est pour moi!... Il y a plus d'une heure que je le
guette. En arrivant à Saint-Cloud, nous sommes entrés ici. Mes quatre
enfants sont là-haut et meurent de faim.... Nous n'avons encore pu nous
faire servir que des assiettes, du sel, du poivre et une carafe d'eau...
Monsieur, lâchez donc cette gibelotte, c'est pour moi!...»
Le monsieur, qui suait à grosses gouttes, ne semblait nullement disposé
à lâcher le plat: au contraire, il le tirait à lui de toute sa force, en
disant. «Pourquoi donc serait-ce pour vous, madame? Est-ce que je n'ai
pas eu assez de mal à obtenir cette gibelotte à la place d'un poulet que
l'on me promet depuis une heure, et que d'autres m'ont soufflé?... Je
vous trouve plaisante de vouloir mon plat. Lâchez cela, madame!--Non,
monsieur; je l'aurai, il était pour moi!»
Cette dispute avait lieu justement au-dessus de la tête de Dufour, qui
venait d'atteindre le bas de l'escalier. Il ne voyait pas le plat de
gibelotte suspendu sur son chapeau; mais le monsieur l'empêchait de
monter, et la grande femme se jetait sur lui en voulant retenir la
gibelotte. Ennuyé de ne pouvoir plus bouger, Dufour repousse fortement
la dame au bonnet, ainsi que le monsieur établi sur l'escalier. Alors
les deux combattants lâchent prise, le plat tombe sur la tête de Dufour,
et une partie du contenu couvre son habit.
Victor rit aux larmes, moins encore de la surprise de son ami que du
désespoir qui se peint dans les traits de la grande femme, en voyant la
gibelotte sur l'escalier. Dufour prend le parti de rire aussi, et ils se
rendent dans le salon au premier, où beaucoup de gens attablés disent,
en regardant Dufour: «Voilà un monsieur qui est bien heureux... il a eu
quelque chose, lui.»
Les carafes d'eau étant la seule chose que l'on pût se procurer
facilement, Dufour lave son habit et son chapeau; puis ces messieurs se
placent à un coin de table, car il ne fallait pas se flatter d'en
avoir une à soi seul. Sur soixante personnes qui étaient attablées là,
le tiers seulement mangeait, les autres attendaient en regardant, d'un
oeil d'envie leurs voisins plus heureux.
L'autre partie de la table, où les deux amis viennent de se mettre, est
occupée par cinq personnes: deux jeunes filles de quatorze à seize ans,
deux garçons plus jeunes, et un petit vieux monsieur poudré, en habit
ventre-de-biche, en culotte à boucles et bas chinés; tout cela assis
devant une pile d'assiettes blanches, une salière et des carafes. Faute
de mieux, le petit vieux paraît disposé à manger la pomme de sa canne,
qu'il promène continuellement de son nez à sa bouche.
«Tableau de famille!» dit tout bas Victor à Dufour.--«Oui, tableau d'une
famille qui est venue se divertir à Saint-Cloud. J'en rirais bien, si je
n'étais pas affamé comme eux.»
Une sixième personne vient bientôt se joindre à la famille. Dufour la
reconnaît: c'est la grande femme qui avait disputé si long-temps le
plat de gibelotte. Elle entre dans la salle comme une furieuse; son
bonnet de côté, les traits renversés et le nez plein de tabac. Elle se
jette sur une chaise devant le petit homme poudré, en s'écriant: «C'est
une indignité!... je suis outrée... Ah! il n'y a plus ni respect ni
galanterie chez les hommes!
»--Est-ce qu'on t'a manqué, Poupoule?» dit le petit vieux en regardant
d'un oeil effaré la pomme de sa canne.--«Oui, monsieur, oui, on m'a
manqué... Me disputer un plat!... à une femme!.... Je le tenais
pourtant; et certes je ne l'aurais pas lâché, si une grosse bête n'était
venue se jeter entre nous!.... Tout est tombé sur l'escalier.»
Dufour te contente de regarder Victor en souriant, et il continue
d'essuyer son chapeau. Mais la grande dame est trop exaltée pour faire
attention à lui.
«Tu ne rapportes donc rien, maman?» disent les petits garçons d'un ton
pleurard.--«Rien du tout. Et votre père qui reste là, qui ne se remue
pas pour nous avoir à dîner!... Mais, Poupoule, c'est toi qui m'avais
dit de garder les enfants. Veux-tu que je descende à la cuisine?--Oui,
monsieur, oui, descendez. Quant à moi, j'en ai assez.... je n'irai
plus... Ah! Dieu! j'en ai par-dessus la tête de votre Saint-Cloud!...
