--Ce n'est pas là, murmurait-il, le feu d'un engagement...
Demeurer plus longtemps dans cet état d'anxiété était impossible.
--Si tu veux bien me le permettre, père, hasarda Maurice, je vais
aller aux informations?
--Va!... répondit simplement le baron, mais s'il y a quelque chose, ce
dont je doute, ne t'expose pas, reviens.
--Oh!... sois prudent!... insista Mme d'Escorval, qui voyait déjà son
fils exposé aux plus affreux dangers.
--Soyez prudent, insista Marie-Anne, qui était seule à comprendre
quels attraits devait avoir le péril pour ce malheureux désespéré.
Les recommandations étaient inutiles. Au moment où Maurice s'élançait
vers la porte, son père le retint.
--Attends, lui dit-il, voici venir là-bas quelqu'un qui nous donnera
peut-être des renseignements.
En effet, au coude du chemin de Sairmeuse, un homme venait
d'apparaître.
Il marchait à grands pas, au milieu de la route poudreuse, la tête nue
sous le soleil, et par moments il brandissait son bâton, furieusement,
comme s'il eût menacé un ennemi visible pour lui seul.
Bientôt on put distinguer ses traits.
--Eh!... c'est Chanlouineau, exclama M. Lacheneur.
--Le propriétaire des vignes de la Borderie?
--Précisément... Le plus beau gars du pays et le meilleur aussi. Ah!
il a du bon sang dans les veines, celui-là, et on peut se fier à lui.
--Il faut le prier de monter, dit M. d'Escorval.
M. Lacheneur se pencha sur la balustrade, et appliquant ses deux mains
en guise de porte-voix devant sa bouche, il appela:
--Ohé!... Chanlouineau.
Le robuste gars leva la tête.
--Monte!... cria Lacheneur, monsieur le baron veut te parler.
Chanlouineau répondit par un geste d'assentiment, on le vit dépasser
la grille, traverser le jardin, enfin il parut à la porte du salon.
Ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre trahissaient quelque
grave événement. Il n'avait plus de cravate, et le col de sa chemise
déchiré laissait voir son cou musculeux.
--Où se bat-on? demanda vivement Lacheneur; avec qui?...
Chanlouineau eut un ricanement nerveux qui ressemblait fort à un
rugissement de rage.
--On ne se bat pas, répondit-il, on s'amuse. Ces coups de fusil que
vous entendez sont tirés en l'honneur et gloire de M. le duc de
Sairmeuse.
--C'est impossible...
--Je le sais bien... et cependant c'est la pure vérité. C'est Chupin,
le misérable maraudeur, le voleur de fagots et de pommes de terre,
qui a tout mis en branle... Ah! canaille!... si je te trouve jamais à
portée de mon bras, dans un endroit écarté, tu ne voleras plus!...