Ceux-là seuls qui, aux jours radieux de l'adolescence, ont aimé, ont
été aimés et ont vu, tout à coup, s'ouvrir entre eux et le bonheur un
abîme infranchissable, ceux-là seuls peuvent comprendre la douleur de
Maurice d'Escorval.
Tous les rêves de sa vie, tous ses projets d'avenir reposaient sur son
amour pour Marie-Anne.
Cet amour lui échappant, l'édifice enchanté de ses espérances
s'écroulait, et il gisait foudroyé au milieu des ruines.
Sans Marie-Anne, il n'apercevait ni but, ni sens à son existence.
C'est qu'il ne s'abusait pas. Si tout d'abord son rendez-vous pour le
lendemain lui était apparu comme le salut même, il se disait, en y
réfléchissant froidement, que cette entrevue ne changerait rien,
puisque tout dépendait d'une volonté étrangère, la volonté de M.
Lacheneur.
Il garda donc, tout le reste de la journée, un morne silence. L'heure
du dîner venue, il se mit à table, mais il lui fut impossible d'avaler
une bouchée, et il demanda bientôt à ses parents la permission de se
retirer.
M. d'Escorval et la baronne échangèrent un regard affligé, mais ils ne
se permirent aucune observation.
Ils respectaient cette douleur qu'ils étaient si dignes de partager.
Ils savaient qu'il est de ces chagrins cuisants qui s'irritent de
toute consolation, pareils à ces blessures qui saignent, si légère que
soit la main qui les panse.
--Pauvre Maurice!... murmura Mme d'Escorval, dès que son fils se fut
retiré.
Et son mari ne répondant pas:
--Peut-être, ajouta-t-elle d'une voix hésitante, peut-être serait-il
sage à nous de ne pas l'abandonner seul aux inspirations de son
désespoir.
Le baron tressaillit. Il ne devinait que trop l'horrible appréhension
de sa femme.
--Nous n'avons rien à redouter, prononça-t-il vivement; j'ai entendu
Marie-Anne promettre à Maurice de l'attendre demain au bois de la
Rèche.
La malheureuse mère respira plus librement. Tout son sang s'était
glacé à cette idée que son fils songerait peut-être au suicide; mais
elle était mère, elle voulait savoir.
Elle monta rapidement à la chambre de son fils, entre-bâilla doucement
la porte, et regarda... Il était si bien perdu dans ses tristes
rêveries, qu'il n'entendit rien et ne soupçonna même pas la
sollicitude qui veillait sur lui.
Maurice était à sa fenêtre, les coudes sur la barre d'appui, le front
entre ses mains, et il regardait...
Bien que sans lune, la nuit était claire, et par delà le léger
brouillard blanc qui indiquait le cours de l'Oiselle, il apercevait
la masse imposante du château de Sairmeuse, avec ses tourelles et ses
toits dentelés.
Que de fois il l'avait contemplé ainsi, au milieu du silence, ce
château qui abritait ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux
au monde.
De sa fenêtre, il apercevait les fenêtres de Marie-Anne, et son cœur
battait plus fort quand il les voyait s'éclairer.
--Elle est là, se disait-il, dans sa blanche chambre de jeune fille...
Elle s'agenouille pour dire ses prières... Elle murmure mon nom après
celui de son père en implorant la bénédiction de Dieu...
Mais ce soir, il n'avait pas à attendre qu'une lumière brillât
derrière les vitres de cette fenêtre chérie.
Marie-Anne n'était plus à Sairmeuse... elle en avait été chassée.
Où était-elle, maintenant?... Elle n'avait plus d'autre asile, elle,
accoutumée aux recherches de la richesse, qu'une misérable masure
couverte de chaume, dont les murs n'étaient même pas blanchis à la
chaux, sans autre plancher que le sol même, poudreux en été comme la
grande route et boueux en hiver.
Elle en était réduite à garder pour elle-même l'aumône que, charitable
en sa prospérité, elle destinait à de pauvres gens.
Que faisait-elle à cette heure?... Elle pleurait sans doute...
À cette idée, le cœur du pauvre Maurice se brisait.
Mais que devint-il, quand un peu après minuit, il vit soudainement
s'illuminer le château de Sairmeuse?
