L'ARRIVÉE A BADE

Mon cher Niccolo,

Le monde étant sens dessus dessous, et les personnes de Nos Saints Pères

les Papes aussi embrouillées entre elles que celles de l'Auguste

Trinité, je quittai à la sourdine la secrétairerie de Sa Sainteté Jean

XXIII, qui était provisoirement notre pontife, et m'échappai du Concile

de Constance pour aller prendre les eaux de Bade.

--C'est, m'avait-on averti, une petite ville aimable et de moeurs

polies. On dit que la Vérité y a son royaume.

--J'y serai fort dépaysé, toutefois le changement n'est pas pour me

détourner.

Bade est situé au pied d'un amphithéâtre de montagnes, et sur le bord

d'une rivière assez large et torrentueuse. On y a construit un charmant

village pour le service des baigneurs qui y sont en grande abondance.

Ils y trouvent des hôtelleries, des divertissements et des promenades,

ainsi que toutes sortes d'autres commodités. Pour moi, j'y vis tant de

sujets d'édification que je te les rapporterai fidèlement.

J'avais tout juste mis les pieds dans cet endroit, qu'un certain air des

visages acheva de m'enlever tout scrupule touchant ma façon de quitter

le saint Concile. Et, ayant le goût de la morale, je me permis cette

réflexion: «Bien que j'aie lâché son vicaire, je serai plus près de

Notre Seigneur ici, parmi des figures honnêtes.» Dans l'instant même,

j'aperçus celle d'une demoiselle de la meilleure tournure, qui me plut

extrêmement, et, par malheur, ne fit pas dehors trois enjambées, qu'elle

était déjà rentrée dans une maison de bonne apparence.

--De quoi, demandai-je aussitôt à l'homme qui portait ma sacoche, cette

belle personne est-elle donc vêtue?

--Monsieur, c'est d'une petite chemise de lin que prennent les dames

pour aller se baigner.

--Ah! fis-je, j'aurais cru que c'était de l'étole de monsieur l'évêque,

qui fait le tour du col sur deux doigts de large, pour s'étaler en tout

aux environs du nombril, de la largeur de la main. Croyez-vous que j'aie

l'occasion de revoir cette demoiselle?...

Mais je n'eus pas le temps de recevoir la réponse, à cause de

l'occupation que me causa l'arrivée de trois autres personnes d'une non

moins grande beauté. Elles s'avançaient à notre rencontre et se tenaient

par la main.

--Par Bacchus! m'écriai-je aussitôt, je saurai le nom de ces dames et

leur serai présenté auparavant que je revoie la figure d'un Souverain

Pontife!

Sachez, en effet, mon cher Niccolo, que, de ces dames, deux étaient

blondes à la manière de Vénus, souples comme les Naïades de la Mer, et

aussi pures en leur contexture générale que le Dôme de

Sainte-Marie-de-la-Fleur. La troisième les égalait assurément, et elle

avait une chevelure brune et copieuse. Quant à leurs ajustements,

j'aurai fait assez pour la place qu'ils tenaient en n'en parlant point.

--Ce sont des dames, me fut-il dit, qui passent ici l'été, et qui sont

unies par le plaisir qu'elles y prennent, quoique venues de points bien

différents. Celle-ci est madame la Présidente de la Tourmeulière qui est

de Dijon, en Bourgogne; et celle-là qui habite la puissante cité de

Nuremberg, est madame la Margrave de Bubinthal; quant à votre brune

déesse, qui ne connaît la signora Bianca Capella?

--Eh quoi! m'écriai-je, transporté, la personne admirable qui s'avance

ici entre mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal, est la signora

Bianca Capella dont je me flatte d'être le cousin, et après qui, hélas!

mes sens mal disciplinés ont soupiré maintes fois! Et je ne l'eusse pas

reconnue à moi seul, à cause d'une différence de costume, notable, à la

vérité! Ah! misère que nos sens, mon bon ami, qui, étant esclaves, sont

inhabiles à reconnaître ou à deviner intuitivement les faces diverses de

leur tyran!

J'achevai ces mots dans les bras mêmes de la signora Bianca Capella qui,

me remettant plus aisément que je n'avais fait pour elle, me sauta au

cou, m'appela son bien-aimé parent, son mignon cousin, me troubla par

ses enlacements au delà de ce que je puis dire; enfin ne me fit grâce

que pour me rejeter contre les poitrines de mesdames de la Tourmeulière

et de Bubinthal qui me manifestèrent, par les plus douces chatteries, la

satisfaction qu'elles avaient, dirent-elles, de toucher, une fois, un

bel esprit Florentin.

