--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible
hésitation.
--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez
pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les
jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.
Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien;
il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils
et à Chanlouineau:
--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.
Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:
--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles
raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je
sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement
souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif,
irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire
revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma
décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...
--Nous ne sommes donc pas vos amis!...
--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive
affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs,
les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus
misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le
souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous
suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non,
jamais!...
Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de
Lacheneur, et les serrant à les briser:
--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire!
quelle vengeance terrible rêvez-vous!...
--Je vous jure...
--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon
expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse
plus mortellement que jamais.
--Moi!...
--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient,
eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas
vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde
pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous
agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils
seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous
pourrez les frapper plus sûrement...
Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:
--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.
Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au
milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux
circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme
pétrifié.
--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs
ne s'écroulent sur lui!...
M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait
d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les
plus furieuses passions contractèrent ses traits.
Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte,
repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la
première pièce, en disant:
--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de
vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à
l'instant...
Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une
respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.
Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.
Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de
l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il
en comprenait la portée.
--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...
--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.
--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...
--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas
sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à
débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la
restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour
l'exploitation des propriétés...
--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que
vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence
supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de
Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux...
oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement,
dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme
s'adressent à vous!...
L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.
--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.
Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il
n'avait plus qu'à frapper un grand coup.
--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la
situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la
voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...
--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais
que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos
des imbéciles.