C'est pour ces demoiselles que j'y suis venue; mais elles ne m'y
rattraperont pas. Cependant je veux dîner; je ne sors pas d'ici sans
cela.»
Les deux jeunes filles se tenaient bien droites, les yeux baissés,
n'osant murmurer ni se plaindre, quoiqu'elles eussent mieux aimé se
promener à la fête et se priver de dîner que de passer les plus belles
heures de la journée assises devant une table sur laquelle il n'y avait
que des assiettes blanches.
Le petit monsieur poudré était descendu en tenant toujours sa canne à la
main, quoique rien dans sa personne n'annonçât qu'il voulût s'en servir
d'une manière hostile pour se faire donner des vivres. La maman
grommelait entre ses dents, promenant ses regards sur les autres tables,
et ayant l'air de vouloir chercher querelle aux personnes qui
mangeaient; enfin, les petits garçons s'amusaient à mêler le sel avec
le poivre.
Victor était parvenu à parler à un garçon; il lui avait mis cinq francs
dans la main, et le garçon lui avait assuré qu'il dînerait. Dufour
essuyait toujours son habit avec son mouchoir, regardant de temps à
autre Poupoule, dont il aurait voulu croquer les traits et la pose.
Dix minutes s'écoulent. «On se moque de nous, dit Dufour, ce garçon a
pris ton argent, parce que les garçons traiteurs prennent toujours, mais
je gage qu'il ne pense plus à nous.--Et ces pauvres jeunes filles,
reprend Victor, elles sont là depuis plus long-temps que nous, et elles
n'osent pas se plaindre... elles me font de la peine.--Moi, leur mère me
fait peur; je crois qu'elle me reconnaît pour la grosse bête qui a fait
tomber son plat.»
En ce moment, le petit monsieur revient, portant quelque chose devant
lui.
«Ah! voilà papa! s'écrient les petits garçons, et il apporte quelque
chose.»
En effet, le petit homme apportait des verres et des couteaux qu'il
pose sur la table en disant: «Je n'ai pu avoir que cela.... mais on m'a
bien promis que j'aurai peut-être de la matelotte.... on est allé
pécher.... c'est en face... nous sommes devant la rivière...
»--M. Mouron, s'écrie sa femme, vous vous laissez berner comme un
enfant! vous n'avez jamais su vous montrer; vous avez encore le front de
nous apporter des couteaux... pourquoi faire, monsieur? pourquoi faire,
s'il vous plaît?--C'est pour couper ce qu'on nous donnera...--Pour
couper... pour couper... ah! je vois que nous passerons la soirée
ici.--Mais, Poupoule, aurais-tu voulu que j'allasse pêcher moi-même...
alors je....--Taisez-vous, vous me faites mal.»
M. Mouron se tait; il va se rasseoir devant la pile d'assiettes et se
remet à lécher la pomme de sa canne. Les deux demoiselles ne disent
rien, mais elles se regardent; ces paroles de leur mère: _Nous passerons
la soirée ici_, les ont fait frémir; elles jettent à la dérobée un
coup-d'oeil sur ce parc dans lequel tant de monde se promène, et où
elles espéraient montrer leur belle robe du dimanche; puis elles
reportent tristement leurs regards sur cette table devant laquelle elles
ont déjà passé deux heures. Victor observe tout cela, il plaint ces deux
jeunes filles; et, en vérité, l'intérêt que leur tourment lui inspire
est bien pur, car les demoiselles Mouron ne sont pas jolies: elles
ressemblent à leur mère.
Le garçon traiteur arrive apportant deux plats à la fois: son entrée
fait sensation; chacun le regarde avec anxiété, on veut savoir à quelle
table il portera cela. C'est devant Victor et Dufour que les deux plats
sont posés, ainsi que du pain et une bouteille de vin. Madame Mouron a
fait un mouvement comme pour sauter sur les plats, mais elle est
retombée comme anéantie sur sa chaise. Les deux jeunes filles sont
consternées; les petits garçons pleurent; M. Mouron enfonce dans sa
bouche la moitié de la pomme de sa canne.
«En vérité, dit Victor, il n'y a pas moyen de tenir à cela, Dufour; je
suis sûr que tu m'approuveras.» Et sans attendre que son ami lui
réponde, le jeune homme fait passer devant la famille Mouron tout ce que
le garçon vient de leur apporter, en disant: «Vous permettez, madame....
Il y a trop long-temps que votre famille...... Moi et mon ami nous
tâcherons de dîner plus tard.»
