À demi-couchée sur un canapé, le coude sur les coussins, le front dans
la main, Mme Blanche écoutait la lecture d'un livre nouveau que lui
faisait tante Médie.
L'entrée du domestique ne lui fit seulement pas lever la tête.
--Un homme? interrogea-t-elle, quel homme?
Elle n'attendait personne. Dans sa pensée, celui qui venait ainsi ne
pouvait être qu'un des ouvriers employés par Martial.
--Je ne puis renseigner madame la marquise, répondit le domestique.
Cet individu est tout jeune, il est vêtu comme les paysans, je
supposais qu'il cherchait une place...
--C'est sans doute M. le marquis qu'il veut voir?
--Madame m'excusera, c'est bien à Madame qu'il veut parler, il me l'a
dit.
--Alors, sachez comme il s'appelle et ce qu'il désire.
Et se retournant vers la parente pauvre:
--Continue, tante, dit Mme Blanche, on nous a interrompues au passage
le plus intéressant.
Mais tante Médie n'avait pas eu le temps de finir la page, que déjà le
domestique était de retour.
--L'homme, dit-il, prétend que madame la marquise comprendra ce dont
il s'agit dès qu'elle saura son nom.
--Et ce nom?
--Chupin.
Ce fut comme un obus éclatant tout à coup dans le salon de l'hôtel
Meurice.
Tante Médie eut un gémissement étouffé; elle laissa son livre et
s'affaissa sur sa chaise, tout inerte, les bras pendants.
Mme Blanche, elle, se dressa tout d'une pièce, plus pâle que son
peignoir de cachemire blanc, l'œil trouble, les lèvres tremblantes.
--Chupin! répétait-elle, comme si elle eût espéré qu'on allait lui
dire qu'elle avait mal entendu, Chupin!...
Puis, avec une certaine violence:
--Répondez à cet homme que je ne veux ni le voir ni l'entendre. Il est
inutile qu'il se représente. Jamais je ne le recevrai!...
Mais, dans le temps que mit le domestique à s'incliner
respectueusement et à gagner la porte à reculons, la jeune femme se
ravisa.
--Au fait, non, prononça-t-elle, j'ai réfléchi, faites monter cet
homme.
--Oui, approuva tante Médie d'une voix défaillante, qu'il vienne, cela
vaut mieux.
Le domestique sortit, et les deux femmes restèrent en face l'une
de l'autre, immobiles, consternées, le cœur serré par les plus
effroyables appréhensions, la gorge serrée au point de ne pouvoir qu'à
grand peine articuler quelques paroles.
--C'est un des fils de ce vieux scélérat de Chupin, dit enfin Mme
Blanche.
--En effet, je le crois, mais que veut-il?
--Quelque secours, probablement.
La parente pauvre leva les bras au ciel.
--Fasse Dieu qu'il ignore tes rendez-vous avec son père, Blanche,
prononça-t-elle. Doux Jésus!... pourvu qu'il ne sache rien!
--Eh! que veux-tu qu'il sache. Ne vas-tu pas te désespérer à l'avance!
Dans dix minutes, nous serons fixées. D'ici là, tante, du calme. Et
même, crois-moi, tourne-nous le dos, regarde dans la rue pour qu'on
ne voie pas ta figure... Mais pourquoi ce coquin tarde-t-il tant à
paraître...
Mme Blanche ne se trompait pas.
C'était bien l'aîné des Chupin qui était là, celui à qui le vieux
maraudeur mourant avait confié son secret.
Depuis son arrivée à Paris, il battait le pavé du matin au soir,
demandant partout et à tous l'adresse du marquis de Sairmeuse. On
venait de lui indiquer l'hôtel Meurice, et il accourait.
Ce n'est toutefois qu'après s'être bien assuré de l'absence de Martial
qu'il avait demandé Mme la marquise.
Il attendait le résultat de sa démarche sous le porche, debout, les
mains dans les poches de sa veste, sifflotant, lorsque le domestique
revint en lui disant:
--On consent à vous recevoir, suivez-moi.