Le duc et son fils rentraient; après le dîner de fête du marquis de
Courtomieu, et avant de se coucher, ils visitaient cette magnifique
demeure où avaient vécu leurs pères. Ils reprenaient pour ainsi dire
possession de ce château dont M. de Sairmeuse n'avait pas franchi le
seuil depuis vingt-deux ans, et que Martial ne connaissait pas.
Maurice vit les lumières courir d'étage en étage, de chambre en
chambre, et enfin les fenêtres de Marie-Anne s'éclairèrent.
À ce spectacle, le malheureux ne put retenir un cri de rage.
Des hommes, des étrangers, entraient dans ce sanctuaire d'une vierge,
où il osait à peine, lui, pénétrer par la pensée.
Ils foulaient insoucieusement le tapis de leurs lourdes bottes, ils
parlaient haut. Maurice frémissait, en songeant à ce que se permettait
peut-être leur insolente familiarité. Il lui semblait les voir
examiner et toucher ces mille riens dont aiment à s'entourer les
jeunes filles, ils ouvraient les armoires, ils lisaient une lettre
inachevée laissée sur le pupitre...
Jamais avant cette soirée Maurice n'eût voulu croire qu'on pouvait
haïr quelqu'un autant qu'il haïssait ces Sairmeuse.
Désespéré, il se jeta sur son lit, et le reste de la nuit se passa à
songer à ce qu'il dirait à Marie-Anne et à chercher une issue à une
inextricable situation.
Levé avant le jour, il erra dans le parc comme une âme en peine,
redoutant et appelant le moment où son sort serait fixé. Mme
d'Escorval eut besoin de toute son autorité pour le décider à prendre
quelque chose; il ne s'apercevait pas que depuis la veille au matin il
n'avait rien mangé.
Enfin, comme onze heures sonnaient, il partit.
Les landes de la Rèche étant situées de l'autre côté de l'Oiselle,
Maurice dut gagner, pour traverser la rivière, un endroit où il y
avait un bac, à une portée de fusil d'Escorval. Quand il arriva au
bord de l'eau, il y trouva six ou sept paysans, hommes et femmes, qui
attendaient le passeur.
Ces gens ne remarquèrent pas Maurice. Ils causaient; il écouta.
--Pour vrai, c'est vrai, disait un gros garçon à l'air réjoui, et moi
qui vous parle, je l'ai entendu de la propre bouche de Chanlouineau,
hier soir... Il ne se tenait pas de joie... «Je vous invite tous à la
noce! criait-il, j'épouse la fille de M. Lacheneur, c'est décidé.»
Cette stupéfiante nouvelle atteignait Maurice comme un coup de bâton
sur la tête. Sa stupeur fut telle, qu'il perdit jusqu'à la faculté de
réfléchir.
--Du reste, poursuivait le gros garçon, il y a assez longtemps qu'il
en était amoureux... c'est connu. Il fallait voir ses yeux, quand il
la rencontrait... des brasiers, quoi!... Il en maigrissait. Tant que
le père a été dans les grandeurs, il n'a rien osé dire... dès qu'il
l'a su tombé, il s'est déclaré et on a topé.
--Mauvaise affaire pour lui, hasarda un petit vieux.
--Tiens!... pourquoi donc?
--S'il est ruiné, comme on dit...
Les autres éclatèrent de rire.
--Ruiné!... M. Lacheneur! disaient-ils tous à la fois, quelle farce...
Il a beau faire le pauvre, il est encore plus riche que nous tous...
On sait ce qu'on sait... Le croyez-vous donc assez bête pour n'avoir
rien mis de côté, en vingt ans!... Il en a placé, allez, de cet
argent; pas en terres, parce que ça se voit, mais autrement... Même
il parait qu'il volait M. le duc de Sairmeuse comme il n'est pas
possible...
--Vous mentez!... interrompit Maurice indigné, M. Lacheneur quitte
Sairmeuse aussi pauvre qu'il y était entré.
En reconnaissant le fils de M. d'Escorval, les paysans étaient devenus
fort penauds. Mais lui, en intervenant, s'était enlevé tout moyen de
se renseigner. Il questionna, on ne lui dit que des niaiseries, des
choses vagues. Le paysan interrogé ne répond jamais que ce qu'il pense
devoir être agréable à qui l'interroge; il a peur de se compromettre.
Ce fut une raison pour Maurice de hâter sa course quand il eut
traversé l'Oiselle.
--Marie-Anne épouser Chanlouineau! répétait-il, c'est impossible!
c'est impossible!...