Comment Martial ne s'aperçut-il, ne se douta-t-il même jamais de rien?
La réflexion explique ce fait, extraordinaire en apparence, naturel en
réalité.
Le chef d'une famille, qu'il habite une mansarde ou un palais, est
toujours le dernier à apprendre ce qui se passe chez lui. Ce que tout
le monde sait, il l'ignore. Souvent le feu est à la maison, que le
maître dort en pleine sécurité. Il faut, pour l'éveiller, l'explosion,
l'écroulement, la catastrophe.
L'existence adoptée par Martial était d'ailleurs bien faite pour
empêcher la vérité d'arriver jusqu'à lui.
La première année de son mariage n'était pas révolue, que déjà il
avait comme rompu avec sa femme.
Il restait parfait pour elle, plein de déférences et d'attentions,
mais ils n'avaient plus rien de commun que le nom et certains
intérêts.
Ils vivaient chacun de son côté, ne se retrouvant qu'au dîner, ou
lors des fêtes qu'ils donnaient et qui étaient des plus brillantes de
Paris.
La duchesse avait ses appartements à elle, ses gens, ses voitures, ses
chevaux, son service à elle.
À vingt-cinq ans, Martial, le dernier descendant de cette grande
maison de Sairmeuse, que la destinée avait accablé de ses faveurs, qui
avait pour lui la jeunesse et la richesse, un des huit ou dix beaux
noms de France et une intelligence supérieure, Martial succombait sous
le poids d'un incurable ennui.
La mort de Marie-Anne avait tari en lui toutes sources de la
sensibilité. Et voyant sa vie vide de bonheur, il essayait de l'emplir
de bruit et d'agitations. Lui, le sceptique par excellence, il
recherchait les émotions du pouvoir. Il s'était jeté dans la politique
comme un vieux lord blasé se met au jeu.
Il est juste de dire aussi que Mme Blanche sut rester supérieure aux
événements et jouer avec une héroïque constance la comédie du bonheur.
Les plus atroces souffrances n'effacèrent jamais de sa physionomie
cette hauteur sereine, qui annonce le contentement de soi et le dédain
d'autrui, et qui est la plus saisissante expression de l'orgueil.
Devenue en peu de temps une de ces reines que Paris adopte, c'est avec
une sorte de frénésie qu'elle se ruait au plaisir. Cherchait-elle à
s'étourdir? Espérait-elle que l'excès de la fatigue anéantirait la
pensée?
À tante Médie seule, et encore à de rares intervalles, Mme Blanche
laissa voir le fond de son âme.
--Je suis, répétait-elle, comme un condamné qu'on aurait lié sur
l'échafaud, et qu'on aurait abandonné en lui disant: Vis jusqu'à ce
que le couperet tombe de lui-même.
Et en effet, que fallait-il pour que le couperet tombât, c'est-à-dire
pour que Martial découvrît tout? une circonstance fortuite, un mot,
un rien, un caprice du hasard... elle n'osait dire un arrêt de la
Providence.
C'était bien là, en effet, dans toute son horreur, la situation de
cette belle et noble duchesse de Sairmeuse, tant enviée et tant
adulée. «Elle a tous les bonheurs,» disait-on. Et elle, cependant, se
sentait glisser peu à peu tout au fond d'abîmes indéfinissables.
Pareille au matelot désespérément accroché à une épave, elle
interrogeait l'horizon d'un œil éperdu, et elle n'apercevait que
tempêtes et désastres.
Les années, pourtant, devaient lui amener quelques allégements.
Il arriva une fois que Chupin resta six semaines sans donner de ses
nouvelles. Un mois et demi!... Qu'était-il devenu? Ce silence semblait
à Mme Blanche menaçant comme le calme qui précède l'orage.
Un journal lui donna le mot de l'énigme.
Chupin était en prison.
Le misérable, un soir qu'il avait bu plus que de coutume, s'était pris
de querelle avec son frère, et l'avait assommé à coups de barre de
fer.
Le sang de Lacheneur vendu par le vieux braconnier, retombait sur la
tête de ses enfants.
Traduit en cour d'assises, Chupin fut condamné à vingt ans de travaux
forcés et envoyé à Brest.
Cette condamnation ne devait pas rendre la paix à Mme Blanche. Le
meurtrier lui avait écrit de sa prison de Paris, dès qu'il n'avait
plus été au secret; il lui écrivait du bagne.