Chupin suivit; mais le domestique, extraordinairement intrigué et
tout brûlant de curiosité, ne se hâtait pas, espérant tirer quelque
éclaircissement de ce campagnard.
--Ce n'est pas pour vous flatter, mon garçon, dit-il, mais votre nom a
produit un fier effet sur Mme la marquise!
Le prudent paysan dissimula sous un sourire niais la joie dont
l'inonda cette nouvelle.
--Comme ça, poursuivit le domestique, elle vous connaît?
--Un petit peu.
--Vous êtes pays?
--Je suis son frère de lait.
Le domestique n'en crut pas un mot; il soupçonnait bien autre chose,
vraiment! Cependant, comme il était arrivé à la porte de l'appartement
du marquis de Sairmeuse, il ouvrit et poussa Chupin dans le salon.
Le mauvais gars avait d'avance préparé une petite histoire, mais il
fut si bien ébloui de la magnificence du salon, qu'il resta court et
béant. Ce qui l'interloquait surtout, c'était une grande glace, en
face de la porte, où il se voyait en pied, et les belles fleurs du
tapis qu'il craignait d'écraser sous ses gros souliers.
Après un moment, voyant qu'il demeurait stupide, un sourire idiot sur
les lèvres, tortillant son chapeau de feutre, Mme Blanche se décida à
rompre le silence.
--Vous désirez?... demanda-t-elle.
Le gars Chupin était intimidé, mais il n'avait point peur: ce n'est
pas du tout la même chose. Il garda son masque de gaucherie, mais
recouvrant son aplomb, il se mit à débiter avec, un accent traînard
toutes les formules de respect qu'il savait.
--Au fait, insista la jeune femme impatientée.
Amener au fait un paysan n'est pas facile, et ce n'est qu'après
beaucoup de vaines paroles encore, que Chupin expliqua longuement
qu'il avait été obligé de quitter le pays à cause des ennemis qu'il y
avait, qu'on n'avait pas retrouvé le trésor de son père, qu'il était,
en conséquence, sans ressources...
--Oh! assez! interrompit Mme Blanche.
Puis, d'un ton qui n'était rien moins que bienveillant:
--Je ne vois pas, continua-t-elle, à quel titre vous vous adressez à
moi. Vous aviez, comme toute votre famille, une réputation détestable
à Sairmeuse. Enfin, n'importe, vous êtes de mon pays, je consens à
vous accorder un secours, à la condition que vous n'y reviendrez pas.
C'est d'un air moitié humble et moitié goguenard que Chupin écouta
cette semonce. À la fin, il releva la tête:
--Je ne demande pas l'aumône, articula-t-il fièrement.
--Que demandez-vous donc?
--Mon dû.
Mme Blanche reçut un coup dans le cœur, et cependant, elle eut le
courage de toiser Chupin d'un air dédaigneux, en disant:
--Ah! je vous dois quelque chose!...
--Pas à moi personnellement, madame la marquise, mais à mon défunt
père. Au service de qui donc a-t-il péri? Pauvre vieux! Il vous aimait
bien, allez... tout comme moi, du reste. Sa dernière parole, avant de
mourir, a été pour vous. «Vois-tu, gars, qu'il me dit, il vient de
se passer des choses terribles à la Borderie. La jeune dame de M. le
marquis en voulait à Marie-Anne, et elle lui a fait passer le goût du
pain. Sans moi, elle était perdue. Quand je serai crevé, laisse-moi
tout mettre sur le dos, la terre n'en sera pas plus froide et ça
innocentera la jeune dame... Et après, elle te récompensera bien, et
tant que tu te tairas tu ne manqueras de rien...»
Si grande que fût son impudence, il s'arrêta, stupéfait de la
physionomie de Mme Blanche.
En présence de cette dissimulation supérieure, il douta presque du
récit de son père.
C'est que véritablement la jeune femme fut héroïque en ce moment. Elle
avait compris que céder une fois c'était se mettre à la discrétion de
ce misérable, comme elle était déjà à la merci de tante Médie. Et avec
une merveilleuse énergie, elle payait d'audace.
