IV

Ce nom de Lacheneur n'éveillait aucun souvenir dans l'esprit du duc.

D'abord, il n'avait jamais habité Sairmeuse...

Puis, quand même!... Est-ce que jamais courtisan de l'ancien régime

daigna s'inquiéter des noms qui distinguaient entre eux ces paysans

qu'il confondait dans sa profonde indifférence!

Ces gens-là, on les appelait: holà!... hé!... l'ami!... mon brave!...

C'est donc de l'air d'un homme qui fait un effort de mémoire, que le

duc de Sairmeuse répétait:

--Lacheneur... M. Lacheneur....

Mais Martial, observateur plus attentif et plus pénétrant que

son père, avait vu le regard du curé vaciller à ce nom, jeté à

l'improviste par Bibiane.

--Qu'est-ce que cet individu, l'abbé? demanda le duc d'un ton léger.

Si maître de soi que fût le prêtre, si habitué qu'il fût depuis des

années, à garder le secret de ses impressions, il dissimulait mal une

cruelle inquiétude.

--M. Lacheneur, répondit-il avec une visible hésitation, est le

possesseur actuel du château de Sairmeuse.

Martial, ce précoce diplomate, ne put se retenir de sourire à cette

réponse qu'il avait presque prévue. Mais le duc bondit sur sa chaise.

--Ah!... s'écria-t-il, c'est le drôle qui a eu l'impudence de....

Faites-le entrer, la vieille, qu'il vienne.

Bibiane sortie, le malaise de l'abbé Midon redoubla.

--Permettez-moi, monsieur le duc, dit-il fort vite, de vous faire

remarquer que M. Lacheneur jouit d'une grande influence dans le

pays... se l'aliéner serait impolitique....

--J'entends... vous me conseillez des ménagements. C'est parler en pur

Jacobin, l'abbé. Si Sa Majesté, qui n'y est que trop portée, écoute

des donneurs d'avis de votre sorte, les ventes seront ratifiées...

Jarnibieu! nos intérêts sont cependant les mêmes... Si la Révolution

s'est emparée des propriétés de la noblesse, elle a pris aussi les

biens du clergé... entre nous, pourquoi faire la petite bouche?

--Les biens d'un prêtre ne sont pas de ce monde, monsieur, prononça

froidement le curé.

M. de Sairmeuse allait probablement répondre quelque grosse

impertinence, mais M. Lacheneur parut suivi de sa fille.

L'infortuné était livide, de grosses gouttes de sueur perlaient sur

ses tempes, et l'égarement de ses yeux disait la détresse de sa

pensée.

Aussi pâle que son père était Marie-Anne, mais son attitude et la

flamme de son regard, disaient sa virile énergie.

--Eh bien!... l'ami, fit le duc, nous sommes donc le châtelain de

Sairmeuse?

Ceci fut dit avec une si choquante familiarité que le curé en rougit.

C'était chez lui, en somme, qu'on traitait ainsi un homme qu'il

jugeait son égal.

Il se leva, et avançant deux chaises:

--Asseyez-vous donc, mon cher monsieur Lacheneur, dit-il avec une

politesse qui voulait être une leçon, et vous aussi, mademoiselle,

faites-moi cet honneur...

Mais le père et la fille refusèrent d'un signe de tête pareil.

--Monsieur le duc, continua Lacheneur, je suis un ancien serviteur de

votre maison....

--Ah! Ah!...

--Mademoiselle Armande, votre tante, avait accordé à ma pauvre mère la

faveur d'être ma marraine....

--Parbleu!... mon garçon, interrompit le duc, je me souviens de toi

maintenant. En effet, notre famille a eu de grandes bontés pour les

tiens. Et c'est pour nous prouver ta reconnaissance que tu t'es

empressé d'acheter nos biens!...

L'ancien valet de charrue était parti de bien bas, mais son cœur et

son caractère se haussant avec sa fortune, il avait l'exacte notion de

sa dignité et de sa valeur.

