Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il
entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût
probablement un peu étonnée.
Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute
sincérité ses impressions et ses réflexions.
C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus
tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à
combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.
Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion
enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au
dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla
son sang-froid.
Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions
grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de
Courtomieu.
Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.
Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement
les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes
déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou
des épaulettes de lieutenant-général.
De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches
amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil,
les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président,
s'épuisait à répéter:
--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...
--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à
grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...
Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par
bonheur l'annonce du dîner.
Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne
songeait plus à interroger.
Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de
ces personnages!
Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un
n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous
ils étaient à peine aussi riches.
Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur
absorbait despotiquement toutes ses facultés.
Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le
départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.
L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait
les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les
conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il
serait son mari.
Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le
mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle
put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui
disputerait Martial, elle le voulut...
De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que
sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour
rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de
sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.
Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le
pouls plus vite lui jette la première pierre.
Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si
toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une
idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.
On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre
tous l'homme qu'elle daignerait choisir!
Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...
--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les
glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?
«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce
que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la
coquetterie!...»
Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour
prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à
éblouir, à fasciner Martial!...
Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage,
c'était une autre affaire!...
Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle
Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.
Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en
furent frappés.
D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais
Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien.
N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues
à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige
d'une dot d'un million comptant.
--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces
deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à
huit cent mille livres de rentes.
Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette
situation.
Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs,
dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de
l'enfant!...
Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son
imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du
contraste.
Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient
gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la
discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et
s'enflammait à mesure que se succédaient les services.
Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient
du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes
baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux
Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur
pied...
Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des
verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.
Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte
de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus
actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.
--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est
un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que
M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la
surveillance de la haute police.
Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la
plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il
ivre de rancune.
On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous
les yeux.
Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur
et crut qu'il allait se trouver mal.
--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.
C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de
Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.
Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?
Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible
d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu,
et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de
s'expatrier peut-être pour toujours...
On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un
seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.
Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.
Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...
--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour
d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens
de respecter la considération qui l'environne.
Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de
Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa
parole brève et tranchante produisirent un grand effet.
--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.
Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.
--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis,
murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.
Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:
--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a
révolté, voilà tout.
Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un
pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant
elle ajouta:
--Votre conduite n'en est que plus belle.
Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en
regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait
amèrement à son fils son intervention.
--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je
n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition,
mais puisqu'elle était lancée...
--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!
--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait
de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que
répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre
nous?...
--Je hausserais les épaules.
--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger
Chupin.