--En d'autres termes, fit-elle, vous m'accusez du meurtre de Mlle
Lacheneur, et vous me menacez de me dénoncer si je ne vous accorde pas
ce que vous allez exiger?
Le gars Chupin inclina affirmativement la tête.
--Eh bien!... reprit Mme Blanche, puisqu'il en est ainsi, sortez!...
Il est sûr qu'elle allait, à force d'audace, gagner cette partie
périlleuse, dont le repos de sa vie était l'enjeu; Chupin était
absolument déconcerté, lorsque tante Médie qui écoutait, debout devant
la fenêtre, se retourna, tout effarée, en criant:
--Blanche!... ton mari... Martial!... Il entre... il monte.
La partie fut perdue... La jeune femme vit son mari arrivant, trouvant
Chupin, le faisant parler, découvrant tout.
Sa tête s'égara, elle s'abandonna, elle se livra.
Brusquement elle mit sa bourse dans la main du misérable et
l'entraîna, par une porte intérieure, jusqu'à l'escalier de service.
--Prenez toujours cela, disait-elle d'une voix sourde, ce n'est qu'un
à-compte... Nous nous reverrons. Et pas un mot! Pas un mot à mon mari,
surtout!...
Elle avait été bien inspirée de ne pas perdre une minute; lorsqu'elle
rentra, elle trouva Martial dans le salon.
Il était assis, la tête inclinée sur la poitrine, et tenait à la main
une lettre déployée.
Au bruit que fit sa femme, il se dressa, et elle put voir rouler dans
ses yeux une larme furtive.
--Quel malheur nous frappe encore!... balbutia-t-elle d'une voix que
l'excès de son émotion de tout à l'heure rendait à peine intelligible.
Martial ne remarqua pas ce mot «encore,» qui l'eût au moins étonné.
--Mon père est mort, Blanche, prononça-t-il.
--Le duc de Sairmeuse!... Mon Dieu!... Comment cela?...
--D'une chute de cheval, dans les bois de Courtomieu, près des roches
de Sanguille...
--Ah!... c'est là que mon pauvre père a failli être assassiné.
--Oui... c'est au même endroit, en effet.
Un moment de silence suivit.
Martial n'aimait que très-médiocrement son père, et il n'en était
pas aimé, il le savait; et il s'étonnait de l'amère tristesse qui
l'envahissait en songeant qu'il n'était plus.
Puis, il y avait autre chose encore.
--D'après cette lettre, que m'apporte un exprès, poursuivit-il, tout
le monde, à Sairmeuse, croit à un accident. Mais moi!... moi!...
--Eh bien!...
--Moi, je crois à un crime.
Une exclamation d'effroi échappa à tante Médie, et Mme Blanche pâlit.
--À un crime!... murmura-t-elle.
--Oui, Blanche, et je pourrais nommer le coupable. Oh! mes
pressentiments ne me trompent pas. Le meurtrier de mon père est celui
qui a tenté d'assassiner le marquis de Courtomieu...
--Jean Lacheneur!...
Martial baissa tristement la tête. C'était répondre.
--Et vous ne le dénoncez pas, s'écria la jeune femme, et vous ne
courez pas demander vengeance à la justice!...
La physionomie de Martial devenait de plus en plus sombre.
--À quoi bon!... répondit-il. Je n'ai à donner que des preuves
morales, et c'est des preuves matérielles qu'il faut à la justice.
Il eut un geste d'affreux découragement, et, d'une voix sourde,
répondant à ses pensées plutôt que s'adressant à sa femme, il
poursuivit:
--Le duc de Sairmeuse et le marquis de Courtomieu ont récolté ce
qu'ils avaient semé. La terre ne boit jamais le sang répandu, et tôt
ou tard le crime s'expie.
Mme Blanche frémissait. Chacune des paroles de son mari trouvait un
écho en elle. Il eût parlé pour elle qu'il ne se fût pas exprimé
autrement.
--Martial, fit-elle, essayant de le détourner de ses funèbres
préoccupations, Martial!