Beaucoup le jalousaient dans le pays, quelques-uns le détestaient,

mais tout le monde le respectait.

Et voici que cet homme le traitait avec le plus écrasant mépris et se

permettait de le tutoyer... Pourquoi? De quel droit!...

Indigné de l'outrage, il fit un mouvement comme pour se retirer.

Personne, hormis sa fille, ne connaissait la vérité, il n'avait qu'à

se taire et Sairmeuse lui restait.

Oui, il était maître encore de garder Sairmeuse, et il le savait,

car il ne partageait pas les craintes des paysans, trop éclairé pour

ignorer qu'entre les espérances des anciens émigrés et le possible, il

y avait cet abîme qui sépare le rêve de la réalité.

Un mot suppliant, prononcé à demi-voix par sa fille, le ramena.

--Si j'ai acheté Sairmeuse, poursuivit-il d'une voix sourde, c'est

sur l'ordre de ma marraine mourante, et avec l'argent qu'elle m'avait

laissé à l'insu de tous. Si vous me voyez ici, c'est que je viens vous

restituer le dépôt confié à mon honneur.

Tout autre qu'un de ces tristes fous comme les alliés n'en ramenèrent

que trop, eût été profondément ému.

Le duc, lui, trouva tout simple et tout naturel ce grand acte de

probité.

--Voilà qui est fort bien pour le principal, dit-il. Parlons

maintenant des intérêts... Sairmeuse, si j'ai bonne mémoire, rendait

autrefois un millier de louis bon an mal an... Ces revenus entassés

doivent produire une belle somme, où est-elle?...

Cette réclamation, ainsi formulée, à ce moment, avait un caractère si

odieux que Martial, révolté, fit à son père un signe que celui-ci ne

vit pas.

Mais le curé, lui, protesta, essayant de rappeler cet insensé à la

pudeur.

--Monsieur le duc!... fit-il, oh! monsieur le duc! Lacheneur haussa

les épaules d'un air résigné.

--Les revenus, dit-il, je les ai employés à vivre et à élever mes

enfants... mais surtout à améliorer Sairmeuse qui rapporte aujourd'hui

le double d'autrefois....

--C'est-à-dire que depuis vingt ans, messire Lacheneur joue au

châtelain... La comédie est plaisante. Enfin, tu es riche, n'est-ce

pas?...

--Je ne possède rien! Mais j'espère que vous m'autoriserez à prendre

dix mille livres que votre tante m'avait données...

--Ah! elle t'avait donné mille pistoles!... Et quand cela?...

--Le soir où elle me remit les quatre-vingt mille francs destinés au

rachat de ses terres...

--Parfait!... Quelle preuve as-tu à me fournir de ce legs?

Lacheneur demeura confondu... Il voulut répondre, il ne le put... Il

ne trouvait au service de sa rage que les plus épouvantables menaces

ou un torrent d'injures...

Marie-Anne, alors, s'avança vivement.

--La preuve, monsieur le duc, dit-elle d'une voix vibrante, est la

parole de cet homme, qui, d'un mot librement prononcé, vient de vous

rendre... de vous donner une fortune...

Dans son brusque mouvement, ses beaux cheveux noirs s'étaient à

demi-dénoués, le sang affluait à ses joues, ses yeux d'un bleu

sombre lançaient des flammes; et la douleur, la colère, l'horreur de

l'humiliation, donnaient à son visage une expression sublime.

Elle était si belle que Martial en fut remué.

--Admirable!... murmura-t-il en anglais, belle comme l'ange de

l'insurrection.

Cette phrase, qu'elle comprit, interrompit Marie-Anne. Mais elle en

avait dit assez, son père se sentit vengé.

Il tira de sa poche un rouleau de papiers, et le jetant sur la table:

--Voici vos titres, dit-il au duc, d'un ton où éclatait une haine

implacable, gardez le legs que me fit votre tante, je ne veux rien de

vous... Je ne remettrai plus les pieds à Sairmeuse... Misérable j'y

suis entré, misérable j'en sors...

