Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.
D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...
Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime
daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans
qu'il confondait dans sa profonde indifférence!
Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...
C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le
duc de Sairmeuse répétait:
--Lacheneur... M. Lacheneur....
Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que
son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à
l'improviste par Bibiane.
--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.
Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des
années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une
cruelle inquiétude.
--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le
possesseur actuel du château de Sairmeuse.
Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette
réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.
--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....
Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.
Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.
--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire
remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le
pays... se l'aliéner serait impolitique....
--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur
Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute
des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...
Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution
s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les
biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?
--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça
froidement le curé.
M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse
impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.
L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur
ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa
pensée.
Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la
flamme de son regard, disaient sa virile énergie.
--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de
Sairmeuse?
Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.
C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il
jugeait son égal.
Il se leva, et avançant deux chaises:
--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une
politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,
faites-moi cet honneur...
Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.
--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de
votre maison....
--Ah! Ah!...
--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la
faveur d'être ma marraine....
--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi
maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les
tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es
empressé d'acheter nos biens!...
L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et
son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de
sa dignité et de sa valeur.
Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,
mais tout le monde le respectait.
Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se
permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...
Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.
Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à
se taire et Sairmeuse lui restait.
Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,
car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour
ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il
y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.
Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.
--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est
sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait
laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous
restituer le dépôt confié à mon honneur.
Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent
que trop, eût été profondément ému.
Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de
probité.
--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons
maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait
autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés
doivent produire une belle somme, où est-elle?...
Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si
odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne
vit pas.
Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la
pudeur.
--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa
les épaules d'un air résigné.
--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes
enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui
le double d'autrefois....
--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au
châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce
pas?...
--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre
dix mille livres que votre tante m'avait données...
--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...
--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au
rachat de ses terres...
--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?
Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il
ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces
ou un torrent d'injures...
Marie-Anne, alors, s'avança vivement.
--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la
parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous
rendre... de vous donner une fortune...
Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à
demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu
sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de
l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.
Elle était si belle que Martial en fut remué.
--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de
l'insurrection.
Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en
avait dit assez, son père se sentit vengé.
Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:
--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine
implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de
vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y
suis entré, misérable j'en sors...
Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa
fille qu'un seul mot:
--Eh bien!...
--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le
font pas qui sont à plaindre!...
Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à
se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté
l'avait si fortement impressionné.
--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à
M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,
des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre
avocat près de mon père...
--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.
Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le
matin, était allé prévenir M. Lacheneur.
--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus
impertinent.
--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.
Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une
insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et
leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils
ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux
principes, en présence.
Martial, préoccupé de son père, céda.
--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se
retirant.
Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:
--Ne le souhaitez pas.
V
L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à
saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de
Sairmeuse, était petite et modeste.
Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient
jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.
Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure
flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût
voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant
surtout.
C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel
honneur--n'était pas riche.
Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et
administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux
de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul
patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille
livres de rentes au plus.
Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,
représentait ses économies de dix années.
Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,
et elle était devenue son séjour de prédilection.
Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques
journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.
Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.
Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du
24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de
guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.
Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa
situation n'était pas exempte de périls.
Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,
avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,
l'ancien ministre de la police.
Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.
--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.
Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant
qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.
Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas
cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux
prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale
l'avaient vieilli avant l'âge.
Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.
Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front
dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.
--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour
la première fois.
Ils se trompaient.
Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut
résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il
restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la
vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.
À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.
Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui
l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui
emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.
À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait
arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,
arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins
âgée que lui de trois ans seulement.
Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il
l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot
la plus magnifique.
Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,
dans le sens strict et rigoureux du mot.
On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit
les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors
les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.
Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les
qualités exquises de son esprit et de son cœur.
Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle
n'eut une pensée qui ne lui appartint.
Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres
étaient ses heures de fête.
Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté
de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant
entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à
souhaiter ici-bas.
Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.
Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval
sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait
son idole.
Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré
surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la
suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse
de toutes les cupidités se précipitant à la curée.
Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un
bienfait...
--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés
ici.
Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.
Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors
qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.
Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme
étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un
malheur terrible et prochain leur serrait le cœur.
À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils
étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un
œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et
au village du Sairmeuse.
Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du
duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.
Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et
malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.
--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien
arrivé!...
Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur
avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux
volontés paternelles.
--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!...
Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...
Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait
pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé
autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.
Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.
Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer
au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son
fils s'y trouvaient.
Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut
plus long qu'un siècle.
Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il
fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.
Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant
dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux
intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.
À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette
jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces
de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang
afflua à son cerveau.
Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...
Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le
souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son
père:
«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»
Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en
réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui
menaça...
--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents
serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait.
Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné,
et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le
confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M.
Lacheneur.
--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.
Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à
marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine,
mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se
passait.
Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina,
lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du
chemin.
Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un
mois se résumèrent en un cri.
--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.
C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M.
Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.
Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans
expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.
--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...
Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.
--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue
commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...
Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près
d'elle.
--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.
D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille
lui lit signe de regarder et d'écouter son père.
M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible
anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles
pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil
les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté
de se souvenir la faculté de souffrir.
--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y
a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et
que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la
commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.
Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront
jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...
Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.
--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi
ce qui vous arrive...
Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança
son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris
qu'il portait fort longs.
--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis
venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur...
D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler
votre ami?...
Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il
retraça la scène du presbytère.
Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage
de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à
quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.
Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le
récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur
était Maurice.
Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des
larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus
inutiles efforts.
Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire
l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de
plus cher au monde.
Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant
lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse
conduite du père.
Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.
Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune
homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte.
Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante
des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une
lame d'épée.
Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait
adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.
--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix
émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami
tel que vous.
Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui
était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable
douceur.
--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon
père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son
devoir.