Il ne parut pas l'entendre, et du même ton il continua:
--Ces Lacheneur vivaient heureux et honorés avant notre arrivée à
Sairmeuse. Leur conduite a été au-dessus de tout éloge, ils ont poussé
la probité jusqu'à l'héroïsme. D'un mot, nous pouvions nous les
attacher et en faire nos amis les plus sûrs et les plus dévoués...
C'était notre devoir avant notre intérêt. Nous ne l'avons pas compris.
Nous les avons humiliés, ruinés, exaspérés, poussés à bout... De
telles fautes se payent. Il est de ces gens qu'on doit respecter, si
on n'est pas sûr de les anéantir d'un coup, eux et les leurs... Qui me
dit qu'à la place de Jean Lacheneur, je n'agirais pas comme lui.
Il se tut un moment, puis, éclairé par un de ces rapides et
éblouissants éclairs, qui parfois déchirent les ténèbres de l'avenir:
--Seul je connais bien Jean Lacheneur, reprit-il; seul j'ai pu mesurer
sa haine, et je sais qu'il ne vit plus que par l'espoir de se venger
de nous... Certes nous sommes bien haut et il est bien bas, n'importe!
Nous avons tout à craindre. Nos millions sont comme un rempart autour
de nous, c'est vrai, mais il saura s'ouvrir une brèche. Et les plus
minutieuses précautions ne nous sauveront pas: un moment viendra quand
même où nos défiances s'assoupiront, tandis que sa haine veillera
toujours. Qu'entreprendra-t-il, je n'en sais rien, mais ce sera
terrible. Souvenez-vous de mes paroles, Blanche, si le malheur entre
dans notre maison, c'est que Jean Lacheneur lui aura ouvert la
porte...
Tante Médie et sa nièce étaient trop bouleversées pour articuler
seulement une parole, et pendant cinq minutes on n'entendit que le pas
de Martial qui arpentait le salon.
Enfin il s'arrêta devant sa femme.
--Je viens d'envoyer chercher des chevaux de poste, dit-il... Vous
m'excuserez de vous laisser seule ici... Il faut que je me rende à
Sairmeuse... Je ne serai pas absent plus d'une semaine.
Il partit, en effet, quelques heures plus tard, et Mme Blanche se
trouva abandonnée à elle-même et maîtresse d'elle pour plusieurs
jours.
Ses angoisses étaient plus intolérables encore qu'au lendemain du
crime. Ce n'était plus contre des fantômes qu'elle avait à se défendre
maintenant; Chupin existait, et sa voix, si elle n'était pas plus
terrible que celle de la conscience, pouvait être entendue.
Si Mme Blanche eût su où le prendre, le misérable, elle eût traité
avec lui. Elle eût obtenu, pensait-elle, moyennant une grosse somme,
qu'il quittât Paris, la France, qu'il s'en allât si loin qu'on
n'entendit plus jamais parler de lui...
Naturellement Chupin était sorti de l'hôtel sans rien dire...
Les sinistres pressentiments exprimés par Martial, ajoutaient encore
à l'épouvante de la jeune femme. Elle aussi, rien qu'au nom de
Lacheneur, se sentait remuée jusqu'au plus profond de ses entrailles.
Elle ne pouvait s'ôter l'idée qu'il soupçonnait quelque chose, et
que, des bas fonds de la société où le retenait sa misère, il la
guettait...
C'est alors que plus vivement que jamais elle désira retrouver
l'enfant de Marie-Anne.
Outre qu'elle se débarrasserait ainsi des obsessions de son serment
violé, il lui semblait que cet enfant la protégerait peut-être un jour
et qu'il serait entre ses mains comme un otage.
Mais où rencontrer un homme à qui se confier?...
Se mettant l'esprit à la torture, elle se souvint d'avoir entendu
autrefois son père parler d'un espion du nom de Chefteux, garçon
prodigieusement adroit, disait-il, et capable de tout, même
d'honnêteté, quand on y mettait le prix.