Bien leur prit d'être si fortement convaincues que je fusse de cette

qualité, car j'avoue que je ne leur en donnai point de sitôt les

marques. Je me tirai avec beaucoup de gaucherie du cercle trop charmant

de mes trois Grâces; les oreilles me tintaient; le sang m'affluait au

front; je bégayai dans plusieurs langues; enfin qu'eussiez-vous fait à

ma place?

Ces dames ne parurent point prendre garde à ma confusion:

--Nous allons au bain, dirent-elles, avec une grande simplicité; venez-y

avec nous: on y a de la compagnie, des desserts et de la musique, et il

ne manquera pas à votre arrivée d'y être fêtée convenablement. Vous n'y

vîntes jamais? Ah! que faisiez-vous?

--Quoi? mesdames, prendrions-nous ce bain côte à côte?

--En doutez-vous, naïf étranger? me dit familièrement mon admirable

parente en pivotant sur un pied, autrement dit en faisant la pirouette,

ce qui m'offrit le spectacle de sa beauté en toutes les entournures.

Sur ce, voici mesdames de la Tourmeulière et de Bubinthal qui partent

d'un bel éclat de rire, sans que j'en voie distinctement la cause; la

signora Bianca Capella fait chorus, et toutes les trois s'éloignent en

courant, sur le sable fin. Je regarde se rapetisser par la distance leur

adorable groupe; j'essaie de retenir le parfum que leur souffle a

répandu; je les vois de loin se retourner et me faire de jolis signes de

la tête: «Venez donc, venez donc!»

Niccolo, je vous confesserai que l'approche du plaisir me combla souvent

de confusion. Mais les grandes surprises peuvent aussi bien vous retirer

le sang d'un homme tout à coup. Je cherchai mon petit bagage contenant

le texte de la Cyropédie de messire Xénophon et quelque rechange un peu

décent afin de me reposer dessus. Car, pour la première fois de ma vie,

je me sentais défaillir. Il avait disparu ainsi que l'homme qui le

portait. «Je suis volé, me dis-je, et tout ici n'est point encore mené à

la perfection.» L'indignation me ranima. J'avisai la première hôtellerie

afin de mettre un peu d'ordre dans mes pensées et dans ce qui me restait

de vêtements, aussi pour y rédiger ma plainte à monsieur le lieutenant

de la police. Dès le pas de la porte de cette hôtellerie, ornée d'une

superbe enseigne bien découpée dans le fer: _Au Guet-Apens_, et dont la

naïveté me plut, je reconnus mon homme en train de négocier avec

l'hôtelier le contenu de ma sacoche.

--Vous êtes un drôle! prononçai-je en manière de préambule, et lui

posant le poing sur le gosier.

Il s'excusa avec force révérences de ne pas entendre ma subtilité.

--Quoi! faquin; vous profitez de ce que je suis en la compagnie des

dames pour me dérober ce paquet qui contient toute ma garde-robe, et je

vous prends sur le fait d'en débattre le prix contre cet autre, dis-je

en montrant l'hôtelier, dont le visage a plusieurs traits communs avec

celui d'un brigand que je vis pendre récemment!...

--Monsieur, interrompit l'hôtelier, a le sang prompt des peuples qui

voient le soleil d'un peu plus près que ne font les Badois, gens adoucis

et réservés. Il est visible que monsieur a eu la malchance de vivre sous

les gouvernements et d'ignorer l'enseignement de Frère Jérôme...

[Illustration]

--Tudieu! je me flatte de n'être pas né chez les voleurs, et du diable

si j'entendis parler de votre Frère Jérôme!

--C'est, monsieur, bien dommage! Il nous apprend la Vérité, d'après quoi

il n'y a que des hommes libres et je le serais de garder ce paquet que

je tiens à la main, s'il ne me plaisait davantage de le remettre à

monsieur, vu sa nouveauté dans la ville et son ignorance des moeurs.

Portez, ajouta-t-il, en s'adressant à mon voleur, cet objet dans la

chambre qui touche monsieur Gerson d'un côté et de l'autre monseigneur

l'Électeur de Bavière...

Les noms de monseigneur l'Électeur de Bavière et de monsieur le

chancelier de l'Université de Paris m'induisirent en la pensée que

j'avais la berlue de ne me point croire dans le lieu le plus honorable

du monde, et, tenant toutefois à porter moi-même ma sacoche, ce fut

ainsi que je logeai au _Guet-Apens_.

[Illustration]

[Illustration]

[Illustration]

Les Bains de Bade: Petit Roman d'aventures Galantes et morales · 第 11 / 25 题