--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse
comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa
beauté est divine!...
Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à
M. Lacheneur.
Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait
à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour
sauter les fossés.
Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à
se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante
et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se
redressant superbe de fierté.
--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous
cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie!
Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses
deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile
d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne
fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou
d'elle!...
Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel
nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui
frémissaient en lui.
--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je
l'aurai.
En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique
de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à
l'épreuve.
Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni
adroit.
--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment,
moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des
réalités!...
Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour
porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été
repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur
ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que
froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.
En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.
--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un
signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de
mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois
poursuivants en ce cas.
Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus
elle irritait sa passion.
--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir
ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques
entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de
Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout
tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai
produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera
bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de
sa beauté. Reste le d'Escorval.
C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en
ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.
Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa
colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.
Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour
Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...
--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de
demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer
un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est
incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de
nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour
que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si
j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête,
Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne
chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le
pays.
Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni
prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait
à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas
précipités derrière lui.
Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des
signes, il s'arrêta.
C'était Chupin et un de ses fils.
Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens
chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait
déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir
indispensable.
--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la
voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...
--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.
Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil,
il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près
pour être entendu.
Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit
de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M.
Lacheneur.
Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné
quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...
À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était
définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était
qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs,
puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.
Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en
certitude par sa vivacité à demander:
--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.
--Oui, monsieur le marquis.
--Et avec qui?...
--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien,
que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait
manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si
Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la
mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle
fille.
--Est-ce positif ce que vous dites là?...
--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à
Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et
qu'on va publier les bans...
Et se retournant vers son fils:
--Pas vrai... garçon? demanda-t-il.
--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de
pareil.
Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces
de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si
importante.
Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de
mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait
quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif,
eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la
donner à un paysan?...
Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à
Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace
sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se
trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge,
de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une
demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce
remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.
Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père,
et après l'avoir respectueusement salué:
--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.