C'était un de ces misérables comme il en grouille dans les bourbiers
de la politique, aux époques troublées, un jeune mouchard dressé par
Fouché, qui avait toute honte bue, qui avait servi et trahi tour à
tour tous les partis, qui avait trafiqué de tout, et qui, en dernier
lieu, avait été condamné pour faux et s'était évadé du bagne.
En 1815, Chefteux avait quitté ostensiblement la police, pour fonder
un «bureau de renseignements privés.»
Après quelques informations, Mme Blanche apprit que cet homme
demeurait place Dauphine, et elle résolut de profiter de l'absence de
son mari pour s'adresser à lui.
Un matin donc, elle s'habilla le plus simplement possible et, suivie
de tante Médie, elle alla frapper à la porte de l'élève de Fouché.
Chefteux avait alors trente-quatre ans. C'était un petit homme de
taille moyenne, de mine inoffensive, et qui affectait une continuelle
bonne humeur.
Il fit entrer ses deux clientes dans un petit salon fort proprement
meublé, et tout aussitôt Mme Blanche se mit à lui raconter qu'elle
était mariée et établie rue Saint-Denis, et qu'une de ses sœurs, qui
venait de mourir, avait fait une faute, et qu'elle était prête aux
plus grands sacrifices pour retrouver l'enfant de cette sœur, etc.,
etc., enfin, tout une histoire, qu'elle avait préparée, et qui était
assez vraisemblable.
L'espion n'en crut pourtant pas un mot, car, dès qu'elle eut achevé,
il lui frappa familièrement sur l'épaule, en disant:
--Bref, la petite mère, nous avons fait nos farces avant le mariage...
Elle se rejeta en arrière, comme au contact d'un reptile, écrasant du
regard l'homme des renseignements.
Être traitée ainsi, elle, une Courtomieu, duchesse de Sairmeuse!
--Je crois que vous vous méprenez! fit-elle d'un accent où vibrait
tout l'orgueil de sa race.
Il se le tint pour dit, et se confondit en excuses.
Mais tout en écoutant et en notant les indispensables détails que lui
donnait la jeune femme, il pensait:
--Quel œil! quel ton!... De la part d'une bourgeoise du quartier
Saint-Denis, c'est louche...
Ses soupçons furent confirmés par la somme de 20,000 francs que
lui promit imprudemment Mme Blanche en cas de succès et par la
consignation de 500 francs d'arrhes.
--Et où aurai-je l'honneur de vous adresser mes communications,
madame?... demanda-t-il.
--Nulle part... répondit la jeune femme, je passerai ici de temps à
autre...
Lorsqu'il reconduisit ses clientes, l'espion ne doutait plus...
Dès qu'il les jugea au bas de l'escalier, il s'élança dehors en se
disant:
--Pour le coup, je crois que la chance me sourit.
Suivre ces deux clientes que lui envoyait sa bonne étoile, s'informer,
découvrir leur nom et leur qualité n'était qu'un jeu pour l'ancien
agent de Fouché.
Il avait la partie d'autant plus belle, qu'elles étaient à mille
lieues de soupçonner ses desseins.
La bassesse du personnage et sa générosité, à elle, rassuraient
absolument Mme Blanche. Il lui avait d'ailleurs si fort vanté ses
prodigieux moyens d'investigations, qu'elle se tenait pour certaine du
succès.
Tout en regagnant l'hôtel Meurice, elle s'applaudissait de sa
démarche.
--Avant un mois, disait-elle à tante Médie, nous aurons cet enfant; je
le ferai élever secrètement et il sera notre sauvegarde...
La semaine suivante, seulement, elle reconnut l'énormité de son
imprudence.
Étant retournée chez Chefteux, il l'accueillit avec de telles marques
de respect, qu'elle vit bien qu'elle était connue...
Consternée, elle essaya de donner le change, mais l'espion
l'interrompit:
--Avant tout, fit-il avec un bon sourire, je constate l'identité des
personnes qui m'honorent de leur confiance. C'est comme un échantillon
de mon savoir-faire, que je donne... gratis. Mais que madame la
duchesse soit sans crainte: je suis discret par caractère et par
profession. Nous avons d'ailleurs quantité de dames de la plus haute
volée dans la position de madame la duchesse. Un petit accident avant
le mariage est si vite arrivé!...