Il quitta le salon la tête haute, et une fois dehors, il ne dit à sa

fille qu'un seul mot:

--Eh bien!...

--Vous avez fait votre devoir; répondit-elle, c'est ceux qui ne le

font pas qui sont à plaindre!...

Elle n'en put dire davantage. Martial accourait, ne songeant qu'à

se ménager une occasion de revoir cette jeune fille dont la beauté

l'avait si fortement impressionné.

--Je me suis esquivé, dit-il en s'adressant plutôt à Marie-Anne qu'à

M. Lacheneur, pour vous rassurer... Tout s'arrangera, mademoiselle,

des yeux si beaux ne doivent pas verser de larmes... Je serai votre

avocat près de mon père...

--Mlle Lacheneur n'a pas besoin d'avocat, interrompit une voix rude.

Martial se retourna et se trouva en présence de ce jeune homme qui, le

matin, était allé prévenir M. Lacheneur.

--Je suis le marquis de Sairmeuse, lui dit-il, du ton le plus

impertinent.

--Moi, fit simplement l'autre, je suis Maurice d'Escorval.

Ils se toisèrent un moment en silence, chacun attendant peut-être une

insulte de l'autre. Instinctivement ils se devinaient ennemis, et

leurs regards étaient chargés d'une haine atroce. Peut-être eurent-ils

ce pressentiment qu'ils n'étaient pas deux rivaux, mais deux

principes, en présence.

Martial, préoccupé de son père, céda.

--Nous nous retrouverons, monsieur d'Escorval! prononça-t-il en se

retirant.

Maurice, à cette menace, haussa les épaules, et dit:

--Ne le souhaitez pas.

V

L'habitation du baron d'Escorval, cette construction de briques à

saillies de pierres blanches, qu'on apercevait de l'avenue superbe de

Sairmeuse, était petite et modeste.

Son seul luxe était un joli parterre dont les gazons se déroulaient

jusqu'à l'Oiselle, et un parc assez vaste délicieusement ombragé.

Dans le pays on disait: «le château d'Escorval,» mais c'était pure

flatterie. Le moindre manufacturier enrichi d'un coup de hausse eût

voulu mieux, plus grand, plus beau, plus brillant et plus voyant

surtout.

C'est que M. d'Escorval--et ce lui sera dans l'histoire un éternel

honneur--n'était pas riche.

Après avoir été chargé de nombre de ces missions d'où généraux et

administrateurs revenaient lourds de millions à crever les chevaux

de poste le long de la route, M. d'Escorval restait avec le seul

patrimoine que lui avait légué son père: vingt à vingt-cinq mille

livres de rentes au plus.

Cette simple maison, à trois quarts de lieues de Sairmeuse,

représentait ses économies de dix années.

Lui-même l'avait fait bâtir vers 1806, sur un plan tracé de sa main,

et elle était devenue son séjour de prédilection.

Il se hâtait d'y accourir dès que ses travaux lui laissaient quelques

journées, heureux de la solitude et des ombrages de son parc.

Mais cette fois il n'était pas venu à Escorval de son plein gré.

Il venait d'y être exilé par la liste de mort et de proscription du

24 juillet, cette même liste fatale qui envoyait devant un conseil de

guerre l'enthousiaste Labédoyère et l'intègre et vertueux Drouot.

Cependant, en cette solitude même des campagnes de Montaignac, sa

situation n'était pas exempte de périls.

Il était de ceux qui, quelques jours avant le désastre de Waterloo,

avaient le plus vivement pressé l'Empereur de faire fusiller Fouché,

l'ancien ministre de la police.

Or, Fouché savait ce conseil et il était tout-puissant.

--Gardez-vous!... écrivaient à M. d'Escorval ses amis de Paris.

Lui s'en remettait à la Providence, envisageant l'avenir, si menaçant

qu'il dût paraître, avec l'inaltérable sérénité d'une conscience pure.