Madame Mouron ne sait pas où elle en est, elle regarde tour à tour les
plats et Victor; elle est tellement saisie qu'elle ne peut encore
répondre... Les deux demoiselles ont remercié avec leurs yeux qui sont
presque devenus beaux de plaisir. Quant à M. Mouron, il s'est débarrassé
la bouche de sa canne, et se lève pour saluer Victor, auquel Dufour
donne des coups de pied par-dessous la table en murmurant: «Eh bien!...
qu'est-ce que tu fais donc?.... Il donne notre dîner à présent....
»--Ah! monsieur,» s'écrie madame Mouron qui vient de retrouver la
parole, «ce que vous faites pour nous est d'une galanterie.... d'une
politesse... mais si vous vouliez partager le dîner avec nous?--Non,
madame, non, je vous remercie; vous n'en avez pas trop pour six, et
certainement il n'y en aurait pas assez pour huit, nous pouvons
attendre..... N'est-ce pas, Dufour, que tu n'es pas si pressé de
dîner?....
»--Non.... je ne suis pas pressé,» répond Dufour en faisant la grimace:
«d'ailleurs, il est bien juste que je cède mon dîner à madame, puisque
je suis la grosse bête qui a fait tomber le plat qu'elle disputait en
bas.»
Madame Mouron se pince les lèvres; elle est embarrassée; son mari répond
avec bonhomie: «Monsieur, il ne faut pas que cela vous fâche. Poupoule a
dit cela de vous... comme elle l'aurait dit de moi.... elle ne m'appelle
guère autrement!...--Cela ne m'a aucunement fâché, M. Mouron; dînez, je
vous en prie, ainsi que votre famille; quant à moi, j'ai reçu une
gibelotte sur la tête, je crois, que c'est tout ce que je prendrai ici.»
Comme Dufour achevait ces mots, deux nouveaux personnages entrent dans
le salon; ce sont deux petits maîtres: l'un, qui est fort jeune, s'écrie
en apercevant Victor: «C'est M. Victor Dalmer... Heureuse
rencontre!... Vous êtes donc venu aussi à la fête de Saint-Cloud?»
Pendant que Victor répond au nouveau-venu, Dufour examine ces messieurs
qui viennent d'entrer. Celui qui presse la main de Victor est mis avec
beaucoup de recherche; sa figure n'annonce guère plus de vingt ans; il
est joli garçon, sa tournure est distinguée, et sa physionomie
expressive; ses yeux pleins de feu semblent dénoter un caractère ardent,
des passions vives, et plus d'étourderie que de raison. L'autre monsieur
est plus posé, il approche de la trentaine; c'est un bel homme, bien
fait, d'une jolie figure, mais dans ses manières, et dans l'expression
de sa physionomie, il y a quelque chose d'affecté, de composé; on dirait
qu'il s'étudie à se donner un air noble, distingué, et qu'il craint de
se tremper. Sa mise n'est pas entièrement à la mode: avec un habit neuf
et un gilet bien frais, il a un pantalon de tricot à côtes, qui, à la
vérité, dessine très-bien ses formes, mais semble avoir été fait et
porté depuis fort long-temps.
Cependant ce monsieur se cambre, s'efface avec une suffisance, une
impudence capables de faire revenir la mode des pantalons de tricot. Il
jette dans le salon quelques regards dédaigneux, puis se rapproche de
son compagnon en lui disant: «Mon cher marquis de Bréville, il ne faut
pas songer à dîner ici;... c'est trop mêlé,.... trop peuple aujourd'hui.
Allons chez Legriel, au moins cela a l'air d'un restaurateur, on peut
s'y reconnaître.
»--Avez-vous dîné, messieurs?» dit le jeune homme en regardant Dufour et
Victor.«--Pas encore; nous attendons..... nous espérons!...--Eh bien!
venez avec nous chez Legriel, nous dînerons ensemble, et nous tâcherons
de rire un peu.--Qu'en dis-tu, Dufour?--Moi,... oh! je le veux bien! Je
n'ai pas été heureux chez ce traiteur-ci; je suis curieux de voir ce qui
m'arrivera chez l'autre.»
Ces messieurs se lèvent, et se disposent à suivre les derniers venus.
Victor se retourne pour saluer la famille Mouron, qui lui fait de
grandes révérences. Sur un signe de sa femme, M. Mouron tire de sa poche
des adresses gravées, et en présente plusieurs à Victor, tandis que
Poupoule lui dit: «Mon mari est coutelier, monsieur; et si jamais nous
pouvions, à Paris, vous être agréables, nous n'oublierons pas ce que
vous avez fait pour nous aujourd'hui.»
Victor s'incline, met les adresses dans sa poche, et se hâte de suivre
sa société.