Ainsi Chefteux était persuadé que c'était son enfant à elle, que la
jeune duchesse de Sairmeuse faisait rechercher.
Elle n'essaya pas de le dissuader. Mieux valait qu'il crût cela que
s'il eût soupçonné la vérité.
Mme Blanche rentra dans un état à faire pitié.
Elle se sentait comme prise sous un inextricable filet, et à chaque
mouvement, loin de se dégager, elle resserrait les mailles.
Le secret de sa vie et de son honneur, trois personnes le possédaient.
Comment dans de telles conditions espérer garder un secret, cette
chose subtile qui, le temps seulement de passer de la bouche à une
oreille amie, s'évapore et se répand!
Elle se voyait trois maîtres qui d'un geste, d'un mot, d'un regard,
pouvaient plier sa volonté comme une baguette de saule.
Et elle n'était plus libre comme autrefois.
Martial était revenu. Le temps avait marché. La somptueuse
installation de l'hôtel de Sairmeuse était terminée...
Désormais, la jeune duchesse était condamnée à vivre sous les yeux de
cinquante domestiques, de quarante ennemis au moins, par conséquent
intéressés à la surveiller, à épier ses démarches, à deviner jusqu'à
ses plus intimes pensées.
Il est vrai que tante Médie lui était plus utile que nuisible. Elle
lui achetait une robe toutes les fois qu'elle s'en achetait une, elle
la traînait partout à sa suite, et la parente pauvre se déclarait
ravie et prête à tout.
Chefteux n'inquiétait pas non plus beaucoup Mme Blanche.
Tous les trois mois, il présentait un mémoire de «frais
d'investigations» s'élevant à dix mille francs environ, et il était
clair que tant qu'on le payerait il se tairait.
L'ancien espion n'avait d'ailleurs pas fait mystère de l'espoir qu'il
avait d'une rente viagère de vingt-quatre mille francs.
Mme Blanche lui ayant dit, après deux années, qu'il devait renoncer à
ses explorations puisqu'il n'aboutissait à rien:
--Jamais, répondit-il, je chercherai tant que je vivrai... à tout
prix.
Restait Chupin malheureusement...
Pour commencer, il avait fallu lui compter vingt mille francs, d'un
seul coup...
Son frère cadet venait de le rejoindre, l'accusant d'avoir volé le
magot paternel, et réclamant sa part un couteau à la main.
Il y avait eu bataille, et c'est la tête tout enveloppée de linges
ensanglantés que Chupin s'était présenté à Mme Blanche.
--Donnez-moi, lui avait-il dit, la somme que le vieux avait enterrée,
et je laisserai croire à mon frère que je l'avais prise... C'est bien
désagréable de passer pour un voleur, quand on est honnête, mais je
supporterai cela pour vous... Si vous refusez, par exemple, il faudra
bien que je lui avoue d'où je tire mon argent, et comment...
S'il avait toutes les corruptions, les vices et la froide perversité
du vieux maraudeur, ce misérable n'en avait ni l'intelligence ni la
finesse.
Loin de s'entourer de précautions, comme le lui commandait son
intérêt, il semblait prendre, à compromettre la duchesse, un plaisir
de brute.
Il assiégeait l'hôtel de Sairmeuse. On ne voyait que lui pendu à la
cloche. Et il venait à toute heure, le matin, l'après-midi, le soir,
sans s'inquiéter de Martial.
Et les domestiques étaient stupéfaits de voir que leur maîtresse, si
hautaine, quittait tout, sans hésiter, pour cet homme de mauvaise
mine, qui empestait le tabac et l'eau-de-vie.
Une nuit qu'il y avait une grande fête à l'hôtel de Sairmeuse, il
se présenta ivre, et impérieusement exigea qu'on allât prévenir Mme
Blanche qu'il était là et qu'il attendait.