Le baron d'Escorval était un homme jeune encore, il n'avait pas

cinquante ans; mais les soucis, les travaux, les nuits passées aux

prises avec les difficultés les plus ardues de la politique impériale

l'avaient vieilli avant l'âge.

Il était grand, légèrement chargé d'embonpoint et un peu voûté.

Ses yeux calmes malgré tout, sa bouche sérieuse, son large front

dépouillé, ses manières austères inspiraient le respect.

--Il doit être dur et inflexible, disaient ceux qui le voyaient pour

la première fois.

Ils se trompaient.

Si, dans l'exercice de ses fonctions, ce grand homme ignoré sut

résister à tous les entraînements et aux plus furieuses passions, s'il

restait de fer dès qu'il s'agissait du devoir, il redevenait dans la

vie privée simple comme l'enfant, doux et bon jusqu'à la faiblesse.

À ce beau caractère, noblement apprécié, il dut la félicité de sa vie.

Il lui dut ce bonheur du ménage, que n'envie pas le vulgaire qui

l'ignore, bonheur rare et précieux, si pénétrant et si doux, qui

emplit la vie et l'embaume comme un céleste parfum.

À l'époque la plus sanglante de la Terreur, M. d'Escorval avait

arraché au bourreau une jeune ci-devant, Victoire-Laure de l'Alleu,

arrière-cousine des Rhéteau de Commarin, belle comme un ange et moins

âgée que lui de trois ans seulement.

Il l'aima... et bien qu'elle fût orpheline et qu'elle n'eût rien, il

l'épousa, estimant que les trésors de son cœur vierge valaient la dot

la plus magnifique.

Celle-là fut une honnête femme, comme son mari était un honnête homme,

dans le sens strict et rigoureux du mot.

On la vit peu aux Tuileries, dont le rang de M. d'Escorval lui ouvrit

les portes. Les splendeurs de la cour impériale, qui dépassaient alors

les pompes de Louis XIV, n'avaient pas d'attraits pour elle.

Grâces, beauté, jeunesse, elle réservait pour l'intimité du foyer les

qualités exquises de son esprit et de son cœur.

Son mari fut son Dieu, elle vécut en lui et par lui, et jamais elle

n'eut une pensée qui ne lui appartint.

Les quelques heures qu'il dérobait pour elle à ses labeurs opiniâtres

étaient ses heures de fête.

Et lorsque le soir, à la veillée, ils étaient assis chacun d'un côté

de la cheminée de leur modeste salon, avec leur fils Maurice, jouant

entre eux, sur le tapis, il leur paraissait qu'ils n'avaient rien à

souhaiter ici-bas.

Les événements de la fin de l'Empire les surprirent en plein bonheur.

Les surprirent... non. Il y avait longtemps déjà que M. d'Escorval

sentait chanceler le prodigieux édifice du génie dont il avait fait

son idole.

Certes, il ressentit un cruel chagrin de la chute, mais il fut navré

surtout de l'indigne spectacle des trahisons et des lâchetés qui la

suivirent. Il fut épouvanté et écœuré, quand il vit la levée en masse

de toutes les cupidités se précipitant à la curée.

Dans ces dispositions, l'isolement de l'exil devait lui paraître un

bienfait...

--Sans compter, disait-il à la baronne, que nous serons vite oubliés

ici.

Ce n'était pas tout à fait ce qu'il pensait.

Mais, de son côté, sa noble femme gardait un visage tranquille alors

qu'elle tremblait pour la sécurité des siens.

Ce premier dimanche d'août, cependant, M. d'Escorval et sa femme

étaient plus tristes que de coutume. Le même pressentiment vague d'un

malheur terrible et prochain leur serrait le cœur.

À l'heure même où Lacheneur se présentait chez l'abbé Midon, ils

étaient accoudés à la terrasse de leur maison, et ils exploraient d'un

œil inquiet les deux routes qui conduisent d'Escorval au château et

au village du Sairmeuse.