Mais il n'envoyait pas ses lettres par la poste. Il les confiait à des
camarades qui avaient fait leur temps, qui se présentaient à l'hôtel
de Sairmeuse et qui demandaient à parler à Mme la duchesse.
Et elle les recevait. Ils lui racontaient toutes les misères qu'on
endure là-bas «au pré,» et leur commission faite, ils finissaient
toujours par réclamer quelque petit secours...
Enfin, un matin, un homme dont les regards lui firent peur lui apporta
ce laconique billet:
«Je m'ennuie à crever ici; quitte à risquer ma peau, je veux m'évader.
Venez à Brest; vous visiterez le bagne, je vous verrai et nous nous
entendrons. Et que ça ne traîne pas, sinon je m'adresse au duc, qui
m'obtiendra ma grâce en échange de ce que je lui apprendrai.»
Mme Blanche demeura un moment anéantie... il était impossible,
croyait-elle, de crouler plus bas.
--Eh bien! demanda l'homme, d'une voix affreusement enrouée, quelle
réponse faut-il faire au camarade?
--J'irai, dites-lui que j'irai!...
Elle fit le voyage, en effet, elle visita le bagne, mais elle
n'aperçut pas Chupin.
La semaine précédente, il y avait eu au bagne une sorte de révolte, la
troupe avait fait feu et Chupin avait été tué roide.
Cependant, la duchesse, de retour à Paris, n'osait pas trop se
réjouir.
Elle supposait que le misérable devait avoir livré à la créature qu'il
avait épousée, le secret de sa puissance.
--Je ne tarderai pas à la voir, pensait-elle.
La veuve Chupin se présenta en effet, peu après, mais humblement et en
suppliante.
Elle avait souvent ouï dire, prétendait-elle, à son pauvre défunt, que
Mme la duchesse était sa protectrice, et se trouvant sans ressources
aucunes, elle venait solliciter un petit secours qui lui permit de
lever un débit de boissons.
Justement son fils, Polyte, ah! un bien bon sujet! qui avait alors
dix-huit ans, venait de découvrir, du côté de Montrouge, une petite
maison bien commode et pas trop chère, et sûrement, avec trois ou
quatre cents francs...
Mme Blanche remit 500 francs à l'affreuse mégère.
--Son humilité n'est-elle qu'un masque, pensait-elle, ou son mari ne
lui a-t-il rien dit?
Cinq jours plus tard, ce fut Polyte Chupin qui arriva.
Il manquait, déclara-t-il, trois cents francs pour l'installation,
et il venait de la part de sa mère supplier la bonne dame de les
avancer...
Résolue à savoir au juste à quoi s'en tenir, la duchesse refusa net,
et l'affreux garnement se retira sans souffler mot.
Évidemment, ni la veuve ni son fils ne savaient... Chupin était mort
avec son secret...
Cela se passait dans les premiers jours de janvier...
Vers la fin de février, tante Médie fut enlevée par une fluxion de
poitrine prise en sortant d'un bal travesti où elle s'était obstinée à
aller, malgré sa nièce, avec un costume ridicule.
Sa passion pour la toilette la tuait.
La maladie ne dura que trois jours, mais l'agonie fut effroyable.
Les approches de la mort éclairèrent de lueurs terribles la conscience
de la parente pauvre. Elle comprit qu'ayant profité et même abusé du
crime de sa nièce, elle était coupable autant que si elle l'eût aidée
à le commettre. Elle avait été très-pieuse, autrefois; la foi lui
revint avec son cortège de terreurs.
--Je suis damnée!... criait-elle; je suis damnée!...
Elle se débattait sur son lit, elle se tordait comme si elle eût vu
l'enfer s'entr'ouvrir pour l'engloutir. Elle hurlait comme si déjà
elle eût senti les morsures des flammes.
Puis elle appelait la sainte vierge et tous les saints à son secours.
Elle priait Dieu de la laisser vivre encore un peu pour se repentir,
pour expier... Elle demandait un prêtre, jurant qu'elle ferait une
confession publique.
Plus pâle que la mourante, mais implacable, Mme Blanche veillait,
aidée par celle de ses femmes en qui elle avait le plus confiance.
--Si cela dure, pensait-elle, je suis perdue... Je serai forcée
d'appeler quelqu'un, et cette malheureuse dira tout.
Cela ne dura pas.