Elle accourut avec sa magnifique toilette décolletée, blême de rage et
de honte sous son diadème de diamants...
Et comme, dans son exaspération, elle refusait au misérable ce qu'il
demandait:
--C'est-à-dire que je crèverais de faim pendant que vous faites la
noce!... s'écria-t-il. Pas si bête! De la monnaie, et vite, ou je crie
tout ce que je sais!
Que faire? céder. La duchesse s'exécuta, comme toujours.
Et cependant, il devenait de jour en jour plus insatiable.
L'argent ne tenait pas plus dans ses poches que l'eau dans un crible.
Qu'en faisait-il?... Sans doute, il l'éparpillait sans en comprendre
la valeur, il le gaspillait insoucieusement et stupidement, comme le
voleur qui a fait un beau coup, que l'or grise, et qui d'ailleurs se
croit riche de tout ce qu'il y a à voler au monde.
Lui faisait un beau coup tous les jours...
N'importe! c'était à n'y rien comprendre, car il n'avait même pas
eu l'idée de hausser ses vices aux proportions de la fortune qu'il
prodiguait. Il ne songeait même pas à se vêtir proprement, il semblait
à la mendicité.
Il restait fidèle à la boue et à la plus basse crapule. Peut-être ne
se soûlait-il à l'aise que dans un bouge ignoble. Il lui fallait pour
compagnons les plus dégoûtants gredins, les plus abjects et les plus
vils.
C'est à ce point qu'une nuit il fut arrêté dans un endroit immonde.
La police, émue de voir tant d'or entre les mains d'un tel misérable,
crut à un crime. Il nomma la duchesse de Sairmeuse.
Martial était à Vienne à ce moment, par bonheur, car le lendemain un
inspecteur de la Préfecture se présenta à l'hôtel...
Et Mme Blanche subit cette atroce humiliation de confesser que c'était
elle, en effet, qui avait remis une grosse somme à cet homme, dont
elle avait connu la famille, ajoutait-elle, et qui lui avait rendu des
services autrefois...
Souvent le misérable avait des lubies.
Il déclarait, par exemple, que se présenter sans cesse à l'hôtel de
Sairmeuse lui répugnait, que les domestiques le traitaient comme un
mendiant et que cela l'humiliait; bref, qu'il écrirait désormais...
Et le lendemain, en effet, il écrivait à Mme Blanche:
«Apportez-moi telle somme, à telle heure, à tel endroit.»
Et elle, la fière duchesse de Sairmeuse, elle était toujours exacte au
rendez-vous.
Puis, c'était sans cesse quelque invention nouvelle, comme s'il eût
trouvé une jouissance extraordinaire à constater continuellement son
pouvoir et à en abuser. C'était à le croire, tant il y déployait de
science, de méchanceté et de raffinements cruels.
Il avait rencontré, Dieu sait où une certaine Aspasie Clapard, il
s'en était épris, et bien qu'elle fût plus vieille que lui, il avait
voulu l'épouser. Mme Blanche avait payé la noce...
Une autre fois, il voulut s'établir, résolu, disait-il, à vivre de son
travail. Il acheta un fonds de marchand de vin que la duchesse paya et
qui fut bu en un rien de temps.
Il eut un enfant, et Mme de Sairmeuse dut payer le baptême comme elle
avait payé la noce, trop heureuse que Chupin n'exigeât pas qu'elle fût
marraine du petit Polyte. Il avait eu un moment cette idée...
À deux reprises, Mme Blanche fut obligée d'accompagner à Vienne et à
Londres, son mari, chargé d'importantes missions diplomatiques. Elle
resta près de trois ans à l'étranger...
Eh bien! pendant tout ce temps, elle reçut chaque semaine une lettre,
au moins, de Chupin...
Ah! que de fois elle envia le sort de sa victime! Qu'était, comparée à
sa vie, la mort de Marie-Anne!...
Elle souffrait depuis autant d'années bientôt que Marie-Anne avait
souffert de minutes, et elle se disait que les tortures du poison ne
devaient pas être bien plus intolérables que ses angoisses...