Prévenu, le matin même, par ses amis de Montaignac de l'arrivée du

duc, le baron avait envoyé son fils avertir M. Lacheneur.

Il lui avait recommandé d'être le moins longtemps possible... et

malgré cela, les heures s'écoulaient et Maurice ne reparaissait pas.

--Pourvu, pensaient-ils chacun à part soi, qu'il ne lui soit rien

arrivé!...

Non, il ne lui était rien arrivé... Seulement un mot de Mlle Lacheneur

avait suffi pour lui faire oublier sa déférence accoutumée aux

volontés paternelles.

--Ce soir, lui avait-elle dit, je connaîtrai vraiment votre cœur!...

Qu'est-ce que cela signifiait?... Doutait-elle donc de lui?...

Torturé par les plus douloureuses anxiétés, le pauvre garçon n'avait

pu se résoudre à s'éloigner sans une explication, et il avait rôdé

autour du château de Sairmeuse, espérant que Marie-Anne reparaîtrait.

Elle reparut, en effet, mais au bras de son père.

Le jeune d'Escorval les suivit de loin, et bientôt il les vit entrer

au presbytère. Qu'y allaient-ils faire? Il savait que le duc et son

fils s'y trouvaient.

Le temps qu'ils y restèrent, et qu'il attendit sur la place lui parut

plus long qu'un siècle.

Ils sortirent, cependant, et il s'avançait pour les aborder, quand il

fut prévenu par Martial dont il entendit les promesses.

Maurice ne connaissait rien de la vie, son innocence était, autant

dire, celle d'un enfant, mais il ne pouvait se méprendre aux

intentions qui dictaient la démarche du marquis de Sairmeuse.

À cette pensée que le caprice d'un libertin osait s'arrêter sur cette

jeune fille si belle et si pure, qu'il aimait de toutes les forces

de son âme, dont il avait juré qu'il ferait sa femme, tout son sang

afflua à son cerveau.

Il se dit qu'il se devait de châtier l'insolent, le misérable...

Heureusement--malheureusement peut-être--son bras fut arrêté par le

souvenir d'une phrase qu'il avait entendu mille fois répéter à son

père:

«Le calme et l'ironie sont les seules armes dignes des forts.»

Et il eut assez de volonté pour paraître de sang-froid, quand, en

réalité, il était hors de lui. Ce fut Martial qui s'emporta et qui

menaça...

--Ah! oui... je te retrouverai, fat!... répétait Maurice, les dents

serrées, en suivant de l'œil son ennemi qui s'éloignait.

Il se retourna alors, mais Marie-Anne et son père l'avaient abandonné,

et il les aperçut à plus de cent pas. Bien que cette indifférence le

confondit, il s'empressa de les rejoindre, et adressa la parole à M.

Lacheneur.

--Nous allons chez votre père, lui fut-il répondu d'un ton farouche.

Un regard de son amie lui commandait le silence, il se tut et se mit à

marcher à quelques pas en arrière, la tête inclinée sur la poitrine,

mortellement inquiet et cherchant vainement à s'expliquer ce qui se

passait.

Son attitude trahissait une si réelle douleur, que sa mère la devina,

lorsqu'enfin, du haut de la terrasse, elle l'aperçut au tournant du

chemin.

Toutes les angoisses que la courageuse femme dissimulait depuis un

mois se résumèrent en un cri.

--Ah!... voici le malheur!... dit-elle... nous n'y échapperons pas.

C'était le malheur, on n'en pouvait douter à la seule vue de M.

Lacheneur lorsqu'il entra dans le salon d'Escorval.

Il s'avançait du pas lourd d'un ivrogne, l'œil morne et sans

expression, la face injectée, les lèvres blanches et tremblantes.

--Qu'y a-t-il!... demanda vivement le baron...

Mais l'autre ne sembla pas l'entendre.