Le délire ne tarda pas à s'emparer de tante Médie, puis un
anéantissement survint, si profond, qu'on pouvait croire à toute
minute qu'elle allait passer.
Cependant, vers le milieu de la nuit, elle parut se ranimer et
reprendre connaissance.
Elle se tourna péniblement vers sa nièce, et d'une voix où vibraient
ses dernières forces:
--Tu n'as pas eu pitié de moi, Blanche, dit-elle, tu veux me perdre
dans l'autre vie comme dans celle-ci... Dieu te punira. Tu mourras
désespérée, toi aussi, seule, comme un chien... Sois maudite!
Et elle expira. Deux heures sonnaient.
Il était loin, le temps où Mme Blanche eût donné quelque chose de sa
vie pour sentir tante Médie à six pieds sous terre.
En ce moment, la mort de cette pauvre vieille l'affectait
profondément.
Elle perdait une complice qui parfois l'avait consolée, et elle ne
gagnait rien en liberté, puisqu'une femme de chambre se trouvait
initiée au secret du crime de la Borderie.
Toutes les personnes de l'intimité de la duchesse de Sairmeuse
remarquèrent, à cette époque, son abattement et s'en étonnèrent.
--N'est-il pas singulier, disait-on, que la duchesse, une femme
supérieure, regrette si fort cette antique caricature!
C'est que Mme Blanche avait été extraordinairement impressionnée par
les sinistres prophéties de cette parente pauvre, devenue à la longue
son âme damnée, et à qui elle avait refusé les consolations suprêmes
de la religion.
Contrainte à un retour vers le passé, elle s'épouvantait, comme
jadis les paysans de Sairmeuse, de l'acharnement de la fatalité à
poursuivre, jusque dans leurs enfants, ceux qui avaient versé le sang.
Quelle fin ils avaient eu, tous, depuis les fils de Chupin, le
traître, jusqu'à son père, le marquis de Courtomieu, le grand prévôt,
qui avant de mourir avait traîné dix ans sous les huées un corps dont
la pensée s'était envolée.
--Mon tour viendra! pensait-elle.
L'année précédente, s'étaient éteints, à un mois d'intervalle, pleurés
de tous, le baron et la baronne d'Escorval, et aussi le vieux caporal
Bavois.
De telle sorte que de tant de gens de conditions diverses, mêlés aux
troubles de Montaignac, Mme Blanche n'en apercevait plus que quatre:
Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près
du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris
avec Maurice, enfin Martial et elle-même.
Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la
duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...
Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.
Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui
criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait
toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité,
épiant l'heure de la vengeance...
Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme
Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à
quoi s'en tenir.
L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les
trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans
discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous
les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.
Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à
sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.
Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves
de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement
arrêtées...
Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un
cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de
Chefteux.
«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en
enregistrant l'événement.
Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante
sensation du coupable lisant son arrêt.
--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...
La duchesse ne se trompait pas.
Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son
compte les biens de sa sœur.
L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination
sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses
besoins personnels.
Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe
ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.
De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à
l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la
faillite d'un directeur.
Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger
comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent
devant soi.
Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger
à sa faim!
Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes
étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les
adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse
patience, suivant de l'œil, des profondeurs de sa misère, la
brillante fortune des Sairmeuse.
Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un
engagement en Russie.
L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de
s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il
avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.
--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour
commencer la guerre.
Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.
Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets
qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un
redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.
Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son
arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son
départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes
s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.
Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne.
Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...
Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais
l'autre?...
Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa
un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de
Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de
Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.
Cette découverte le stupéfia.
Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et
le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?
Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit
de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse
satisfaisante.
--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai
s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon
père...
Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs
années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la
veuve Chupin et son fils Polyte.
Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non
loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la
_Poivrière_.
Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les
interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun
souvenir.
Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer
de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente,
laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,»
affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel
avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une
dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...
Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils
reculèrent...
Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et
ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes
lueurs...
--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne...
C'est par ma sœur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a
comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le
complice...
Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé
d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des
Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et
faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...
Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une
certitude.
Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du
cabaret:
--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous
m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.
Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait
toutes les protestations d'obéissance.
La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:
«Madame la duchesse,
«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre
heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne
vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».
--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...
--Rien; vous lui demanderez de l'argent.
Et, en lui-même, il se disait:
--Si elle vient, c'est que j'ai deviné...
Elle vint.
Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente
du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.
--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je
la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...