XV

Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en

France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers

la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la

passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était

à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les

rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient

cruellement et ridiculement injustes.

À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque

chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il

croyait, qu'il voyait mourant...

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu

résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives

de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné

précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté

de réfléchir et de délibérer.

L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de

Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se

confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids

écrasait sa pensée...

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les

champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans

doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.

Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de

se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il

essayait de s'accoutumer au coup terrible.

L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit

s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval,

en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa

l'interroger.

Il parla le premier.

--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète

pas, mère, j'ai du courage, tu verras...

Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque

autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il

buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une

volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent

seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son

geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il

plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...

--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne

craindrais pas tant, et je le consolerais...

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand

sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se

décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des

phrases incohérentes...

Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la

voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face

congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa

gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était

brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle

allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna

jusque sur le palier, où elle cria:

--Au secours!... mon fils se meurt!

D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda,

comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix

terrible.

--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac

et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une

minute!...

Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné

des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée

pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et

quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine

d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de

bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils

envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après

avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au

temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui

demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et

que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas

toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade,

de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne

répondait qu'un mot: «Partons!»

Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins,

avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments

pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient

respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient

l'homme.

Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait

se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le

fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval

guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa

rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable.

Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle

l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne

fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle

n'était pas désespérée.

--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait

l'espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une

large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des

sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces

prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron

dans l'embrasure d'une fenêtre.

--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 30 / 98 题