--Ah!... je l'avais bien prévu, murmura-t-il, continuant un monologue

commencé dehors, je l'avais bien dit à ma fille...

Mme d'Escorval, après avoir embrassé Marie-Anne, l'avait attirée près

d'elle.

--Que se passe-t-il, mon Dieu! interrogeait-elle.

D'un geste empreint de la plus désolante résignation, la jeune fille

lui lit signe de regarder et d'écouter son père.

M. Lacheneur paraissait sortir de cet horrible

anéantissement,--bienfait de Dieu,--qui suit les crises trop cruelles

pour les forces humaines. Pareil au dormeur que reprennent au réveil

les misères oubliées pendant le sommeil, il retrouvait avec la faculté

de se souvenir la faculté de souffrir.

--Ce qu'il y a, monsieur le baron, répondit-il d'une voix rauque, il y

a que je me suis levé ce matin le plus riche propriétaire du pays, et

que je me coucherai ce soir plus pauvre que le dernier mendiant de la

commune. J'avais tout, je n'ai plus rien... rien que mes deux bras.

Ils m'ont gagné mon pain jusqu'à vingt-cinq ans, ils me le gagneront

jusqu'à la mort... J'ai fait un beau rêve, il vient de finir...

Devant l'explosion de ce désespoir, M. d'Escorval pâlissait.

--Vous devez vous exagérer votre malheur, balbutia-t-il, expliquez-moi

ce qui vous arrive...

Sans avoir certes conscience de ce qu'il faisait, M. Lacheneur lança

son chapeau sur un fauteuil, et rejeta en arrière ses cheveux gris

qu'il portait fort longs.

--À vous, je dirai tout, monsieur le baron, reprit-il. Je suis

venu pour cela. On vous connaît, vous, on connaît votre cœur...

D'ailleurs, ne m'avez-vous pas fait quelquefois l'honneur de m'appeler

votre ami?...

Aussitôt, avec la précision brutale de la vérité palpitante, il

retraça la scène du presbytère.

Le baron écoutait pétrifié d'étonnement, doutant presque du témoignage

de ses sens. Les exclamations sourdes de Mme d'Escorval disaient à

quel point, en elle, tous les nobles sentiments étaient révoltés.

Mais il était un auditeur--Marie-Anne seule l'observait,--que le

récit remuait jusqu'au plus profond de ses entrailles. Cet auditeur

était Maurice.

Adossé à la porte, pâle comme la mort, il faisait pour retenir des

larmes de douleur et de rage les plus énergiques et aussi les plus

inutiles efforts.

Insulter Lacheneur, c'était insulter Marie-Anne, c'est-à-dire

l'atteindre, le frapper, l'outrager, lui, dans tout ce qu'il avait de

plus cher au monde.

Ah! s'il eût pu se douter de cela quand Martial était debout devant

lui, à portée de sa main, il eût fait payer cher au fils l'odieuse

conduite du père.

Mais il se jurait bien que le châtiment n'était que différé.

Et ce n'était pas, de sa part, forfanterie de la colère. Ce jeune

homme si modeste et si doux avait un cœur inaccessible à la crainte.

Ses beaux yeux noirs et profonds, qui avaient la timidité tremblante

des yeux d'une jeune fille, savaient aller droit à l'ennemi comme une

lame d'épée.

Lorsque M. Lacheneur eut terminé par la dernière phrase qu'il avait

adressée au duc de Sairmeuse, M. d'Escorval lui tendit la main.

--Je vous ai dit jadis que j'étais votre ami, prononçat-il d'une voix

émue, je dois vous dire aujourd'hui que je suis fier d'avoir un ami

tel que vous.

Le malheureux tressaillit au contact de cette main loyale qui lui

était tendue, et son visage trahit une sensation d'une ineffable

douceur.

--Si mon père n'eût pas rendu, murmura l'opiniâtre Marie-Anne, mon

père n'eût été qu'un dépositaire infidèle... un voleur. Il a fait son

devoir.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 12 / 98 题